Mystérieuse gueule de bois

La liste des symptômes du «lendemain de cuite»... (Photo Shutterstock, Marcos Mesa Sam Wordley)

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La liste des symptômes du «lendemain de cuite» est (trop) bien connue de presque tout le monde. Son coût sur l'économie a même déjà été calculé: 161 milliards $ par année en perte de productivité aux États-Unis, ou 1,37 $ par consommation ingérée, selon le Center for Disease Control.

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(Québec) Au cours des prochaines semaines, un nombre incalculable de gens se réveilleront, au lendemain d'un party de bureau ou d'un party tout court, avec de la compagnie indésirable dans leur lit. Bien sûr, ce sera parfois un(e) collègue de travail. Mais le plus souvent, l'invitée importune ne partagera pas le malaise du fêtard dégrisé et portera le même nom dans des millions de couchettes : gueule de bois. Et contrairement à la belle Ginette ou au beau stagiaire dont les charmes sont évidents, cette compagne de réveil s'avère être un beau casse-tête pour la science...

Mal de bloc insoutenable, soif de terrassier, nausée, étourdissements, maux d'estomac, sorte de lenteur, de léthargie qu'on ne parvient pas à secouer... La liste des symptômes du «lendemain de cuite» est (trop) bien connue de presque tout le monde. Son coût sur l'économie a même déjà été calculé: 161 milliards $ par année en perte de productivité aux États-Unis, ou 1,37 $ par consommation ingérée, selon le Center for Disease Control. C'est presque trois fois plus que les coûts des hospitalisations pour intoxication à l'alcool, de la criminalité liée à l'ivresse et de l'alcool au volant réunis.

Alors si quelqu'un, quelque part, trouve un jour une manière de prévenir ou de guérir efficacement la gueule de bois, sa fortune sera assurée. Mais ce sera plus facile à dire qu'à faire: malgré sa grande banalité, la gueule de bois est encore mal comprise.

Certes, on connaît bien quelques trucs pour la prévenir ou la guérir (plus bas), mais les recherches publiées en «lendemain-de-brossologie» ces 15 dernières années en ont relégué plusieurs au rang de remèdes de grand-mère, et ont prouvé qu'aucun d'entre eux n'est efficace contre tous les symptômes...

Explication partielle

L'explication classique qui a longtemps prévalu résumait la gueule de bois à une déshydratation. Et cela reste «une bonne explication, mais elle est partielle», commente Damaris J. Rohsenow, spécialiste des dépendances et de la gueule de bois de l'Université Brown, aux États-Unis. L'alcool est en effet un diurétique, c'est-à-dire une substance qui fait uriner. Il va donc de soi qu'un buveur un peu trop enthousiaste finira par se dessécher - un état qui peut provoquer des maux de tête et, bien sûr, assécher la gorge.

Mais voilà, quand des chercheurs l'ont testé, le lien entre la déshydratation et les symptômes de la gueule de bois s'est avéré beaucoup plus faible que prévu. Ainsi, on sait que les gens déshydratés ont des concentrations d'électrolytes (des sels minéraux) dans le sang plus élevées que la normale, simplement parce qu'ils manquent d'eau pour les diluer. Or, plusieurs projets de recherche qui consistaient à faire boire des participants, puis à prendre diverses mesures sanguines le lendemain, ont trouvé que les concentrations d'électrolytes ne font pas varier (ou si peu) la sévérité de la gueule de bois. D'autres études se sont concentrées sur la vasopressine, une hormone responsable de l'équilibre eau-électrolyte et sur laquelle l'alcool agit, mais, là encore, dit Mme Rohsenow, les résultats montrent que le lien est faible.

Alors... alors quoi d'autre? Un restant d'alcool dans le sang? Impossible : au petit matin, le corps a eu amplement le temps de se débarrasser de presque tout l'éthanol ingéré la veille.

Les sous-produits dans lesquels l'organisme décompose l'alcool? Peuvent-ils «traîner» plus longtemps dans le sang?

«A priori, je me disais que ce pourrait être l'acétaldéhyde», se souvient Claude Rouillard, chercheur en neurologie et en toxicomanie à l'Université Laval. La transformation de l'alcool dans le sang emprunte plusieurs étapes, dont la première consiste à changer l'alcool en acétaldéhyde, un composé toxique qui provoque des symptômes très semblables à ceux du lendemain de veille - nausées, maux de tête, etc. L'hypothèse a d'ailleurs été défendue par plusieurs chercheurs.

«Mais l'ennui, avec cette explication, c'est que nous avons des enzymes qui défont l'acétaldéhyde et qui sont si efficaces qu'il n'en reste presque plus le lendemain», dit M. Rouillard. Des études l'ont d'ailleurs confirmé et, en cette matière, la règle générale veut qu'une molécule absente a toujours beaucoup de peine à provoquer un effet...

À cause de cela, bien des gens cherchent la clé de l'énigme dans la bouteille plutôt que dans nos veines. Lorsque les levures des vignerons et des brasseurs font fermenter le sucre et produisent de l'alcool, en effet, elles rejettent en même temps tout un cocktail de substances nommées congénères, dont plusieurs sont toxiques. Et comme ces congénères sont plus abondants dans les boissons foncées que dans les claires, l'hypothèse était facile à tester : faire boire des sujets jusqu'à l'ivresse avec de la vodka, par exemple, puis comparer leur gueule de bois avec celle de sujets qui s'étaient enivrés avec un alcool foncé (bourbon, vin rouge, etc.).

Mais voilà, ces résultats aussi sont ambigus : certaines études trouvent des lendemains de cuite qui pardonnent davantage avec des boissons claires, alors que d'autres ne montrent pas de différence.

Devant tant de culs-de-sac, des savants se sont mis à chercher des explications plus compliquées, comme un effet de l'alcool ou de ses sous-produits sur le système immunitaire, qui provoquerait des inflammations. Plusieurs chercheurs y travaillent, mais M. Rouillard est loin d'être convaincu. «Ça me surprendrait que l'alcool cause des réactions inflammatoires, parce qu'on en consomme régulièrement, alors le corps est habitué à la présence de l'alcool.»

Et le sommeil?

S'agirait-il alors d'un effet secondaire indirect? «L'alcool est connu pour déranger le sommeil, en particulier pendant la seconde moitié de la nuit, alors qu'il rend les périodes d'éveil plus fréquentes et le sommeil, moins profond. Mes propres recherches ont trouvé que des mesures objectives de dérangement du sommeil (sommeil peu efficace, plus de temps d'éveil, réveils plus nombreux) sont corrélées avec une gueule de bois plus sévère», nous a écrit Mme Rohsenow lors d'un échange de courriels.

Mais dans l'ensemble, dit-elle, il reste encore pas mal de travail à faire. Ce qui est désormais évident, c'est que l'on a affaire à un phénomène nettement plus complexe que ce qu'on a déjà cru. Les facteurs à l'oeuvre sont multiples, ce qui explique pourquoi les symptômes sont relativement disparates - et pourquoi, malheureusement, aucun remède ne les guérit tous.

Mince consolation, peut-être, en attendant la pilule miracle: des études suggèrent que les individus qui souffrent des gueules de bois les plus intenses (à quantité d'alcool égale) semblent en partie protégés contre l'alcoolisme...

Autres sources:

Jonathan Howland et coll., «Are Some Drinkers Resistant to Hangover? A Literature Review», Current Drug Abuse Reviews, 2008, goo.gl/tVs33h

J.C. Verster, «The alcohol hangover: a puzzling phenomenon». Alcohol  &  Alcoholism, 2008, goo.gl/U1Q8ct

Renske Henning et coll., «The Pathology of Alcohol Hangover», Current Drug Abuse Reviews, 2010, goo.gl/Qo0WQe

Brunilda Nazario et coll., «Common Hangover Cures : Do They Really Work?» WebMD, 2007, goo.gl/9IrVKC

J.S. Tolstrup et coll., «Does the Severity of Hangovers Decline with Age? Survey of the Incidence of Hangover in Different Age Groups», Alcoholism Clinical and Experimental Research, 2014, goo.gl/bhty0c

Damaris Rohsenow et coll., «Effects of caffeinated vs. non-caffeinated alcoholic beverage on next-day hangover incidence and severity, perceived sleep quality, and alertness», Addictive Behavior, 2014, goo.gl/OaUl2W

Quelques trucs (plus ou moins bons) contre la gueule de bois

Boire de l'eau

Parmi toute la pharmacopée de grand-mère censée prévenir ou guérir les lendemains de veille, le bon vieux verre d'eau reste sans doute le plus efficace. Ou le moins mauvais: ce ne sont pas tous les symptômes de la gueule de bois qui peuvent s'expliquer par la déshydratation. «Bien que cela n'ait pas encore été étudié, boire de l'eau (avant de se coucher ou le lendemain) peut réduire les symptômes de la gueule de bois comme la soif, les étourdissements et la bouche sèche. Cependant, il est peu probable que se réhydrater réduise pour la peine la présence et la sévérité de la gueule de bois», lisait-on dans une revue de littérature scientifique sur la question publiée en 2010 dans Current Drug Abuse Reviews.

***

Manger gras

Il existe plusieurs variantes de cette croyance voulant qu'une cuillerée d'huile avant une beuverie vous immunise contre la gueule de bois. D'aucuns préfèrent le saucisson, d'autres la poutine ou la pizza, mais l'idée est toujours la même: s'enrober l'estomac d'une couche de lipides afin de retarder l'absorption de l'alcool. Il semble qu'il y ait des avantages à manger (gras ou non) avant de boire de l'alcool, puisque la nourriture sert de «coussin» dans l'estomac et retarde l'absorption de l'alcool. Mais ça ne fait pas de miracle : 80 % de l'éthanol est absorbé dans l'intestin, et non dans l'estomac...

***

Ne pas fumer

Même si ni l'un ni l'autre n'est recommandable, l'alcool et le tabac vont souvent de pair dans les Fêtes. Or une étude parue l'an dernier, qui a suivi 113 étudiants américains pendant huit semaines, a montré que les lendemains de cuite sont plus fréquents et plus pénibles chez ceux qui fument le plus.

***

Vieillir

Intuitivement, on jurerait que les lendemains de veille empirent à mesure que l'on avance en âge. Or il semble que ce soit plutôt l'inverse: une étude danoise portant sur quelque 51 000 personnes de 18 à94 ans a trouvé que les risques d'avoir une gueule de bois intense après avoir bu immodérément diminuent avec l'âge - et ce, même en contrôlant pour le nombre de consommations ingérées.

***

Être chanceux

C'est toujours un brin irritant à voir, mais, comme tant d'autres choses en ce bas monde, la gueule de bois n'est pas distribuée au mérite (ou à l'absence de). Il y a des petits chanceux qui, même après des nuits particulièrement arrosées, ne s'en ressentent pas du tout, ou si peu. Fait intéressant, d'une étude à l'autre, leur proportion est remarquablement stable, oscillant presque toujours autour de 20 à 25 %. C'est sans doute inscrit quelque part dans leurs gènes, mais on ignore lesquels les dispensent ainsi d'expier leurs excès comme les autres...

***

Éviter le café?

Rien de mieux qu'un café alcoolisé pour se réveiller en fin de repas - et continuer à faire la noce. Mais comme le café est, lui aussi, un diurétique, ne risque-t-il pas d'empirer le lendemain de veille? Eh bien, il semble que non. Dans une étude parue en début d'année, Mme Rohsenow a fait boire 64 étudiants jusqu'à ce qu'ils atteignent une alcoolémie égale (0,12 %, testé à l'haleine). Près de la moitié d'entre eux avaient reçu de la bière enrichie de caféine, et les autres, de la bière «normale». Mais le lendemain, aucune différence dans la gueule de bois des deux groupes n'a été constatée.

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