L'insémination «artisanale» gagne des adeptes grâce à lnternet

Jean-François Cliche
Le Soleil

(Québec) «Ça a pris 10 minutes, puis il est sorti des toilettes, il a mis son petit pot de sperme sur la table de l'hôtel et il est parti.» Ni vu, ni connu.

C'était en février. Catherine et Mélanie (noms fictifs), un couple de lesbiennes de Québec, attendaient avec une seringue juste à côté, dans la chambre d'hôtel, afin que la première puisse s'inoculer la semence - une insémination «artisanale», par opposition à «naturelle», comme on dit dans le milieu des donneurs de sperme «hors système».

Catherine, 20 ans, voulait un enfant. Mais après quelques mois, les délais lui parurent inutilement longs (!), et elle n'avait pas digéré de s'être fait demander (impoliment, dit-elle) de perdre 20 livres parce que l'embonpoint diminue les chances de fécondation. Comme d'autres, elle a donc tourné le dos aux cliniques patentées afin de trouver son donneur et de s'inséminer par ses propres moyens. Même si les cycles de fécondation sont maintenant gratuits dans le réseau de la santé. Et malgré les risques évidents de se faire refiler une MTS.

Elle a trouvé son homme sur un forum Internet. «C'était un monsieur qui n'en était pas à sa première expérience du genre, il avait ses résultats médicaux à jour [datant du mois précédent, N.D.L.R.]. Il ne demandait rien et il fournissait tout gratuitement: seringue, pots stérilisés, même les tests d'ovulation», se souvient-elle.

Cas exceptionnel? Tocade improbable? Difficile à dire, puisque aucune étude n'a jamais chiffré le phénomène. Mais, tout de même, celui-ci semble moins rare qu'on pourrait le croire a priori. Santé Canada, en tout cas, a senti le besoin d'émettre des mises en garde contre le «magasinage» de sperme en ligne à deux reprises depuis 2010. Et un bref coup d'oeil sur plusieurs forums montre que la «demande» ne manque pas.

L'offre non plus, d'ailleurs: les demandes de sperme reçoivent toujours plusieurs réponses, et les noms de certains donneurs reviennent sur plus d'un forum, ce qui suggère qu'ils écument plus ou moins systématiquement ces sites.

Or, nous dit-on chez Santé Canada, cette pratique est illégale. Lorsqu'il est donné autrement que lors d'une relation sexuelle, le sperme est en effet considéré et régulé comme un médicament, et l'article 10 de la Loi sur la procréation assistée stipule qu'«il est interdit, sauf en conformité avec les règlements et avec une autorisation, de modifier, manipuler ou traiter du matériel reproductif humain dans le but de créer un embryon». Le Règlement sur le traitement et la distribution de sperme énumère en outre certaines conditions à respecter, dont l'obligation de mettre la semence en quarantaine pendant six mois et de passer divers tests.

Malgré tout, la pratique se fait souvent au grand jour. Mais vraiment au grand jour: un donneur retracé par Le Soleil, un certain Philippe de Montréal, a même son propre site Web, où il vante les mérites de sa «clinique», et il a déjà accordé des entrevues à Radio-Canada, à LCN et à l'émission de radio d'Isabelle Maréchal. Mais Santé Canada ne semble pas avoir l'intention d'intervenir.

Même son de cloche au provincial: «C'est laissé à la discrétion des gens qui s'engagent là-dedans, mais ça nous préoccupe parce qu'il y a des risques d'infections. On invite les gens à s'informer auprès d'un professionnel de la santé au sujet des autres options», dit la porte-parole Noémie Vanheuverzwijn.

Aux États-Unis, cependant, la Food and Drug Administration a commencé à agir en 2010, sommant un donneur qui avait lui aussi son site Web de cesser ses activités ou de se soumettre aux mêmes normes que les banques de sperme «officielles», apprenait-on dans le Canadian Medical Association Journal du 17 avril. Ce qui, bien sûr, fait craindre le pire aux partisans du «don libre» au Canada...

Toutes les raisons sont bonnes...

Pourquoi une femme risquerait-elle de chopper une MTS pour un service qu'elle peut recevoir gratuitement? Et qui sont ces hommes qui tiennent tant à donner leur sperme qu'ils fournissent tout l'équipement nécessaire à leurs frais?

D'après ce que Le Soleil a pu constater, les raisons de contourner le système sont assez variées - du moins, chez les femmes. La possibilité de retracer, pour ne pas dire googler le géniteur de leur enfant, est une raison qui revient souvent, puisque dans les banques de sperme, l'anonymat des donneurs est jalousement protégé.

Pour Maryse, célibataire hétéro de la Rive-Sud de Montréal, c'est plutôt l'échec des efforts de fécondation faits dans des cliniques patentées qui l'a incitée à «aller voir» du côté des dons gratuits. «J'ai des amies qui me disaient : "Ben voyons, il y a une façon de tomber enceinte qui est bien plus simple [que de trouver un donneur sur Internet]." Mais aller dans un bar et coucher avec un inconnu, ce n'est pas mon genre.» Notons que Maryse a cependant abandonné ses démarches récemment à cause d'un retour aux études.

Pour Johanne (nom fictif), homosexuelle qui vit en région dans l'ouest du Québec, c'est l'éloignement des cliniques qui l'a poussée vers la Toile. Car apparemment, certains donneurs, en plus de fournir la «quincaillerie», se déplacent...

Du côté des hommes, toutefois, les motivations sont soit plus simples, soit plus obscures, selon que l'on croit ou non qu'ils recherchent activement des demandeuses par pur altruisme - ce qui est invariablement la première explication qu'ils donnent. Ainsi, un certain Jean, de la région de Montréal, nous a affirmé par courriel qu'il «se fait approcher à l'occasion pour offrir un don de vie», mais, d'après nos recherches, il semble qu'il fasse aussi lui-même le tour des sites où sont publiées les demandes pour se proposer. Une annonce qu'il a laissée sur le forum de l'Association des lesbiennes et des gais sur Internet précise qu'il procède «par façon naturelle», c'est-à-dire par relation sexuelle.

«J'adore ma famille, mes enfants [il en a deux, N.D.L.R.] et je trouve injuste le fait que certaines personnes ne peuvent avoir des enfants», nous a-t-il écrit.

Quelles que soient les motivations de Jean, celles de Philippe, lui aussi de Montréal, ne sont en tout cas pas d'ordre sexuel. Du moins dit-il sur son site Web qu'il ne procède que par «insémination artisanale» afin de se protéger des maladies.

«Je ne veux pas d'argent, non merci. Je suis honoré d'avoir une descendance génétique. [...] Une vingtaine de descendants, c'est bien, mais plus, c'est mieux. Ça oblige à une relation distante, ce qui est approprié. Et tant qu'à avoir de bons gènes, aussi bien que les gens en profitent», nous a-t-il écrit lors d'un échange de courriels.

Ce Philippe, qui a trois enfants «légitimes» d'une union maintenant terminée, se dit de manière générale farouchement opposé à tout contrôle de l'État. Il a commencé à donner son sperme en 2008, trois mois après le départ de son ex-femme, qui, dit-il, le trompait avec un fonctionnaire...

Interdiction unique

Il n'y a qu'au Canada où il soit interdit de rémunérer le don de sperme ou d'ovule, ce qui crée des situations «un peu bizarres», dit le spécialiste de la reproduction de l'Université Laval, le biologiste Marc-André Sirard.

«On aurait peut-être dû être un peu plus flexible. [...] En ce moment, on manque tellement de donneurs qu'il faut importer massivement de la semence de l'étranger, ce qui est complètement ridicule. Et pour les ovules non plus, il n'y a pas de donneuses. [...] Ça crée des pratiques un peu bizarres», a commenté M. Sirard lors d'un entretien téléphonique.

Sur la question de savoir si l'«insémination artisanale», où du sperme déposé dans un contenant est ensuite injecté grâce à une seringue, peut bien fonctionner, M. Sirard répond que «le taux de succès doit être à peu près le même que pour une relation sexuelle».

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