Le défi de Bernier, gagner avec une partie de la Beauce à dos

Maxime Bernier croit qu'il pourra se passer des... (Archives La Presse canadienne, Jeff McIntosh)

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Maxime Bernier croit qu'il pourra se passer des agriculteurs dans la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada.

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(Saint-Isidore) Maxime Bernier a fait de l'abolition de la gestion de l'offre l'un de ses principaux cheval de bataille dans la course à la chefferie du Parti conservateur faisant le pari qu'il peut se passer de l'appui des agriculteurs. Au Québec, et particulièrement dans son fief beauceron, ceux-ci se sont mobilisés afin de lui barrer la route donnant accès à la succession de Stephen Harper. Mission accomplie?

Si Jacques Roy n'a qu'un seul regret dans sa croisade pour empêcher son député de devenir chef du Parti conservateur c'est d'avoir mis sur pied le groupe Facebook «Les amis de la gestion de l'offre et des régions» trop tard. 

Trop tard parce qu'il a vu le nombre de membres du groupe, qui a également son pendant anglophone, progresser à une vitesse folle depuis janvier pour atteindre plus de 12 700 abonnés provenant des quatre coins du Québec, mais aussi de l'Ontario et d'autres provinces du pays. Le producteur laitier rencontré chez lui à Saint-Isidore en Beauce juge que s'il avait démarré l'initiative plus tôt, l'impact sur le vote visant à choisir le prochain chef du Parti conservateur aurait pu être beaucoup plus important.

Au départ, l'objectif de M. Roy était surtout de répondre à Maxime Bernier qui n'a cessé, selon lui, de désinformer les citoyens sur les enjeux touchant à la gestion de l'offre depuis qu'il a annoncé sa candidature pour revenir le leader des troupes conservatrices au Canada. La déception a été énorme chez les agriculteurs beaucerons de voir que leur enfant chéri changeait son fusil d'épaule sur un enjeu aussi majeur. 

«Comme la plupart d'entre nous, j'avais voté pour lui», aux élections de 2015 admet Jacques Roy qui regrette aujourd'hui amèrement son choix. Il rappelle que M. Bernier jurait, main sur le coeur, qu'il protégerait à tout prix le système canadien mis en place pour assurer aux producteurs un revenu malgré la fluctuation du prix sur le marché du lait, de la volaille et des oeufs. 

M. Roy a compris rapidement qu'il fallait non seulement s'assurer que ses collègues et consommateurs comprennent bien que le lait ne coûterait pas moins cher si le Canada laissait tomber les quotas, mais aussi, que celui qui répand ces fausses prétentions à ce sujet et sur le soi-disant «cartel de l'UPA» ne soit pas élu le 27 mai. À coup de graphiques et d'informations chiffrées, celui qui a enseigné pendant cinq ans au centre de formation agricole de Saint-Anselme a tenté de remplir le premier volet de sa mission. 

Le deuxième a été complété il y a deux semaines lorsqu'il a accueilli le candidat saskatchewanais Andrew Scheer chez lui pour inciter les membres des Amis de la gestion de l'offre et des régions à le placer comme premier choix dans la liste des candidats à la succession de Stephen Harper. Dans l'intervalle, il s'était évidemment assuré que tous ceux les appuyant se procurent une carte du membre du Parti conservateur. 

«On a choisi celui qui avait le plus de chance de l'emporter, il y avait d'autres très bons candidats», témoigne Jacques Roy qui a reçu les coups de fil de plusieurs d'entre eux - tous sont contre la gestion de l'offre- voulant s'afficher avec lui. Andrew Scheer est aussi celui qui a offert son support au groupe en premier, affirme le producteur.

Producteur laitier, Jacques Roy a mis sur pied... (Le Soleil, Yan Doublet) - image 2.0

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Producteur laitier, Jacques Roy a mis sur pied un groupe Facebook afin de barrer la route de Maxime Bernier à la succession de Stephen Harper.

Le Soleil, Yan Doublet

Pas suffisant

«J'avais espoir qu'on puisse faire la différence», renchérit-il. N'empêche, c'est dans la circonscription de Maxime Bernier que le nombre de membres du parti a le plus augmenté au Québec, passant de 109 à 1520 entre janvier et la fin mars. Pour la province au complet, la hausse correspond à plus de 250 % (de 4580 à plus de 16 342). 

Évidemment, ce ne sont pas tous des agriculteurs mécontents qui ont adhéré au Parti conservateur au cours des derniers mois. «Maxime Bernier et son père en ont sûrement vendu eux aussi», avance un jeune producteur laitier de Scott, Frédéric Marcoux. Mais selon lui, la grogne contre le politicien du coin et les campagnes de ses rivaux, notamment celle de Steven Blaney qui a beaucoup capitalisé sur les producteurs pendant le débat des aspirants-chefs tenu à Québec en janvier a donné un bon coup de pouce aux détracteurs de Maxime Bernier. 

Un de ses voisins, Justin Marcoux (aucun lien de parenté) dit avoir vendu des cartes à tous ses employés, ses clients et aux membres de sa famille. «J'étais conservateur, mais pas membre du parti», explique-t-il. 

Mais Frédéric Marcoux et Jacques Roy en viennent au même constat : ce n'est cependant pas avec une population de 2 à 3 % d'agriculteurs qu'un politicien se fait élire ou non. Le principal intéressé l'a compris et a fait ses calculs en conséquence. Pour prendre la tête du parti, un candidat a besoin du Québec qui compte 78 circonscriptions. Chacune d'entre elles vaut 100 points. Or, les agriculteurs dominent que 37 circonscriptions au Québec et Maxime Bernier estime qu'ils lui tourneront le dos que dans une vingtaine de circonscriptions. 

«O'Leary nous a joué un tour», se désole Jacques Roy. Selon lui, le retrait de l'ex-dragon dans la course a permis à l'équipe Bernier de rafler beaucoup de votes. Depuis, il ne fait qu'espérer que le Beauceron ne remportera pas la mise. De son côté, Frédérix Proulx dit qu'il dormira sur ses deux oreilles parce qu'il est satisfait du travail que lui et ses confrères ont accompli au cours des derniers mois en forçant notamment d'anciens alliés à Maxime Bernier à se dissocier de lui, comme son coprésident de la campagne fédérale de 2015, le maire de Saint-Honoré-de-Shenly, Dany Quirion. 

L'ancien député de Beauce Nord qui a aussi épaulé le politicien au dernier scrutin, Janvier Grondin, a aussi décidé de ne pas s'impliquer dans la présente campagne malgré son amitié de longue date avec le clan Bernier. «Je n'appuie personne», a-t-il affirmé au téléphone, précisant également que les deux hommes ne s'entendaient pas sur la question de la gestion de l'offre. 

M. Proulx va même jusqu'à dire que Maxime Bernier est devenu persona non grata dans les rangs beaucerons où il n'a pas été revu depuis fort longtemps alors qu'il avait l'habitude de rendre visite à ses ouailles régulièrement. Bien sûr, le producteur laitier sait que le politicien est occupé à parcourir le Canada pour sa campagne, mais il croit aussi qu'il évite soigneusement de se présenter chez lui, où il se sait désormais très impopulaire.

***

De rares appuis

Trouver un agriculteur québécois favorable aux idées de Maxime Bernier est l'équivalent de chercher une aiguille dans une botte de foin. 

La preuve : l'équipe de campagne du Beauceron a été incapable de fournir au Soleil un seul nom d'agriculteur québécois l'appuyant, à l'exception des membres d'un groupe d'acériculteurs qui exigent la fin des quotas dans le sirop d'érable et les poursuites entamées contre ceux qui ont dérogé aux règles de l'Association des producteurs acéricoles du Québec en vendant du sirop hors quota. Pourtant, la circonscription de Maxime Bernier compte une des plus importantes concentrations de producteurs laitiers, d'oeufs et de volailles au pays.

Les agriculteurs interrogés dans le cadre de ce reportage disent ne pas connaître, ou peut être de très loin, un des leurs appuyant Maxime Bernier. D'une part parce qu'il est insensé selon eux qu'un producteur se range du côté d'un politicien voulant s'en prendre à leur gagne-pain et de l'autre, parce que s'il en existe, ils ne se manifestent pas publiquement de peur de représailles. 

C'est finalement dans la circonscription d'un des deux seuls députés appuyant M. Bernier, soit celle de Jacques Gourde dans Lévis-Lotbinière, que Le Soleil est parvenu à dénicher Claude Saint-Hilaire, qui possède une centaine de vaches laitières dans le village de Saint-Gilles. Il convient d'emblée que ses idées détonnent avec celles de ses confrères.

«C'est un système pour prendre sa retraite! Et ça encourage la non-efficacité», lance sans ambages le producteur laitier rencontré cette semaine sur ses terres. «C'est pas pour rien que 60 % des fermes sont endettées», poursuit-il. Selon lui, mieux vaut se préparer en fonction de la fin du système de la gestion de l'offre en raison de «la mondialisation». «Est-ce qu'il faut absolument garder des fermes qui sont vouées à disparaître?», questionne M. Saint-Hilaire. Il argue que les entreprises agricoles doivent se soumettre à la loi de l'offre et de la demande comme n'importe quelle autre industrie et que celles-ci n'ont pas à se regrouper en syndicats qui sont faits «pour les employés». 

Compensation

Le député de Beauce propose d'abolir progressivement la gestion de l'offre et offrir une compensation aux producteurs pour leurs quotas achetés à gros prix. Cette contrepartie pourrait être mise sur du «capital productif», selon Claude Saint-Hilaire qui trouve absurde que les agriculteurs s'endettent pour acheter des quotas. 

L'acéricultrice Angèle Grenier de Saint-Clothilde-de-Beauce partage son avis. Même si le système est différent pour le sirop d'érable, elle croit que le principe est le même. Maxime Bernier l'a soutenue depuis le début de sa bataille judiciaire l'opposant à l'Association des producteurs acéricoles du Québec parce qu'elle a vendu «illégalement» du sirop d'érable aux États-Unis. Sa cause est rendue à la Cour suprême. 

«La gestion de l'offre est un cartel auquel tu ne peux te soustraire», dénonce-t-elle. Mme Grenier a tenté de vendre des cartes de membres du Parti conservateur à son entourage pour que le Beauceron remporte la course à la chefferie. «Si je perds ma cause, je sais que lui au moins va changer les règles du jeu et ça va me donner du courage pour continuer», conclut la dame, qui dit être une des seules acéricultrices à faire entendre sa voix dans la province parce que tous les autres qui pensent comme elle ont peur de se faire poursuivre.

***

Acéricultrice, Angèle Grenier a tenté de vendre des... (Photothèque Le Soleil, Yan Doublet) - image 4.0

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Acéricultrice, Angèle Grenier a tenté de vendre des cartes de membres du Parti conservateur à son entourage pour que Maxime Bernier remporte la course à la chefferie.

Photothèque Le Soleil, Yan Doublet

Le système de gestion de l'offre

Le système de la gestion de l'offre a été mis en place dans les années 70 pour éviter que les producteurs de lait, d'oeufs et de volailles subissent les fluctuations du marché du prix de leur denrée par l'attribution de quotas de production; les surplus et pénuries sont ainsi en théorie évités. Puisqu'ils sont regroupés, ils négocient collectivement les prix auprès des acheteurs. De plus, Ottawa limite l'importation de ces produits afin que ce soit les agriculteurs locaux qui subviennent aux besoins de la population canadienne.




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