Il y a 100 ans, le Canada vivait la crise de la conscription

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Le premier ministre Robert Borden, que l'on voit au centre prononçant un discours afin de promouvoir la vente d'obligations de la Victoire, a provoqué une crise en décrétant la conscription en 1917, reniant ainsi une promesse faite au début de la Première Guerre mondiale.

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Guiseppe Valiante
La Presse Canadienne
Montréal

Selon la mythologie canadienne, le pays a obtenu sa souveraineté au cours de la Première Guerre mondiale, après avoir envoyé des légions de soldats combattre les troupes de l'Empire allemand sur le sol français.

Mais pendant ce temps-là, au Canada, le pays était en guerre contre... lui-même.

Pour la première fois depuis la naissance de la Fédération canadienne, 50 ans plus tôt, des politiciens québécois ont carrément dit que les Canadiens français vivraient mieux s'ils étaient tout seuls.

«On peut dire que 1917 a été un tournant, souligne l'historien Pierre Anctil, de l'Université d'Ottawa. Cela a créé un sentiment de soupçon et une distance. Je pense que cela a causé des dommages irréversibles.»

Bien avant les référendums sur la souveraineté du Québec en 1980 et en 1995, il y a eu la crise de la conscription de 1917-1918.

Les historiens mettent en garde contre la tentation de tracer une ligne directe entre cette époque et le mouvement indépendantiste québécois, lequel a pris réellement naissance dans les années 1960.

Ils reconnaissent toutefois que ces événements survenus il y a 100 ans ont permis à de nombreux Québécois de réaliser qu'ils seront toujours une minorité au Canada. De ce fait, ils seront toujours seuls pour défendre leurs droits culturels et linguistiques.

Les Québécois de l'époque devaient souvent faire face à l'hostilité et même la haine des médias anglophones du pays.

«On disait d'eux qu'ils étaient des traîtres - sans doute des agents allemands, raconte l'historien Desmond Morton, de l'Université McGill. Aux yeux des Anglo-Montréalais et des anglophones du reste du pays, [les Canadiens français] étaient des êtres diaboliques qui ne valaient rien».

Le 4 août 1914, lorsque la Grande-Bretagne déclara la guerre à l'Allemagne, le Canada se retrouva automatiquement en état de guerre puisque le pays n'était qu'un dominion de la Couronne britannique. Des milliers de jeunes Canadiens - dont plusieurs étaient nés au Royaume-Uni - se portèrent volontaires pour aller se battre sur le front.

Ce n'était pas le cas au Québec. Les Canadiens français n'éprouvaient aucun sentiment de loyauté envers les Britanniques. À leurs yeux, ils habitaient dans un pays souverain non soumis aux décisions de Londres.

Au début, le recrutement du corps expéditionnaire canadien fondé sur le volontariat fonctionnait bien, mais les combats s'avèrent coûteux.

En 1917, lors de la fameuse bataille de la crête de Vimy, les Canadiens subirent plus de 10 000 pertes (morts, blessés et disparus). L'année précédente, lors de la sanglante bataille de la Somme, les pertes des Canadiens et des Terre-Neuviens (à l'époque, Terre-Neuve ne faisait pas encore partie du Canada) s'élèvent à 24 700.

«En 1917, la guerre était loin d'être gagnée, rappelle l'historien Carl Pépin. La vie sur le front était atroce.»

Les pertes étaient trop importantes pour être comblées par le système de recrutement en vigueur au pays.

En mai 1917, le premier ministre Robert Borden, de retour au pays après un séjour en Europe, a décidé que le pays ne pouvait pas envoyer des renforts suffisants sur le front s'il n'imposait pas la conscription.

Le Parlement adopta à la fin de l'été la Loi du service militaire qui obligea tous les hommes âgés de 20 à 45 ans de s'enrôler.

La décision de Borden déclencha l'une des pires crises de l'histoire du pays. Lorsqu'elle se termina, le sang avait coulé dans les rues de Québec : quatre hommes avaient été tués lors d'une émeute.

Le Règlement 17 et la motion Francoeur

Comme tant d'autres conflits au Canada, les racines de la crise de la conscription plongent au coeur des disputes linguistiques.

En 1912, le gouvernement de l'Ontario avait décidé de limiter l'enseignement du français aux deux premières années du primaire. Selon lui, les écoles bilingues de la province n'affichaient pas de bons résultats.

Pour les Québecois - et leurs dirigeants -, cette décision était une attaque directe contre tous les Canadiens français. Ceux-ci étaient alors une minorité en plein essor en Ontario.

«Il n'y avait pas de tolérance envers la minorité française dans la plus grande et la plus riche province, dit M. Anctil. S'il n'y en avait pas en Ontario, où pourrait-il bien en avoir? Les Canadiens français ont pu s'en rendre compte et l'ont intériorisé. Ils ont appris à compter sur les seules forces du Québec pour leur propre survie. De fil en aiguille est ensuite apparu, dans les années 1960 et 1970, le mouvement souverainiste.»

Le Règlement 17 est une des principales raisons pour le manque d'enthousiasme des Québécois d'aller combattre outre-mer, selon les historiens.

Les intellectuels de l'époque, comme Henri Bourassa, ont dénoncé le gouvernement ontarien au cours de ce conflit scolaire.

M. Pépin rappelle que Henri Bourassa a écrit dans Le Devoir en décembre 1914 : «Au nom de la religion, de la liberté, de la fidélité au drapeau britannique, on adjure les Canadiens français d'aller combattre les Prussiens d'Europe. Laisserons-nous les Prussiens de l'Ontario imposer en maîtres leur domination en plein coeur de la Confédération canadienne, à l'abri du drapeau et des institutions britanniques.»

L'idée d'un Québec indépendant n'existait pas en 1917. Mais peu après les élections de 1917, qui consacrèrent la division linguistique au Canada, un membre de l'Assemblée législature québécoise, le libéral Joseph-Napoléon Francoeur, a déposé une motion controversée : «que cette Chambre est d'avis que la province du Québec serait disposée à rompre le pacte fédératif de 1867 si, dans les autres provinces, on croit qu'elle est un obstacle à l'union, au progrès et au développement du Canada.»

Selon l'historien Serge Durflinger, de l'Université d'Ottawa, la motion est «un symbole d'un sentiment qui existait de façon plus étendue que l'on ne croyait.»

«Si un élu a pu déclarer cela en pleine Assemblée, c'est à cause de l'existence d'une animosité sous-jacente bien enracinée démontrant nettement qu'au sein de la Confédération, la majorité imposera toujours ses volontés à la minorité», ajoute-t-il.

La motion a été éventuellement retirée, mais le débat avait été lancé. Pour la première fois, rappellent les historiens, la question de l'indépendance du Québec était formellement et explicitement soulevée par des politiciens.

Et reflets fidèles de la division sévissant au pays, vinrent les élections fédérales de 1917. Les unionistes (la coalition entre conservateurs et libéraux anglophones) furent élus grâce à l'appui massif du Canada anglais, mais écrasés au Québec. Dans la Belle province, la coalition ne remporta que trois des 65 circonscriptions contre l'opposition représentée par Wilfrid Laurier. Non seulement 17 candidats de l'opposition furent élus sans opposition, mais plusieurs élus québécois obtinrent des majorités démentielles. Ainsi Joseph-Édmond Marcile dans Bagot (97,30 % des voix), Charles-Alphonse Fournier dans Bellechasse (97,66 %), Pierre-François Casgrain, dans Charlevoix-Montmorency (97,58 %) ou Ernest Lapointe dans Kasmouraska (94,76 %).

***

Émeutes à Québec

Dans la nuit du 30 mars 1918, des... (Archives La Presse) - image 3.0

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Dans la nuit du 30 mars 1918, des centaines de personnes ont dévalisé la quincaillerie Brousseau et Frères, rue Saint-Paul, pour se procurer des fusils.

Archives La Presse

Joseph Mercier, âgé de 23 ans, se tenait avec son ami Alfred Deslauriers près d'une salle de quilles du quartier Saint-Roch, à Québec. Nous sommes le Jeudi saint, le 28 mars 1918.

Près d'eux s'attardent deux policiers fédéraux nommés Plamondon, Eventurel et un troisième homme nommé Bélanger. Dans quelques heures, ce dernier souffrira d'une fracture du crâne.

Les policiers fédéraux étaient détestés au Québec. Pour la population, ce sont des spotters, des gens qui maltraitent quiconque se promène sans leurs papiers d'exemption militaire.

M. Pépin souligne que les policiers étaient mal entraînés et qu'ils commettaient souvent des abus lorsqu'ils tentaient d'arrêter ceux qu'ils considéraient comme des déserteurs.

«On leur avait donné carte blanche dans tout le pays pour trouver ceux qui tentaient d'échapper à la conscription», dit-il.

À l'instar de 90 % des Québécois de l'âge de porter les armes, Joseph Mercier avait été exempté, mais ce soir-là, il avait oublié ses papiers à la maison.

Ne pouvant leur montrer ses papiers, Mercier a été placé en état d'arrestation par les policiers.

Selon les journaux de l'époque, Deslauriers s'est précipité chez son ami pour aller chercher les précieux papiers d'exemption. Les autorités ont libéré Mercier, mais c'était trop tard.

Aigris par l'annonce de cette arrestation, des milliers de personnes se sont rassemblés devant le poste de police et ont commencé à lancer des projectiles vers l'édifice.

«Les émeutiers ont grandement endommagé le poste de police, pouvait-on lire dans la Gazette de Montréal au lendemain de l'émeute. Plamondon a été capturé par la foule. Le malheureux policier a été traîné dans les rues et malmené.»

Le lendemain, c'était Vendredi saint. Environ 3000 personnes s'étaient rassemblées dans le quartier Saint-Roch. Ils ont chanté le Ô Canada, qui était alors un hymne patriotique pour les Canadiens français, et non l'hymne national du pays.

À la tombée de la nuit, la foule s'était enflée à plus de 10 000 personnes. Elle a incendié l'Auditorium, un immeuble du Vieux-Québec qui abritait les dossiers des personnes enrôlées.

Le troisième jour des émeutes, ils attaquent le manège militaire de Québec avec divers projectiles et des blocs de glace.

L'arrivée de milliers de soldats de Toronto et de Winnipeg, la journée de Pâques, jeta l'ire au sein de la population.

Le maire de Québec, Henri-Edgar Lavigueur, devant ce que la Gazette décrivait comme «l'écroulement total de la machine civile, attribuable en grande partie à l'indifférence et à la lâcheté de la police» avait appelé l'armée en renfort.

Ce lundi de Pâques du 1er avril 1918, un épais brouillard s'étendit sur la ville de Québec.

L'historien Jean Provencher a publié dans Québec sous la loi des mesures de guerre, 1918, son livre de référence sur les événements des extraits du rapport du coroner.

Un témoin est venu raconter que les soldats anglophones avaient provoqué la foule : «Allez, espèce de fils de putes françaises. On va vous tailler en pièces.»

La Presse canadienne avait rapporté qu'en soirée, «des tireurs isolés cachés dans les entrées de maison et les bancs de neige avaient fait le coup de feu au hasard contre les militaires».

Les soldats ont riposté avec des mitrailleuses du même modèle que celles employées en Europe.

Quatre hommes tombèrent : Honoré Bergeron (49 ans), Alexandre Bussières (25 ans), George Demeule (14 ans) et Joseph-Édouard Tremblay (23 ans).

On ne put établir réellement le nombre de blessés. Nombre d'entre eux ayant appris que les militaires plaçaient en état d'arrestation ceux qui se rendaient à l'hôpital préférèrent se rendre dans les cabinets privés de médecin.

À la fin de l'enquête du coroner, le jury composé de six hommes ont exprimé l'opinion que «que les personnes tuées en cette occasion étaient innocentes de toute participation à cette émeute qui devait son origine à la manière inhabile et grossière avec laquelle les officiers fédéraux [...] exerçaient leurs fonctions».

Pour M. Morton, la crise de la conscription et la Grande Guerre n'ont pas seulement fait naître un sentiment souverainiste au Québec, mais dans tout le Canada.

«Une des conséquences de la guerre a été une désaffection envers la Grande-Bretagne et un désir de s'autogouverner, souligne-t-il. Plusieurs habitants de l'Ontario affirmaient avant le conflit qu'ils étaient fiers d'être des Britanniques. Peu l'ont répété ensuite.»

***

Succès relégués dans l'ombre

La crise de la conscription qui divisa profondément le Canada en 1917 et 1918 éclaire encore de nos jours les attitudes actuelles des Québécois envers les guerres et leur propre histoire militaire, soutient l'historien Desmond Morton, de l'Université McGill.

En voici un exemple.

En septembre 1916, au cours de la tristement célèbre et sanglante bataille de la Somme, qui s'étendit pendant cinq mois, un bataillon de Canadiens-français, établi à Courcelette, un village du nord de la France, contribua à changer le cours de la Première Guerre mondiale.

La majorité des Québécois n'ont sans doute jamais entendu parler de Courcelette, déplore M. Morton.

En fait, quelques villes de la province, comme Sherbrooke, Gatineau ou Longueuil, ont donné un nom de rue à la bataille.

«C'est une histoire militaire qui rendrait fier tout le monde», souligne l'historien.

Selon lui, les Canadiens-français ont contribué à la victoire des Alliés.

«Ils ont découvert, sous les ordres de leur colonel, l'art de l'attaque, ajoute-t-il. L'essentiel est de continuer d'avancer sans égards à ceux qui meurent autour de soi.»

M. Morton raconte que le commandant en chef du corps expéditionnaire britannique, Douglas Haig, «remarqua que le seul succès qu'il obtint ce jour-là lui avait été réalisé par le bataillon canadien-français, le Royal 22e bataillon d'infanterie. Cette victoire permit au corps canadien d'être mieux placé pour tenter de conquérir la crête de Vimy.»

Selon Carl Bouchard, un historien de l'Université de Montréal, les Québécois parlent de la Première Guerre mondiale comme de «la guerre oubliée».

Pour les Canadiens anglais, la Grande Guerre est un temps de triomphe militaire, c'est «l'acte de naissance du Canada qui s'ouvrit au monde et amorça son essor».

M. Bouchard estime que cette version de l'histoire peine à obtenir la sympathie des Québécois.

«Tant et aussi longtemps que la Première Guerre mondiale sera considérée comme glorieuse par le Canada, les Québécois ne s'y sentiront pas attachés», souligne-t-il.




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