Croisé au palais de justice cette semaine, M. de Belleval accepte, à notre demande, de partager ses vues sur ce qui sera le plus gros chantier de Québec, et qui coûtera deux fois plus cher que l'amphithéâtre.
«J'ai une histoire d'amour personnelle avec L'Hôtel-Dieu, nous confie-t-il. J'y suis né, voilà 71 ans. À l'âge de cinq ans, j'y ai laissé mes amygdales et l'année dernière, j'y ai laissé ma prostate, à cause d'un cancer. Peut-être que j'y mourrai un jour...»
Il a aussi été élevé pas très loin, «sur la rue Mont-Carmel, la même rue que le Château Frontenac, précise-t-il. Plus Québécois que moi, tu meurs...»
Traité pour un cancer en octobre dernier, il a constaté l'état lamentable des lieux.
«Autant le Québec a négligé ses routes et ses viaducs, autant il a négligé ses hôpitaux, dit-il. Le personnel travaille dans un environnement qui n'a aucun maudit bon sens, et ils font preuve d'un professionnalisme, d'une gentillesse extraordinaire.»
Ce constat ne l'amène pas pour autant à endosser le projet d'agrandissement sous sa forme actuelle. Depuis 20 ans, dit-il, Québec s'est efforcée de réparer les erreurs du passé. On a enlevé les bretelles d'autoroute qui défiguraient la ville, on a arraché le béton sur les berges de la Saint-Charles, on a libéré la rue Saint-Joseph de son «Mail Saint-Roch».
Mais quand il a vu les esquisses montrant le futur gabarit de la tour de 13 étages, «les bras m'en sont tombés!» La construction de cette tour, dans les années 50, a été une erreur historique, rappelle-t-il. «Est-ce qu'on va amplifier cette erreur? La question qu'on doit se poser aujourd'hui, c'est: comment peut-on réparer une erreur et non pas comment on doit la répéter.»
Partout à travers le monde, on évite de construire des tours hospitalières, affirme M. de Belleval. «Peut-être qu'on devrait la détruire...»
Pas une deuxième bataille
Denis de Belleval ne veut pas d'une autre bataille. «Beaucoup de gens m'ont parlé de L'Hôtel-Dieu, je leur disais : "Occupez-vous-en!" Je suis pas Napoléon, moi. Faire la guerre sur deux fronts en même temps, c'est pas une bonne idée. Et puis, ajoute-t-il, j'ai pas envie de partir en guerre contre ce que je considère comme "mon" hôpital, et pour lequel j'ai une grande affection.»
Dans ce dossier, il préfère se mettre «en mode positif»: «Il faut réunir tous les interlocuteurs pour dégager une vision d'avenir qui englobe toute cette partie du Vieux-Québec. Le secteur de L'Hôtel-Dieu, c'est le dernier gros morceau de patrimoine qu'il nous reste à mettre en valeur. L'hôpital, les Nouvelles Casernes et le Palais de l'Intendant, c'est un même bloc.» Il est inconcevable, à son avis, qu'un tel projet laisse de côté les Nouvelles Casernes. «C'est un scandale dans une ville de l'UNESCO. Les Nouvelles Casernes sont à l'abandon depuis plus de 40 ans... Et ça appartient à L'Hôtel-Dieu!»
La ville peut servir de catalyseur pour une réflexion en profondeur, croit-il, et le ministère des Affaires culturelles devrait jouer un rôle plus actif selon lui. La discussion doit inclure le corps médical (pas juste les médecins...) ainsi que la population. «Il faut une démarche publique, transparente. C'est ça, la démocratie moderne!»
Objectifs légitimes
L'exercice permettrait de déterminer s'il est possible de réaliser les objectifs légitimes de l'hôpital à l'emplacement actuel. «Si on répond oui, tant mieux, mais si c'est non, est-ce qu'on doit regarder vers un autre site?»
«On doit mettre son coeur sur la table et discuter de ces questions de façon civilisée, conclut-il. C'est un enjeu important pour toute la société. Il faut avoir un dialogue social ouvert et ordonné là -dessus.»
Des opinions partagées
Denis de Belleval n'est pas le seul à penser que l'ampleur du projet justifie une consultation publique. Dans le dernier numéro de la revue Continuité, le Conseil des monuments et sites du Québec prend lui aussi position en faveur d'une révision du projet. «Une réévaluation immédiate du projet serait plus bénéfique qu'une démarche entêtée impliquant trop de compromis, tant en ce qui a trait au projet d'agrandissement qu'en matière de patrimoine», peut-on lire.
Par ailleurs, le doyen de la faculté d'aménagement, d'architecture et des arts visuels, Claude Dubé, rappelle que la Commission des biens culturels, à laquelle il siégeait alors, avait tenu des audiences pour le projet de construction du Centre de recherche clinique et évaluative en oncologie, beaucoup moins important que l'agrandissement de L'Hôtel-Dieu. «On aurait certainement avantage à réaliser un tel exercice», croit-il.