Joanne Liu, la médecin sans frontières

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Présidente internationale de Médecins sans frontières, la Dre Joanne Liu a consacré les deux derniers mois à gérer à temps plein l'épidémie d'Ebola qui frappe le Liberia, la Sierra Leone, la Guinée et le Nigeria.

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(Québec) À Monrovia, capitale du Liberia, pays frappé de plein fouet par l'épidémie de fièvre Ebola, le personnel de Médecins sans frontières (MSF) vient de construire un crématorium pour disposer des cadavres qui pourrissent dans les rues. Tout cela pour éviter la propagation du virus. «Nous sommes des médecins formés pour sauver des vies, pas pour diriger un centre de pompes funèbres...»

Dans un mélange d'amertume, de tristesse et de colère, la Dre Joanne Liu, la présidente internationale de MSF, originaire de Québec, décrit la situation qui règne dans ce pays d'Afrique de l'Ouest qui compte à lui seul la moitié des quelque 3300 victimes du virus de l'Ebola. La situation s'aggrave de jour en jour. Selon l'Organisation mondiale de la santé, si rien n'est fait, le nombre de cas pourrait atteindre les 20 000 le mois prochain. Les chiffres les plus alarmants parlent de 1,4 million de personnes infectées au début de l'an prochain.

La présidente internationale de MSF, l'une des plus importantes organisations humanitaires au monde avec un budget annuel de 1 milliard $, trépigne d'impatience de voir les promesses de l'ONU et des gouvernements se traduire en actions concrètes sur le terrain. En attendant, les travailleurs humanitaires sur la ligne de front doivent se débrouiller avec les moyens du bord. À Monrovia, les 160 lits de MSF sont occupés en permanence. Il en faudrait quatre fois plus.

«Il manque cruellement de centres d'isolement», explique la médecin de 49 ans, en entrevue téléphonique au Soleil. «Des malades sont infectés, mais ils ne peuvent être traités. À Monrovia et dans d'autres villes, tous les jours nous refusons des patients. Il nous faudrait 10 fois plus de kits de désinfection. Les choses simples à faire ne sont pas faites.»

La Dre Liu a consacré les deux derniers mois à gérer à temps plein l'épidémie d'Ebola qui frappe le Liberia, mais aussi la Sierra Leone, la Guinée et le Nigeria. Pendant ce temps, déplore-t-elle, les victimes d'autres crises majeures attendent de l'aide, en Syrie, en République du Congo, au Sud-Soudan, en République centrafricaine, en Afghanistan, en Somalie...

«2014 est une grosse année. Jamais a-t-on eu autant d'effectifs sur le terrain», confie la Dre Liu, à la tête de 30 000 employés disséminés dans 70 pays. Le contingent canadien compte 246 médecins, dont 128 Québécois.

Humainement difficile

À l'échelle des malheurs qui frappent la planète, la Dre Liu n'aime pas le jeu des comparaisons. «Il n'y a pas de mission facile. Chacune est extrêmement difficile au plan humain. En République centrafricaine, recevoir des gens coupés en morceaux, ce n'est pas plus agréable...»

«En zone de guerre, comme en Syrie, poursuit-elle, on entendait les avions lâcher des bombes. On savait alors que des ambulances viendraient porter plusieurs blessés. Mais entre-temps, il pouvait y avoir des moments plus tranquilles.

«Pas en Afrique de l'Ouest. Les médecins sont sur la ligne de front en permanence. Tous les jours, ils sont confrontés à la mort, habillés en cosmonautes», déplore l'urgentologue, au sujet de ces combinaisons protectrices que doivent revêtir les soignants pour éviter la contamination.

«Les gens meurent isolés, loin de leur famille. L'humain n'est pas fait pour mourir seul, entouré de cosmonautes...»

La Dr Liu enfile son masque avant de... (La Presse Canadienne) - image 2.0

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La Dr Liu enfile son masque avant de soigner des malades au Sierra Leone. 

La Presse Canadienne

D'intimidée à travailleuse humanitaire

Originaire de Charlesbourg, la Dre Joanne Liu se souvient que ses premières années scolaires n'ont pas été de tout repos. À une époque où l'intimidation à l'école n'était pas dénoncée sur toutes les tribunes, elle a été souvent victime de harcèlement et d'insultes en raison de son origine ethnique.

«C'était difficile d'être une minorité visible dans les années 70, en banlieue de Québec. Dans le temps, que tu sois chinois, roux ou gros, c'était le même combat : tu te faisais crisser des volées tous les jours. Ça forme le caractère...»

Au secondaire, les choses se sont tassées. L'adolescente a fréquenté la polyvalente de Charlesbourg, «la polyvalente du peuple», s'impliquant à fond dans le sport, le théâtre, l'improvisation. La militante qui dormait en elle s'est réveillée. «Je n'ai jamais été aussi souvent en grève de ma vie...» raconte-t-elle avec amusement, avouant avoir gardé contact avec «un noyau d'une douzaine d'amis» de ses années Charlesbourg Power...

Ses parents ont été propriétaires pendant 45 ans du China Garden, l'un des premiers restaurants de cuisine chinoise de la capitale. L'établissement existe toujours, au coin chemin de la Canardière et boulevard Sainte-Anne. C'est son cousin qui a pris la relève, après la mort de sa mère et le déménagement de son père à Toronto, où il vit toujours. «Mon cousin n'a rien changé à la décoration. C'est hyper vintage, années 70 et 80.»

Choix de carrière

C'est à 13 ans que l'envie de se consacrer à la médecine de brousse germe dans son esprit. La lecture du livre Et la paix docteur? de Jean-Pierre Willem, qui relatait son expérience dans un Afghanistan occupé par les Russes, la convainc de son choix de carrière. «J'ai rencontré l'auteur récemment, à Paris. Ç'a été un grand bonheur.»

Un premier voyage au pays avec l'organisme Katimavik, suivi d'un second, au Mali, à l'âge de 18 ans, avec Carrefour canadien international, alors qu'elle étudiait au Collège St. Lawrence, et le choix était clair dans sa tête : «J'allais être médecin en Afrique.»

Joanne Liu a pris le taureau par les cornes pour réaliser son rêve de travailler à l'étranger, auprès des laissés-pour-compte. Son plan scolaire a été dressé dans l'optique de pouvoir servir partout dans le monde, peu importe les conditions.

«J'ai choisi des profils médicaux exportables. Je me disais qu'il y avait tellement d'enfants en Afrique qu'on aurait besoin de pédiatres. Afin de pouvoir travailler en zones de guerre, je me suis spécialisée en traumatologie à New York.»

Depuis, le travail n'a pas manqué. Après sa première mission, dans un camp de réfugiés en Mauritanie, en 1996, la Dre Liu a participé à une vingtaine d'autres expéditions de MSF sur quatre continents (Éthiopie, Inde, Haïti, Honduras, etc.).

En accédant à la présidence de l'organisme, en octobre 2013, en relève à l'Indien Unni Karunakara, la scientifique a pris congé de son poste d'urgentologue pédiatrique au CHU Sainte-Justine, à Montréal.

Propagation au Canada: pas d'inquiétude à avoir

La découverte d'un premier patient infecté du virus d'Ebola, hors du continent africain, en début de semaine, n'«inquiète pas outre mesure» la Dre Liu. À son avis, l'arsenal médical déployé autour de ce malade, au Texas Health Presbyterian Hospital, à Dallas, permettra d'enrayer rapidement la propagation de cette fièvre hémorragique.

«Il faut arrêter de focuser sur des cas hypothétiques au Canada et aux États-Unis parce que nos moyens sont à des années-lumière de ceux dont dispose le Liberia, ça n'a rien à voir. Le patient a été mis en quarantaine et va avoir une centaine de soignants autour de lui. La chaîne de transmission va s'arrêter à cette personne.

«Les frontières sont plus poreuses, et il est possible que le virus sorte des pays africains touchés, mais ce n'est pas en se barricadant à la maison qu'on va régler le problème. Ça prend davantage de moyens sur place, en Afrique. Il n'en tient qu'à nous de gagner la bataille.»

Contamination

Il faut aussi comprendre, insiste-t-elle, que le virus Ebola «ne saute pas sur le monde». Contrairement à la grippe, la contamination par voie aérienne est impossible. La transmission s'effectue par contact direct avec les liquides corporels (sang, salive, sueur, sperme...) d'une personne infectée, qu'elle soit vivante ou morte, ou par contact indirect, avec des objets contaminés par le malade.

Il n'existe actuellement aucun médicament ni vaccin homologué contre l'Ebola. Pour la Dre Liu, les recherches doivent se dérouler dans un esprit de collaboration entre les laboratoires pharmaceutiques concernés afin d'y arriver le plus rapidement. «Ce n'est pas gagné...»Normand Provencher

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