Mégahôpital: le rapport que le ministre Barrette dit ne pas avoir vu

Gaétan Barrette... (Photothèque Le Soleil)

Agrandir

Gaétan Barrette

Photothèque Le Soleil

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) Dans une note datée du 20 octobre dernier, un attaché politique du ministre Gaétan Barrette recommande à son patron «DE NE PAS SIGNER» pour le projet de l'Enfant-Jésus.

Les mots sont inscrits en lettres majuscules dans la première phrase d'un document qui fait plusieurs dizaines de pages avec les annexes.

L'attaché politique Robert Dyotte y explique que le projet de mégahôpital a «son lot d'erreurs, d'omissions et de vices cachés et résulte d'un virage précipité aux motivations nébuleuses».

Il décrit avec minutie comment ce projet va coûter plus de 3,7 milliards $ pour un «gain clinique net très maigre». Nous avons obtenu copie des notes de M. Dyotte.

Après en avoir nié l'existence, le cabinet du ministre Barrette a reconnu qu'un conseiller avait «rédigé un rapport», mais soutient que celui-ci n'a «pas été présenté au ministre».

Des courriels de M. Dyotte dont Le Soleil a obtenu copie et des sources externes au cabinet indiquent pourtant que le ministre a reçu ce rapport et en a discuté avec des collaborateurs.

Une rencontre a notamment eu lieu le 31 octobre entre M. Barrette, son chef de cabinet Daniel Desharnais et M. Dyotte.

Dans un courriel envoyé le lendemain, M. Dyotte fait explicitement référence à la discussion de la veille.

Le conseiller reviendra à la charge le jour suivant dans une seconde note à son ministre, datée du 2 novembre. Il insiste cette fois sur les inconvénients du scénario à 2 milliards $ vers lequel semble se diriger M. Barrette.

Un «scénario des deux solitudes», décrit-il. Un nouvel Hôtel-Dieu serait reconstruit à 300 mètres de l'Enfant-Jésus plutôt qu'à 3 kilomètres, comme c'est le cas actuellement.

Cela n'ajouterait rien à la capacité clinique et ne permettrait pas de répondre aux besoins anticipés, notamment en radio-oncologie, note l'auteur.

Joint par Le Soleil, M. Dyotte reconnaît avoir préparé ces notes, mais nie aujourd'hui avoir rencontré le ministre Barrette à propos du projet de l'Enfant-Jésus.

Il reprend la version officielle voulant que M. Barrette n'ait jamais reçu ses rapports et n'en a jamais discuté.

À l'en croire, le ministre aurait choisi de maintenir un projet de plusieurs milliards de dollars sans prendre connaissance de l'avis de ses propres attachés politiques mandatés pour examiner le dossier. Cela semble étonnant. À moins que M. Barrette décide seul et sans écouter personne, ce qui est aussi une possibilité.

***

Lorsqu'il rédige ses notes cet automne, M. Dyotte est convaincu que «l'hypothèse d'implantation» à l'Enfant-Jésus n'est pas viable.

Le projet qui vise à «déménager» L'Hôtel-Dieu pour créer un mégahôpital à l'Enfant-Jésus a été lancé à l'automne 2013 par le gouvernement Marois.

Jusque là, il était plutôt question de rénover et d'agrandir l'établissement du Vieux-Québec.

Bien que le projet de l'Enfant-Jésus ne répondait pas aux conditions fixées par le ministre Réjean Hébert, le PQ avait décidé d'aller de l'avant.

Après l'élection, des opposants ont cogné à la porte du ministre Barrette et l'attaché politique Robert Dyotte a eu le mandat d'entendre leurs arguments.

Au cours des derniers mois, il a passé en revue les évaluations disponibles et rencontré les protagonistes et des médecins.

Les chiffres qu'il reprend dans son rapport proviennent en outre de la Société Immobilière du Québec (SIQ) et non pas seulement des opposants, contrairement à ce que tente de faire croire le cabinet.

M. Dyotte sentait que le projet de l'Enfant-Jésus était porté par un «momentum technocratique», mais exprime dans un courriel son espoir de convaincre son ministre d'y renoncer.

Le poids de ses chiffres, de ses arguments et de ses points d'interrogation n'aura cependant pas suffi.

Le rapport Dyotte «ne reflète pas la position du ministre», a fait savoir cette semaine son attachée de presse.

Le ministre Barrette garde donc le cap sur le projet de mégahôpital, mais attend d'avoir l'ensemble des analyses à venir avant de se prononcer sur les coûts.

***

Je ne sais pas si le président du Conseil du Trésor, Martin Coiteux, a pris connaissance des documents de M. Dyotte, mais si j'étais lui, je m'arrangerais pour mettre la main dessus.

On ne parle pas ici d'économies de bouts de chandelles, mais d'un scénario qui pourrait facilement coûter un milliard de dollars de plus que nécessaire.

M. Coiteux ne devrait pas avoir trop de mal à trouver le rapport. Des copies ont circulé parmi des médecins de L'Hôtel-Dieu. Et Radio-Canada y a fait écho il y a quelques jours. Une partie des notes est aussi diffusée sur le blogue d'informations politiques Ladose.ca.

***

Quand on constate l'explosion des coûts des grands hôpitaux à Montréal et le contexte budgétaire, il est étonnant que l'opportunité du projet de l'Enfant-Jésus ne suscite pas davantage de débat public.

Je comprends qu'on ne peut pas sans arrêt remettre en cause les décisions. Vient un moment où il faut pouvoir trancher, sinon c'est la paralysie.

Mais le processus décisionnel des grands projets d'infrastructures de santé mériterait d'être examiné de plus près. Il mériterait surtout d'être plus transparent.

Le projet de l'Enfant-Jésus semble aller à contresens de tous les indicateurs raisonnables. Pourquoi s'entêter dans cette direction?

Dans sa note au ministre Barrette, l'attaché politique Dyotte revient sur la décision du gouvernement Marois.

Un projet «endossé dans des circonstances nébuleuses et placé sur les rails de manière précipitée suite à des consultations escamotées».

Je ne vois pas en quoi le processus du nouveau gouvernement est si différent. La décision n'est pas mieux expliquée et laisse en plan les mêmes questions importantes.

On fait des audiences publiques sur le nombre de poissons ou de grenouilles qui vont souffrir d'une intervention en rivière, mais pas sur le choix d'un mégahôpital de plusieurs milliards de dollars. Quelque chose ne marche pas.

Les arguments contre le projet de l'Enfant-Jésus

La note au ministre Barrette reprend plusieurs arguments déjà évoqués par des opposants au projet de mégahôpital de l'Enfant-Jésus et en documente de nouveaux. J'en ai retenu quatre.

1. Le coût élevé

Si la programmation clinique initiale est maintenue, le mégahôpital coûtera plus de 3,2 milliards $ et non 1,7 milliard $, chiffre avancé l'an dernier par le PQ, 2 milliards $, chiffre évoqué par le ministre actuel, ou encore 1,5 milliard $, comme le voudrait le président du Conseil du Trésor. Aux 3,2 milliards $, il faut aussi ajouter 500 millions $ pour la réhabilitation de l'Hôtel-Dieu du Vieux-Québec, ce qui donne 3,7 milliards $ au total.

L'écart avec le projet du PQ s'expliquerait en outre par des erreurs dans les calculs d'«optimisation», des taxes et de la séquence des travaux, par la sous-estimation de l'enveloppe de risques et des coûts du stationnement, par des retards d'échéanciers, etc. La note identifie une quinzaine de services et activités qui restent à évaluer.

M. Dyotte ne voit pas comment le projet pourrait être «optimisé» assez pour le rendre «abordable sans réduire drastiquement l'offre de services en soins de courte durée dans la région».

2. L'utilité douteuse

Près de 70 % du budget ira à la «reconstruction inutile» d'espaces et d'équipements «neufs et fonctionnels» déjà en place à L'Hôtel-Dieu.

Une liste exhaustive est annexée à la note : labos, accélérateurs, hôtellerie, cliniques ambulatoires, unités de soins, bloc opératoire, urgence, imagerie, pharmacie, etc.

3. Un hôpital trop gros

L'ambition de créer un hôpital plus gros que les CHU montréalais va à contre-courant des tendances nord-américaine et occidentale. Depuis 1950, seulement deux hôpitaux de plus de 500 lits ont été construits en Amérique.

Les centres hospitaliers de plus de 500 lits sont «très susceptibles à l'augmentation déraisonnable des coûts d'encadrement et de coordination», écrit le conseiller Dyotte.

Il cite une étude du consultant McKinsey portant sur 300 fusions d'hôpitaux qui conclut que les économies d'échelle disparaissent au-delà de 400 lits et sont remplacées par l'alourdissement de la gestion. Une étude réalisée en France en vient aux mêmes conclusions, pour les hôpitaux de plus de 600 lits.

L'Enfant-Jésus compte actuellement 460 lits; il en aura près de 750 en y greffant ceux de L'Hôtel-Dieu.

4. Un faible gain clinique

«Le gain clinique net anticipé est très maigre», estime le conseiller du ministre. «Tout cet argent de plus pour si peu d'amélioration nette de l'offre de service.»

Concrètement, on parle de 23 lits, 10 salles de consultation, 7 civières et 3 salles d'opération, plus le pavillon des neurosciences et des accélérateurs pour la radiothérapie déjà prévus avant le projet de mégahôpital.

L'inconnu du terrain

Aux arguments mis de l'avant par M. Dyotte, j'ajouterais celui de l'incertitude du terrain de l'Enfant-Jésus. Un premier forage exploratoire s'est soldé par une fuite de gaz qu'il aura fallu des jours à colmater. L'hypothèse la plus vraisemblable est qu'il s'agissait de gaz de schiste. Les autorités du CHU n'ont pas encore évalué quel impact la présence de gaz peut avoir sur la construction du nouvel hôpital et sur les coûts.

Scénario de rechange pour le mégahôpital

Un groupe de médecins et chercheurs partisans du maintien de L'Hôtel-Dieu dans le Vieux-Québec propose d'abandonner le projet de l'Enfant-Jésus et de revenir à un projet d'agrandissement du vieil hôpital.

Dans un scénario soumis au ministre de la Santé l'été dernier, le groupe suggère de revoir à la baisse la programmation clinique alors envisagée pour cet agrandissement.

Quelques services et bureaux administratifs pourraient être relogés dans d'autres hôpitaux; des espaces du vieil hôpital et des labos de recherche voisins pourraient être mieux utilisés.

Des architectes qui ont travaillé au projet initial croient possible de retrancher ainsi quatre étages à l'immeuble qui était projeté devant l'entrée de l'urgence.

Cette hypothèse permettrait de réduire les coûts et d'atténuer la critique contre le volume trop massif du projet initial d'agrandissement.

Le Forum des médecins, dentistes, pharmaciens et chercheurs de L'Hôtel-Dieu (FMDP) croit que son scénario permettrait de répondre plus vite, pour moins cher et à moindre risque, à l'ensemble des besoins cliniques du projet initial.

Le projet d'agrandissement de L'Hôtel-Dieu était évalué à 950 millions $ lorsqu'il a été mis de côté par le PQ à l'automne 2013.

Il s'agissait alors de remettre aux normes le vieux bâtiment, de refaire l'enveloppe de la tour principale, d'ajouter un bâtiment d'une douzaine d'étages devant l'urgence et d'occuper deux bâtiments du voisinage.

Les médecins croient qu'un scénario d'agrandissement plus modeste assorti d'une dispersion de quelques services permettrait de combler l'ensemble des besoins cliniques pour 1,5 milliard $, plutôt que les 3,7 milliards du projet de mégahôpital.

Ce scénario, que plusieurs pourraient percevoir comme un combat d'arrière-garde pour sauver L'Hôtel-Dieu, mériterait sans doute d'être précisé davantage. Il n'a pas trouvé écho à ce jour au cabinet du ministre de la Santé.

Partager

À lire aussi

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer