Une journée à la clinique sans médecin

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Marie-Christine Leclerc fait partie de l'équipe multidisciplinaire de la clinique SABSA et reçoit Brigitte en consultation.

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(Québec) Qu'offre SABSA que n'offre pas le réseau traditionnel de la santé et des services sociaux? Qui sont les patients qui y sont suivis et quels sont leurs besoins? Le Soleil a passé quelques heures dans les locaux de la clinique sans médecin du boulevard Charest, cette semaine, question de comprendre de l'intérieur le travail d'une équipe qui a plus d'une corde à son arc.

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Atteinte depuis 16 ans d'hépatite C, Simone a rendez-vous avec l'infirmière praticienne en soins de première ligne (IPS) Isabelle Têtu pour vérifier ses formules sanguines. Sobre depuis trois semaines, elle lui raconte d'emblée avoir fait une «petite rechute» la veille en buvant une petite bière. «Pas une grosse, là, une petite.» 

Puis elle lui explique vouloir faire elle-même son injection hebdomadaire d'Interféron, un des médicaments qu'elle prend pour traiter son hépatite C. Isabelle lui montrera comment faire et lui remettra un kit d'injection. 

Les deux femmes se connaissent depuis plusieurs années. «Ça fait 19 ans exactement qu'on se connaît», rappelle Simone à Isabelle, qui travaillait à l'époque pour l'organisme Point de Repères. «Elle a toujours été en lien avec le Projet intervention prostitution et Point de Repères», précise l'IPS.

Sans médecin de famille, Simone a déjà été suivie dans un CLSC. «Mais je ne m'entendais pas avec l'intervenante», explique-t-elle, précisant avoir manqué quelques rendez-vous. «Tsé, quand t'as consommé...» Au CLSC, elle se sentait jugée, incomprise. «Pas avec Isabelle. Je la connais et je lui fais confiance. Ça me prend du temps avant de faire confiance à quelqu'un, moi. J'ai été souvent trahie dans ma vie. Ici, quand j'ai une boule, je peux m'ouvrir, on m'écoute.»

Isabelle reçoit ensuite Jean-Marie, 78 ans, qui se présente au sans rendez-vous avec la liste de médicaments qu'il prend. Jean-Marie est suivi pour le coeur, les bronches et les oreilles par des spécialistes. Il a une médecin de famille, mais elle est à la semi-retraite, et il a de la difficulté à la voir. 

Patients référés

Après avoir ressenti des brûlures en urinant, il a appelé à la pharmacie, qui l'a dirigé vers SABSA, explique-t-il à Isabelle. Le test d'urine révélera une cystite. L'IPS remet à Jean-Marie une ordonnance d'antibiotiques, puis lui fait une prise de sang pour vérifier ses reins. 

«Je vais le revoir dans deux semaines pour un examen plus complet. À cet âge-là, il y a beaucoup de choses à vérifier. Il est suivi par des spécialistes, mais ils ne vérifient pas tout. Je veux lui faire un examen général et un test de démence», précise l'infirmière praticienne.

Puis entre Philippe, un Ivoirien sans médecin de famille - son cas n'est pas prioritaire, explique Isabelle - arrivé au Québec il y a une dizaine d'années. Le résident du quartier Limoilou parle peu, semble calme. En apparence seulement. Car au fond, Philippe est rongé par l'anxiété, et il souffre d'insomnie chronique. Un problème pour lequel il est suivi par la psychiatre communautaire de PECH (Programme d'encadrement clinique et d'encadrement). C'est d'ailleurs elle qui l'a dirigé vers SABSA. 

Parce que l'homme est aussi atteint de diabète, une maladie chronique dont il ne s'est pas occupé pendant de nombreuses années, lui qui ne sort à peu près pas de chez lui et qui fuit les salles d'attente comme la peste. «Il n'aime pas les foules. Pour éviter qu'il ait à prendre deux fois l'autobus, on s'est arrangé pour qu'il ait son rendez-vous ici juste avant celui avec sa psychiatre, de l'autre côté de la rue», mentionne Isabelle, précisant que son patient anxieux est aussi prestataire d'aide sociale. «C'est quand même 6 $ un aller-retour en autobus...»

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Infographie Le Soleil, Photo Le Soleil, Yan Doublet

Brigitte se pointe au sans rendez-vous dans l'après-midi avec sa toux. Ancienne toxicomane, elle vit parfois des épisodes de désorganisation. Brigitte a un médecin de famille, mais «attendre des heures dans la salle d'attente», très peu pour elle. Chez SABSA, on la connaît depuis plusieurs années et on la prend comme elle est, avec son lourd bagage de vie. Diagnostic : pneumonie. «Elle avait des symptômes depuis longtemps, mais elle a tardé avant de consulter», nous expliquera-t-on.

Lien avec des spécialistes

D'autres patients se présenteront au sans rendez-vous, dont un nouveau résident du secteur, un monsieur Tout-le-monde sans médecin de famille. Comme c'est le cas pour 95 % des consultations, le problème de santé qui l'amène peut être réglé par l'IPS de la coopérative, sans l'aide d'un médecin. «Quand j'ai un cas plus complexe, je contacte un médecin partenaire [du GMF Saint-Vallier]», rappelle Isabelle Têtu.

SABSA est aussi en lien avec des médecins spécialistes, dont une psychiatre, un infectiologue et trois gastroentérologues. «Un des gastroentérologues vient ici une fois aux six semaines pour voir des patients qui ne se déplaceraient pas à l'hôpital. Si le patient a un examen à faire à l'hôpital, au moins il aura vu une fois le spécialiste chez nous», expose Isabelle.

L'intervenante sociale de la clinique, Véronique Lambron, s'arrangera pour que le patient se présente à son rendez-vous en l'y accompagnant en voiture. «Plusieurs patients qu'on suit n'ont pas de téléphone, alors c'est nous qu'on contacte quand un rendez-vous est fixé à l'hôpital ou chez le médecin. Et c'est Véronique qui va cogner aux portes», précise Isabelle Têtu.

Le reste de l'équipe, c'est une autre IPS (à temps partiel), trois infirmières, une coordonnatrice et plusieurs bénévoles (infirmières, nutritionniste, physiothérapeute, orthophoniste, ancien consultant en gestion...).

Relation de confiance

Ce qui fait le succès de SABSA auprès de la clientèle vulnérable et désorganisée, c'est le lien de confiance que l'équipe a su développer avec elle avec le temps, analyse la coordonnatrice de la coopérative sans médecin, Emmanuelle Lapointe.

«C'est beaucoup le travail de rue, la connaissance du milieu, qui nous a appris à avoir le tour avec ces gens-là. C'est vraiment ça qui nous a permis de les rejoindre. Il faut beaucoup être à l'écoute des besoins de la personne au début. Puis, avec le développement du lien de confiance, on va plus loin dans le suivi de sa santé», explique Mme Lapointe, ajoutant que le bouche-à-oreille y est aussi pour beaucoup. «Si quelqu'un a eu une bonne expérience ici, il passera le mot», dit la coordonnatrice de SABSA, selon qui l'autre clé du succès réside dans la collaboration entre la coopérative et les organismes communautaires.

Combat pour SABSA

L'infirmière praticienne Isabelle Têtu et sa patiente. Ce qui... (Le Soleil, Yan Doublet) - image 4.0

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L'infirmière praticienne Isabelle Têtu et sa patiente. Ce qui fait le succès de SABSA auprès de la clientèle vulnérable, c'est le lien de confiance que l'équipe a su développer.

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Conférences et communiqués de presse, interpellations à l'Assemblée nationale, lettres ouvertes dans les journaux, pétition... Les appuis à SABSA, menacée de fermeture le 1er mai, se sont multipliés au cours des dernières semaines. À défaut de convaincre le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, d'assurer la survie de la clinique, une campagne de financement s'organise.

Selon ce que rapportait Le Devoir cette semaine, la collecte de fonds privée, qui vise à amasser quelque 250 000 $ et qui transiterait par la plateforme de sociofinancement La Ruche, est une initiative d'un petit groupe dont fait partie un des fondateurs de Cossette, Pierre Delagrave. Les détails devraient être précisés en conférence de presse sous peu.

Parallèlement, SABSA et ses défenseurs tentent toujours par tous les moyens de convaincre Québec d'appuyer la clinique, née en juin 2014 grâce à un projet-pilote financé à hauteur de 300 000 $ par la Fédération interprofessionnelle de la santé et par Desjardins Sécurité Financière pour un montant de 80 000 $.

Jusqu'ici, rien de concret n'a été proposé à SABSA par le CIUSSS de la Capitale-Nationale et le ministère de la Santé pour assurer la survie de la clinique de proximité, outre un poste d'infirmière praticienne spécialisée en GMF à Isabelle Têtu. Une solution qui n'en est pas une, selon la principale intéressée, qui a déjà travaillé en GMF. 

«Ça ne règle rien, on ne propose rien sur la façon dont on va s'y prendre pour rejoindre la clientèle de SABSA, il n'y a aucune stratégie pour faciliter l'entrée de ces personnes-là dans le GMF. Si on existe, c'est parce que les structures en place ne sont pas capables de suivre les patients qu'on suit», nous a déjà expliqué Mme Têtu.

Même le président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, le Dr Louis Godin, convient que la clinique de proximité répond à un réel besoin et que son approche mérite d'être explorée, pour autant qu'elle ait un lien formel avec un GMF. À l'instar de Mme Têtu, le Dr Godin, qui a visité la coopérative en janvier, constate que la clientèle particulièrement lourde de SABSA est difficile à suivre par les médecins dans les établissements traditionnels. Selon lui, SABSA pourrait très bien devenir un point de services d'un GMF et conserver ses locaux sur le boulevard Charest.

Mais le ministre Gaétan Barrette, qui craint le précédent, n'en démord pas : les services de SABSA doivent être dispensés dans le cadre physique et institutionnel d'un GMF «pour ne pas multiplier les points de services». 

L'équipe de SABSA a tenté à quelques reprises de rencontrer le Dr Barrette, sans succès. Des représentants ont toutefois rencontré Pascal Chouinard, attaché politique au cabinet du ministre de la Santé, au début de l'été dernier. Celui-ci leur aurait alors parlé de la possibilité de financer SABSA sous l'angle de «l'expérimentation», ce qui aurait permis à la coopérative de rester en vie durant trois ou cinq ans et de documenter son approche sur le plus long terme. Une avenue qui n'a plus été réenvisagée par la suite.

Ce jour-là, un rapport préliminaire démontrant l'efficience du modèle de SABSA (réalisé par l'Équipe de soins primaires intégrés, qui regroupe des chercheurs de différentes universités) a été remis à Pascal Chouinard. Le ministre Barrette a pourtant déclaré à l'Assemblée nationale cette semaine n'avoir vu aucun document «qui fait cette démonstration-là».

«J'aimerais bien voir ledit document qui fait cette démonstration-là parce que je soupçonne que je pourrais le défaire facilement», a-t-il dit.

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