Récit d'un ange qui a affronté le monstre Ebola

Appelés à soigner les victimes de l'épidémie d'Ebola... (Photo fournie par Élizabeth Hinton)

Agrandir

Appelés à soigner les victimes de l'épidémie d'Ebola en Sierra Leone, Élizabeth Hinton (troisième à partir de la gauche) et ses collègues devaient éviter les contacts physiques entre eux, ce qui explique le léger écart qui sépare les quatre femmes sur cette photo. L'une des infirmières (deuxième à partir de la gauche) a contracté le virus et y a survécu.

Photo fournie par Élizabeth Hinton

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Dossiers >

Virus Ebola

International

Virus Ebola

L'épidémie de fièvre hémorragique Ebola s'est déclarée au début de l'année 2014 en Guinée avant de gagner le Liberia puis la Sierra Leone. Le virus mortel touche de plus en plus de personnes. »

(Québec) Elle a vu des parents perdre un enfant, des enfants perdre un parent. Elle a vu beaucoup de souffrance. Pendant quatre semaines, en novembre et en décembre, Élizabeth Hinton est venue en aide à la population de la Sierra Leone, aux prises depuis plusieurs mois avec une épidémie d'Ebola. En date du 24 décembre, 2655 personnes de ce pays en sont mortes. Habituée des missions humanitaires, l'infirmière de 36 ans, native de Lévis, a raconté son expérience au Soleil.

Q Comment en êtes-vous arrivée à travailler en Sierra Leone?

R Je suis membre de la Croix-Rouge canadienne depuis 2011 et je suis sur leur liste de rappel pour les urgences et les catastrophes naturelles dans le monde. Le recrutement pour l'Ebola était plutôt difficile, vu la fatalité liée à ce virus; mais pour moi, c'était une raison de plus pour aider.

Q Vous travailliez dans quel genre d'établissement?

R C'était un centre de traitement pour l'Ebola [CTE]. C'est un centre composé de plusieurs tentes : une salle où l'on enfilait notre uniforme, une tente pour les infirmiers, une tente pour les travailleurs sociaux et l'équipe de santé communautaire, plusieurs tentes pour les patients, une cabane pour notre matériel, une cuisine, des latrines, etc.

Q Pouvez-vous me décrire une journée typique de votre vie en Sierra Leone? Que faisiez-vous exactement?

R Quand je travaillais sur l'horaire de jour, je me levais, déjeunais avec les autres expatriés et on partait ensemble dans un véhicule pour le CTE. Là-bas, le gardien à l'entrée prenait notre température et une autre personne arrosait la semelle de nos souliers avec de l'eau chlorée. On se lavait les mains avec cette eau avant d'aller chercher notre uniforme et nos bottes de caoutchouc. Les uniformes et les bottes étaient lavés pour nous dans de l'eau additionnée de Javel. On se changeait et je me dirigeais vers la tente des infirmiers.

Je regardais les noms des infirmiers locaux et expatriés avec qui j'allais travailler. Je regardais les noms des patients : qui était décédé pendant la nuit, qui allait avoir son congé ce jour-là, qui allait avoir une prise de sang pour tester le niveau du virus.

Les patients sont divisés en trois groupes : suspect, probable et confirmé. Chaque groupe est séparé des autres par deux clôtures à un ou deux mètres de distance. Les gens arrivent sans avoir eu de prise de sang confirmant leur statut par rapport à l'Ebola. Grâce à un questionnaire, on catégorise la personne. Une personne «suspecte» a un comportement moins à risque qu'une personne «probable». Lorsque la prise de sang est faite et le diagnostic confirmé, on peut mettre l'individu dans une tente pour les cas «confirmés».

On devait administrer les médicaments et les repas, laver les patients qui en avaient besoin, donner à boire et à manger aux bébés et aux enfants de moins de cinq ans si leurs parents ne pouvaient pas le faire. Les travaux lourds, comme nettoyer les lieux, s'occuper des ordures ou préparer les cadavres, étaient faits par une équipe de «contrôle et de prévention des infections». Eux portaient des gants plus épais et avaient une formation plus spécifique pour la décontamination.

On dînait après notre tournée du midi; une tournée où il faisait très chaud dans notre uniforme de protection personnel, qui est fait de plastique. J'imagine que ce n'était pas pire que l'uniforme des pompiers au Québec.

Après le dîner, on continuait jusqu'à 16h. Il y avait aussi un quart de travail de 14h à 21h. [...] Le soir, on présentait un film à ceux qui pouvaient s'asseoir à l'extérieur.

Q Pouvez-vous décrire l'ambiance qui régnait dans le CTE et dans les rues de la ville?

R À Kenema [troisième ville du pays], l'ambiance était positive. On essayait de garder l'esprit joyeux, ce qui aide à la guérison. De plus, c'était important pour le personnel de garder un bon moral, ce qui était souvent le cas. Certes, il y avait la fatigue, les décès, la lourdeur du travail, mais il y a des patients qui ont survécu à l'Ebola, de l'entraide entre les patients, des chansons, des amitiés créées, de belles choses de la vie, quoi! Dans la ville, les gens souriaient lorsqu'ils nous voyaient et, souvent, nous remerciaient d'être là.

Q Avez-vous vu beaucoup de gens mourir?

R Oui. Des gens de tous les âges : des gens qui souffraient, des enfants qui ont perdu leurs parents, des parents qui ont perdu leurs enfants. C'est une maladie que je ne souhaite à personne.

Q Comment faites-vous pour garder le moral devant tant de souffrance?

R On se soutient entre nous, le personnel. Plusieurs ont une capacité à rire et à chanter qui est contagieuse. Il y a, bien sûr, un moment pour le faire, mais c'est important de le faire. C'est sûr que j'ai pleuré quelques fois, mais ce relâchement me permettait de continuer et de voir les belles choses qui se présentaient au centre : le congé des patients qui ont survécu, les patients qui s'entraident et qui s'encouragent, le personnel soignant si attachant, la population qui nous remercie... 

Je me mets à la place des autres patients qui ont vu un patient mourir, qui ont perdu un membre de leur famille, qui souffrent plus que moi, et je me dis qu'il faut que je garde mon positivisme pour pouvoir soigner.

Q Avez-vous eu peur pour votre santé?

R Oui, une ou deux fois. Mais lorsque j'ai raisonné, je savais que j'étais bien protégée par mon uniforme.

Q Est-ce que le soutien de la communauté internationale était palpable sur place?

R Je sentais qu'on avait le soutien de la communauté internationale : les dons de vêtements pour nos patients, le Programme alimentaire mondial... L'UNICEF était là, aussi.

Par contre, à un certain moment, on a su qu'il y avait un manque de matériel pour nos uniformes de protection, l'outil essentiel à notre travail. En fait, il fallait en fabriquer plus, j'imagine. Mais sachant qu'on risquait d'en manquer, on était un peu stressés. Je ne sais pas si c'est réglé ou pas. Un vaccin gratuit serait bénéfique pour les Africains. Je sais que c'est à l'étude.

Q Quels genres de contrôles avez-vous dû subir pour revenir au Québec?

R À l'aéroport, la Santé publique m'a accueillie et j'ai dû remplir un questionnaire avec eux. Ils ont pris ma température et m'ont expliqué que je devais aussi le faire moi-même et surveiller mes symptômes pendant les 21 prochains jours. Je peux sortir et faire mes courses, prendre le transport en commun... Mais je dois éviter de tomber malade, car, le cas échéant, je dois aller à l'hôpital, où le personnel va me traiter comme un cas suspect d'Ebola.

Q Vous faites partie des centaines de médecins et d'infirmières qui ont été nommés Personnalité de l'année par le magazine Time. Qu'en pensez-vous?

R Je ne suis aucunement une personnalité de l'année. Je suis contente que le monde reconnaisse notre travail et l'ampleur de cette maladie, mais les vraies persés sont les soignants et les infirmières spécialisées des pays affectés. Plusieurs sont stigmatisés, car ils travaillent auprès des patients. Ce sont eux, les vrais héros. Si seulement le monde pouvait les percevoir de cette façon. Ils sont beaucoup plus engagés et courageux que les médias ne le laissent voir.

Q Qu'est-ce qui vous motive à participer à ce genre de mission?

R Je n'aime pas l'idée de laisser des gens seuls avec leurs souffrances. Si j'ai les capacités et qu'ils ont des besoins, c'est naturel pour moi de vouloir aider. C'est un désir interne qui prend le dessus.

Partager

À lire aussi

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer