Faut-il tester le coeur des marathoniens?

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Il est rare qu'un athlète meurt en pratiquant son sport, mais lorsque cela se produit, l'événement fait toujours jaser.

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(Québec) Il n'en est pas à ses premières armes à la course à pied, il a même déjà complété un ultra-marathon. Pourtant, au 40e kilomètre de son cinquième marathon, il s'écroule, et ne se relève pas... Pour cette triste histoire, et pour celle de bien d'autres sportifs morts en plein effort, le cardiologue Paul Poirier demande aux autorités canadiennes d'agir.

«Tout le monde en parle, et personne fait rien. Moi, je suis tanné», dit le professeur à la Faculté de pharmacie de l'Université Laval et cardiologue à l'Institut universitaire en cardiologie et en pneumologie de Québec à propos des cas de mort subite d'origine cardiaque.

Il ne statue pas sur le genre de mesures que devraient mettre en place les autorités canadiennes, mais soutient qu'«on doit prendre des décisions».

Il s'intéresse depuis longtemps à ce phénomène qui, bien que rare - il toucherait 1 cas sur environ 100 000 dans les marathons -, est très publicisé en raison de son caractère inattendu.

Dans la région de Québec, le dernier décès du genre date du 31 mai 2015, lorsque Philippe de Sandro, un coureur de 49 ans, a été victime d'un malaise à un kilomètre du fil d'arrivée de la course de 10 kilomètres du Défi Entreprise.

Le Dr Poirier ne nie pas qu'il est particulièrement tragique de voir un sportif apparemment en santé mourir d'une manière si brutale, mais rappelle que l'incidence varie de 1 sur 3000 à 1 sur 1 million de personnes, selon l'ethnie, le sexe et le sport pratiqué. «La majorité de ces décès résultent de maladies cardiovasculaires héréditaires ou congénitales détectables», peut-on lire dans une étude du Dr Poirier publiée récemment dans le Canadian Journal of Cardiology.

En théorie, il serait ainsi possible d'éviter ces morts subites par un système de dépistage préventif obligatoire. Mais en pratique, c'est plus compliqué que ça, explique Paul Poirier. Car avant d'en arriver au dépistage, il faut savoir ce que l'on cherche.

«Moi, je ne sais pas de quoi les Canadiens meurent. [...] S'ils meurent de quelque chose qu'on peut dépister à l'examen physique, il faudrait peut-être que les gens voient leur médecin. Et si ça nous prend un électrocardiogramme pour les dépister, ça prendra un électrocardiogramme. Mais il faut commencer par le commencement. Il est trop tôt pour statuer [sur la nécessité de tests de dépistage], mais il faut que la Société canadienne de cardiologie et la Société canadienne de médecine sportive discutent, écrivent des guidelines, comme ça existe aux États-Unis», rappelant qu'il n'existe actuellement rien du genre pour les athlètes canadiens.

«Mettre le feu»

Pour lui, mettre sur pied trop rapidement un système de dépistage systématique à grande échelle serait l'équivalent de «donner une pilule à tout le monde». Le but de son article publié dans le Canadian Journal of Cardiology n'est pas non plus d'empêcher qu'un tel système soit implanté au Canada. Il souhaite plutôt «mettre le feu», et «forcer les autorités à s'asseoir pour prendre des décisions».

Des décisions qui se baseront notamment sur l'efficacité des tests médicaux pour détecter les maladies cardiovasculaires. Car bien que 1 jeune sur 300 soit atteint d'un problème cardiaque le rendant vulnérable à une mort subite, selon l'étude du Dr Poirier, ces problèmes ne sont pas tous détectables par des examens tels que l'électrocardiogramme et l'imagerie par résonance magnétique.

Et même si les tests de dépistage étaient hyper efficaces, il faut penser aux coûts sur le système de santé avant de les implanter de manière systématique, rappelle Paul Poirier. «Si chaque jeune athlète devait passer un électrocardiogramme au moment de son entrée au secondaire, il en résulterait au moins 150000 électrocardiogrammes annuellement, pour un total de 1,6million$», peut-on lire dans l'article.

En Italie, le seul pays avec Israël à avoir adopté le système de dépistage systématique chez les athlètes d'élite, on a conclu que pour sauver une vie, on devait dépister 33000 athlètes, au coût total de 1,32million$.

Et malgré cela, «le dépistage en Italie, le dépistage au soccer et le dépistage en France n'a rien changé sur la mortalité [...] parce qu'on peut pas tout prévoir. Il y a juste Jojo Savard qui prédit tout», conclut Paul Poirier.

Irréaliste pour les marathons

Parmi un groupe de marathoniens, un coureur sur... (Photothèque Le Soleil) - image 3.0

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Parmi un groupe de marathoniens, un coureur sur 100 000 risque de mourir subitement durant l'épreuve.

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Denis Therrien, pdg de Courir à Québec, est sceptique à l'idée de réclamer une attestation médicale aux coureurs souhaitant participer à une compétition, comme c'est le cas actuellement en France. «Oui, ils demandent un certificat médical [en France], mais ils ne demandent pas un électrocardiogramme. Et le certificat médical, tout ce qu'il dit, c'est que monsieur X n'a pas de contre-indication à faire la course», soutient-il.

«Je pense pas que ce soit réaliste de penser que les 40000 participants au marathon d'Ottawa à la fin du mois de mai vont passer un examen médical complet avec tout ce qu'il faut pour certifier qu'ils n'ont pas d'antécédents.»

Pour lui, les participants à un marathon doivent être bien entraînés, certes, mais il ne s'agit pas d'un effort surhumain. «J'ai toujours dit que l'être humain, avec un minimum d'entraînement, est capable de faire des distances de 25, 30, 33 kilomètres, ce que font ceux qui se préparent à un marathon. Quarante-deux kilomètres, c'est une limite qui est haute, mais qui est atteignable par un très grand nombre de personnes.» La preuve : «le grand nombre de personnes sur la planète qui, année après année, font la distance de 42 kilomètres dans des événements».

Athlètes de haut niveau

M. Therrien et le Dr Paul Poirier s'entendent toutefois sur le fait que les athlètes de haut niveau devraient, eux, subir des tests de dépistage afin de prévenir les risques de mort subite d'origine cardiaque. Une recommandation en ce sens a d'ailleurs été faite en 2013 par l'Académie canadienne de la médecine du sport et de l'exercice afin que tous les athlètes de haut niveau passent un électrocardiogramme.

Selon M. Therrien, les participants aux ultra-marathons ou aux compétitions Ironman devraient passer par le même traitement, «parce que là, on amène à repousser les limites à un stade beaucoup plus grand».

Mais attention, ajoute le Dr Poirier, il ne suffit pas de faire passer des électrocardiogrammes aux athlètes. Il faut également savoir lire les résultats de ce test. Car au niveau du coeur, «ce qui est pathologique chez quelqu'un est normal chez un athlète», dit-il. «Les coeurs très entraînés produisent des ECG [électrocardiogrammes] qui présentent des similitudes avec certaines maladies cardiaques», explique le DrPoirier dans un article du Fil. «Dans plus de 20 % des cas, l'ECG est ambigu et il faut que l'athlète subisse d'autres tests, coûteux et la plupart du temps inutiles.»

Quelques cas de mort subite

  • 25 août 2008 : Un coureur de 51 ans au Marathon des Deux Rives
  • 25 septembre 2011 : Un participant de 32 ans au Marathon de Montréal
  • 5 mai 2013 : Une femme de 18 ans au Marathon de Toronto
  • 31 mai 2015 : Un homme de 49 ans à la course de 10 km du Défi Entreprise à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier
  • 7 juin 2015 : Un coureur de 21 ans du Demi-marathon des pompiers de Shawinigan

En chiffres

  • 1 jeune sur 300 est atteint d'un problème cardiaque le rendant vulnérable à une mort subite
  • 1 coureur sur 100 000 meurt subitement durant un marathon
  • Le nombre de participants à des compétitions de course à pied à Québec est passé de 8737 à 35 423 entre 2009 et 2015
  • Le nombre de compétitions de course à pied au Québec est passé de 143 à 552 entre 2008 et 2015.

Sources : Paul Poirier, son étude The Atlantic Rift: Guidelines for Athletic Screening - Where Should Canada Stand et www.iskio.ca.

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