La sensibilisation, à quoi bon?

Pas trop de sel. Couper dans le sucre. Cinq portions de fruits et de légumes... (Photothèque Le Soleil)

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(Québec) Pas trop de sel. Couper dans le sucre. Cinq portions de fruits et de légumes par jour. Mollo sur le gras animal... Depuis le temps qu'on nous martèle ces messages, ils ont bien dû finir par nous entrer dans le crâne. Et on se dit que forcément, avec toutes les ressources qui ont été investies dans des campagnes de sensibilisation commençant dès l'école primaire, la qualité de l'alimentation au Canada n'a pas pu faire autre chose que de s'améliorer grandement en 20 ou 30 ans, n'est-ce pas?

Eh bien non, pas vraiment, a trouvé une vaste étude sur l'alimentation publiée récemment dans la revue savante The Lancet - Global Health. Ses auteurs, une équipe internationale dirigée par Fumiaki Imamura, de l'Université Cambridge, ont épluché des tonnes de données sur l'alimentation dans 187 pays entre 1990 et 2010, puis ont attribué deux notes à chacun d'eux : une note pour les bonnes habitudes alimentaires (mesurées par la consommation de fruits et de légumes, de grains entiers, de gras polyinsaturés, de lait, etc.), et une autre note pour les «mauvais plis» (gras trans et saturés, sel, boissons sucrées, etc.).

Dans l'ensemble, le Canada ne se classe pas trop mal, mais il fait du surplace : en 20 ans, il a délaissé quelques vilaines habitudes qui l'ont fait progresser d'un mince 2,5 points (sur un maximum de 100), mais en même temps son indice d'alimentation saine, lui, a reculé de 1 point.

Alors autant dire qu'on ne mange pas mieux qu'avant, ce qui pose la question : toutes ces campagnes de sensibilisation, elles donnent quoi, au juste? Les finance-t-on en pure perte?

Pas nécessairement, dit la nutritionniste de l'Institut national de la santé publique Carole Blanchet. Certes, concède-t-elle, quand on regarde de grands indicateurs globaux comme ceux du Lancet, le portrait semble stagner. Mais pour avoir analysé la partie québécoise des deux dernières grandes enquêtes de Statistique Canada sur l'alimentation (1990 et 2004), elle dit que c'est dans le détail que l'on voit les effets de la sensibilisation.

«Par exemple, d'une enquête à l'autre, on voit que la consommation de lait entier baisse [voir le tableau ci-contre], c'est beaucoup plus du lait 1 % ou écrémé qu'on achète maintenant. Et ça, je pense que c'est une conséquence des programmes qui disaient de réduire les apports en gras saturés, en gras d'origine animale. On voit la même chose dans la consommation d'oeufs et de porc.»

De même, si seulement 43 % des Québécois mangeaient leurs cinq portions quotidiennes de fruits et de légumes en 1990, ils étaient 61 % au milieu des années 2000.

Mais le problème, note Mme Blanchet, c'est qu'il semble que chaque gain, ou presque, est annulé par un recul. «Quand on a regardé les grignotines salées [...], on a vu une grosse augmentation [+ 38 %]. On a aussi vu que la consommation de frites s'est accrue, et les boissons sucrées montent énormément [voir le tableau].»

Bref, les campagnes de sensibilisation fonctionnent, mais on semble condamné à changer «quatre trente sous pour une piastre»...

«Même si on entend beaucoup parler d'alimentation, je ne suis pas très surprise [des résultats de The Lancet - Global Health]», commente Simone Lemieux, chercheuse en nutrition à l'Université Laval. On l'a bien vu avec le gras, illustre-t-elle : l'industrie alimentaire offre maintenant des foules de produits «maigres», mais pour continuer à plaire au consommateur, elle a aussi augmenté les quantités de sucre.

En outre, quand on regarde d'autres pays comparables au Canada dans l'étude de The Lancet, on s'aperçoit que certains font beaucoup, beaucoup mieux. La Norvège, par exemple, a amélioré son score de «mauvais plis» par 11 points et son score de bonnes habitudes par environ 2,5 points, et la Finlande a fait presque aussi bien (+ 5 et + 4).

Alors qu'est-ce qui cloche? Faut-il changer nos façons de sensibiliser? Ou carrément abandonner ces campagnes inefficaces?

Par plaisir

De manière générale, dit le spécialiste du marketing social de l'Université Laval Christian Desîlets, «la plupart d'entre nous mangeons mal par plaisir. Quand nous faisons momentanément attention à notre santé, c'est aussi par plaisir, car cela nous fait penser à la personne formidablement en santé que nous pourrions devenir si nous le voulions vraiment. Pour la plupart d'entre nous, l'alimentation et les comportements sains sont comme des accessoires de mode».

Or les campagnes sur l'alimentation n'en tiennent pas compte, poursuit-il : «Les spécialistes de la santé sont des rationalistes normatifs; ils estiment que manger santé est la normalité et que manger mal est l'anomalie. Ils n'ont aucune idée des raisons pour lesquelles les gens mangent mal. Ils pensent que la mauvaise alimentation [...] est irrationnelle, alors quand ils voient qu'une personne se met à manger mieux, ils s'imaginent que cette personne a simplement compris le bon sens. [...] C'est évidemment faux dans l'immense majorité des cas, et dans les autres cas, cela ne se fait guère sans difficultés, discipline spartiate, souffrances et rechutes.»

Cela donne, estime M. Desîlets, des efforts de promotion de l'alimentation saine trop centrés sur l'individu et qui ignorent souvent l'environnement dans lequel la personne se trouve. Et c'est là une idée que partagent plusieurs des experts interviewés par Le Soleil.

«L'intérêt qu'on sent actuellement au ministère de la Santé, c'est qu'on va arrêter de cibler les individus pour leur dire quoi manger ou non. On va plutôt cibler les offres alimentaires pour que la population ait accès à quelque chose de diversifié. Pour moi, cette approche-là est plus porteuse», dit Lise Renaud, chercheuse en communication sur la santé à l'UQAM.

Un prix à payer

Cela ne se fera pas sans heurts : s'il est évident pour tout le monde que l'industrie doit participer, celle-ci y court des risques - voir le cas des soupes Campbell, ci-contre.

C'est sans doute le prix à payer si l'on veut régler le problème au lieu de le déplacer. Sauf que cela va prendre une volonté politique, dit M. Desîlets. «Les campagnes de promotion de la santé, dit-il, reposent trop sur la seule bonne volonté des individus. [...] Or les déterminants de la santé sont bien plus sociaux qu'individuels, ce qui signifie que la solution est forcément politique, d'abord et avant tout.»

Mais cette volonté, M. Desîlets ne la voit nulle part en ce moment. Mme Renaud non plus, d'ailleurs.

«Je trouve que le Ministère est quand même frileux par rapport à l'[industrie] agroalimentaire, indique-t-elle. [...] L'agroalimentaire essaie de suivre le marché et va dans des nouveaux créneaux d'aliments plus sains, moins sucrés, etc. Mais il n'y a pas de volonté d'enlever le sel et le sucre à la source. Les boîtes de conserve de tomate sont un bel exemple de ça : si vous allez en France et que vous achetez une boîte de tomates en conserve, il n'y en a pas de sel ou de sucre ajouté. Alors qu'ici, il faut chercher longtemps avant d'en trouver une sorte comme ça.»

«Au lieu de miser sur des connaissances théoriques, au lieu de dire que les carottes, c'est bon parce qu'il y a de la bêtacarotène et tel et tel nutriment, ce qui est criant comme besoin, c'est que les gens aient des compétences plus pratiques : connaître les aliments, comment les cuisiner et conserver. [...] Les études montrent que plus les gens font leur cuisine à partir des aliments de base [non transformés], plus la qualité de leur alimentation est bonne. C'est moins tannant comme message que de dire au monde quoi faire et ne pas faire.»

Simone Lemieux, nutritionniste, UL

«Contrairement à la Karélie du Nord, contrairement à la Suède, au Québec, on fait des politiques de santé pour des horizons de cinq ans. Là-bas, ils font des politiques pour le long terme, alors qu'ici, chaque fois qu'il y a un changement de gouvernement, il y a des priorités qui tombent et d'autres qui s'ajoutent. Ça n'aide pas.»

Lise Renaud, marketing social, UQAM

Franches réussites et échecs cuisants

Au cours des 30 à 40 dernières années, d'innombrables initiatives ont été tentées dans le monde afin d'améliorer l'alimentation de populations entières... avec des degrés de succès très variables. Certains furent de franches réussites. D'autres, des échecs percutants. En voici deux exemples célèbres.

Karélie du Nord

Au début des années 70, la Karélie du Nord, province rurale de Finlande collée sur la Russie, était l'endroit au monde où les maladies du coeur tuaient le plus gens. Et pour cause : la région étant une grosse productrice de lait, ses habitants mangeaient beaucoup, beaucoup de graisses animales. En 1972, le gouvernement finlandais y a démarré un projet pilote (plus tard étendu à tout le pays), qui consistait non seulement à informer la population des risques qu'il y a à ingérer trop de cholestérol, mais aussi à faire «embarquer» l'industrie afin de changer l'offre alimentaire, qui a développé des fromages moins gras, des yogourts, a augmenté son offre de lait écrémé, etc. Résultat : chez les hommes de 35 à 64 ans, les décès causés par des maladies coronariennes sont passés de 700 par 100 000 habitants en 1970 à environ 100 par 100 000 en 2007.

Les soupes Campbell

En février 2010, la compagnie Campbell Soup annonçait que, soucieuse de la santé de ses clients, elle allait modifier la recette d'une grande partie de ses soupes afin d'en réduire la teneur en sel. Un excès de sodium étant associé à des risques accrus d'hypertension et de problèmes cardiaques, il fut ramené du niveau (très élevé) de 700 milligrammes par portion à 480mg. Mais voilà, il semble que les amateurs de soupe Campbell ne comptaient pas leur sodium aussi studieusement que la compagnie : dès 2011, constatant une sévère chute des ventes, l'entreprise a annoncé qu'elle remettrait presque autant de sel qu'avant dans ses soupes...

Quatre 30 sous pour 1 $...

Quelques exemples de changement dans l'alimentation des Québécois (1990-2004)

Pommes de terre : - 41 %

Frites : + 21 %

Lait entier : - 49 %

Yogourt : + 162 %

Fromage moyennement gras : + 52 %

Fromage gras : + 16 %

Sucre (en sac) : - 24 %

Boissons à saveur de fruits : + 113 %

Boissons gazeuses : + 35 %

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