Bernie Sanders: grand-papa était un Rolling Stones

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Sous les radars politiques au début de la campagne, Bernie Sanders s'est soudain mis à attirer des foules dignes d'une tournée rock. Au point où sa popularité commence à inquiéter le clan Clinton.

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(Québec) À la veille des caucus de l'Iowa, qui marquent le début de la saison des présidentielles aux États-Unis, le sénateur du Vermont, Bernie Sanders, a le vent dans les voiles. Portrait d'un véritable phénomène politique, qui fait trembler la formidable machine de la démocrate Hillary Clinton.

Il promet la révolution. Il soulève les foules. Il fait peur aux riches. Mais Bernie Sanders, 74 ans, ne passera jamais pour la réincarnation de Che Guevara.

Sa voix rauque a été associée aux crépitements d'un vinyle, sur un tourne-disque d'un autre âge. Ses gestes saccadés ressemblent à ceux d'un policier faisant la circulation. Ses costumes trop grands ont été assimilés à «un vieux lutin égaré en politique». Et faut-il parler de ses discours truffés de statistiques, dont l'écoute a été comparée à la mastication d'un kilo de duvet de canard bien sec?

«Ce n'est pas un concours de personnalité. Je ne suis pas un chanteur. Je ne suis pas un danseur. Je ne suis pas un artiste», répète Bernie Sanders, comme s'il craignait de passer pour un boute-en-train. Une précaution inutile. «C'est la dernière personne avec laquelle vous aimeriez aboutir sur une île déserte», a confié au New Yorker un ami politologue du Vermont. «Après deux semaines, vous allez plonger dans la mer infestée de requins, pour échapper à ses sermons sur l'assurance maladie.»

Pourtant, malgré tout ce qui précède, Bernie Sanders dégage un charme indescriptible. Mieux, il possède une arme redoutable : l'authenticité. Même ses adversaires le reconnaissent. «[En 25 ans], je ne l'ai jamais vu dire une chose qu'il ne pensait pas sincèrement», a expliqué le sénateur Jim Inhofe, un ultraconservateur à côté de qui Stephen Harper passerait pour un dangereux gauchiste.

Cet automne, l'émission Saturday Night Live a présenté une imitation plus vraie que nature de Sanders, incarnée par le comédien Larry David. Une sorte de grand-papa bourru qui a remporté un succès instantané. «Je ne possède qu'une seule paire de sous-vêtements, que je fais sécher sur le calorifère», grogne ce «faux» Bernie Sanders. «Une seule paire! Ne me parlez pas des damnés milliardaires qui en possèdent trois ou quatre!»

Contre toute attente, le «vrai» Bernie Sanders a été enchanté. 

«Je pense que nous allons embaucher Larry David pour la campagne. Il fait un meilleur Bernie Sanders que moi.» 

Un socialiste à la Maison-Blanche?

Le 26 mai 2015, quand Bernie Sanders annonce sa candidature à la présidence, personne ne prend au sérieux ses appels à la révolution. Autour, des vieux hippies dansent le hula-hoop. Les analystes parlent d'une candidature «marginale». Même un vieil allié comme Noam Chomsky estime que les chances de Sanders voisinent le «néant».

Un socialiste à la Maison-Blanche? Autant espérer qu'il gèle en enfer. L'écrivain John Steinbeck résumait le défi en ces termes : «Le socialisme ne s'est jamais implanté aux États-Unis, parce que les Américains pauvres ne se perçoivent pas comme des prolétaires exploités, mais plutôt comme des [futurs] millionnaires qui se trouvent temporairement dans le besoin.»

Pauvre Bernie Sanders. Sur le coup, même l'aile gauche du Parti démocrate est déçue. Pour barrer la route à Hillary Clinton, elle aurait préféré la sénatrice du Massachusetts, Elizabeth Warren. Quant à l'establishment du parti, il ne bondit pas de joie. Sur les 243 démocrates qui siègent au Congrès, deux vont soutenir sa candidature. 

Il est vrai que Bernie Sanders n'a jamais été très tendre envers ses collègues de Washington. «[Le Congrès] ne fonctionne pas», a-t-il déjà confié à Associated Press. «Il sera impossible de changer les choses sans mettre dehors plusieurs centaines [d'élus]. Le Congrès n'a pas le courage de s'opposer aux intérêts les plus puissants.»

«De 1991 à 2007, j'ai été à la fois le meilleur et le pire représentant du Vermont», philosophe Bernie Sanders. Pour apprécier la plaisanterie, il faut savoir que le petit État du Vermont n'a qu'un seul élu à la Chambre des représentants.  

L'été de l'oncle Donald

Au début, la campagne de Sanders échappe aux radars politiques. Les médias n'en ont que pour le républicain Donald Trump, qui lance des tartes à la crème dans toutes les directions. Plus le milliardaire lance des insultes, plus il monte. Plus il monte, plus il concentre l'attention sur lui.

À quel moment le vent a-t-il tourné? Difficile à dire. Soudain, les discours de Bernie Sanders se sont mis à attirer des foules dignes d'une tournée rock. Ils sont 5000 à Denver, le 20 juin. Dix mille, à Madison, au Wisconsin, le 1er juillet. Onze mille à Phoenix, le 18 juillet. Quinze mille à Seattle, le 9 août. Vingt-huit mille à Portland, en Oregon, le 10 août.

Même à Los Angeles, une ville souvent décrite comme un désert politique, Sanders fait un tabac. Le 10 août, il rassemble 27 500 partisans au Memorial Sports Arena. «Il s'agit d'un exploit, dans une ville où l'événement politique se limite souvent à une soirée chez Steven Spielberg, avec George Clooney comme animateur», plaisante un chroniqueur de PBS. 

Sanders touche des cordes sensibles. Chez les jeunes étranglés par les dettes d'études. Chez les travailleurs incapables de survivre avec le salaire minimum. Chez les gens mis K.-O. par la crise financière. À ceux-là il propose l'université gratuite, l'augmentation du salaire minimum à 15 $ l'heure et un système de santé «semblable à celui du Canada».

Pas l'Union soviétique. Plutôt l'Amérique à la suédoise. 

«Les États-Unis d'aujourd'hui constituent le pays le plus prospère de l'histoire, répète-t-il. Mais la grande majorité des gens ne le savent pas. Ils ne le sentent pas. [...] Parce que presque toute la richesse est accaparée par une petite minorité.»

À la fin de l'été, à Minneapolis, des caméras surprennent un Sanders abasourdi. Il n'arrive pas à croire que la foule immense est venue exprès pour l'entendre.

«Bon sang, mais qu'est-ce qui se passe? demande-t-il. Il y a un match de baseball qui commence?»

«Burlington ne reste pas impassible»

Sanders déteste parler de son enfance ou de sa vie privée. «Une perte de temps», explique-t-il. Parfois, pour calmer les journalistes, il dévoile quelques morceaux. Sans enthousiasme. Parce qu'il faut bien jeter de la viande aux fauves.

À chacun de remettre en ordre le casse-tête. Son enfance pauvre dans une famille juive de Brooklyn. Son bref séjour en prison pour défendre les droits civiques. Son voyage de noces en Union soviétique. Son frère candidat du Parti vert en Grande-Bretagne.

En 1981, on sait que Sanders est devenu maire de Burlington, la plus grande ville du Vermont, un peu par accident. «Ma principale qualité, c'est de ne pas être un politicien», expliquait-il au Burlington Free Press, juste avant les élections.

Malgré sa voix rauque, ses gestes saccadés  et... (AP, Evan Vucci) - image 2.0

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Malgré sa voix rauque, ses gestes saccadés  et ses costumes trop grands, Bernie Sanders possède une arme redoutable : l'authenticité.

AP, Evan Vucci

Quelques semaines plus tard, le 3 mars 1981, à la surprise générale, Bernie Sanders est élu avec 10 voix de majorité. À l'époque, l'élection d'un «socialiste» fait les manchettes. «On aurait dit que Trotsky venait d'être élu maire», confie son ami Richard Sugarman au quotidien britannique The Guardian. «Mais ce n'était pas Trotsky, c'était juste Bernie.»

Sitôt élu, le maire écrit aux dirigeants des grandes puissances nucléaires (États-Unis, Chine, URSS, France et Grande-Bretagne) pour dénoncer la menace d'une guerre atomique. Dans une lettre dévoilée par The Guardian, on peut lire que «les gens de Burlington ne peuvent pas rester impassible et regarder la destruction de notre planète - avec des centaines de millions de personnes incinérées».

On imagine l'air stupéfait du secrétaire général du Parti communiste de l'URSS, Léonid Brejnev, essayant de trouver Burlington sur la carte du monde.

Avis aux intéressés. Le petit poisson Sanders n'hésite jamais à plonger dans l'aquarium des grands prédateurs. Mais il sait aussi se montrer terre-à-terre. Par exemple, son administration s'oppose aux promoteurs qui veulent bétonner les rives du lac Champlain, pour empiler des condos. À la place, on voit surgir un parc, une marina publique, une piste cyclable et quelques commerces triés sur le volet. Un modèle du genre.

La recette Sanders ressemble à celle de la grenouille tombée dans un seau de lait. À force de remuer les pattes, l'animal transforme le lait en motte de beurre. Ce qui lui permet de sortir...

Le loup sort du bois

Jusqu'où ira Bernie Sanders? À ce jour, sa campagne a amassé plus de 2,5 millions de contributions de moins de 200 $. Un record. La preuve d'un incontestable soutien populaire. Même Barack Obama n'a pas réussi un tel exploit. 

Signe des temps, le candidat devient la cible d'attaques plus dures. Bill Clinton s'inquiète de la popularité de cet homme perpétuellement «en colère». Hillary Clinton insiste sur son maigre bilan en matière de contrôle des armes à feu. 

Cette semaine, les derniers sondages laissent entrevoir une lutte serrée dans l'Iowa. Et ils prédisent une victoire de Sanders dans le New Hampshire. Mais le vrai test surviendra dans les États du sud, où Hillary Clinton domine encore largement. 

Reste qu'une victoire ne paraît plus totalement impossible. La preuve, c'est que le milliardaire Michael Bloomberg envisage de se présenter à la présidence si Hillary Clinton était battue. L'ancien maire de New York a promis de barrer la route au «socialiste» Sanders. À n'importe quel prix. Quitte à engloutir un milliard de dollars de sa fortune personnelle.

Quand le loup sent que ses intérêts vitaux sont menacés, il sort du bois.

En janvier, le journaliste Joel Stein, de Bloomberg BusinessWeek, a demandé à Sanders s'il voulait rassurer les pontifes de Wall Street, qui brassent des milliards de dollars et qui craignent comme la peste son idée d'augmenter les impôts des riches.

La réponse de Bernie Sanders vaut le détour. «Je ne vais surtout pas les rassurer. Leur cupidité, leur insouciance et leurs comportements illégaux ont détruit la vie de millions d'Américains. Franchement, si j'étais un pdg [de Wall Street], je ne voterais pas pour Sanders. Et je donnerais de l'argent à ses opposants pour qu'il subisse la défaite.»

Ça ressemble à une déclaration de guerre.

Bernie Sanders

Bernie Sanders en six dates

  • 8 septembre 1941 : Naît à New York, dans le quartier de Brooklyn.

  • 3 mars 1981 : Est élu maire «indépendant» de Burlington, par seulement 10 voix. À l'époque, il devient le seul maire des États-Unis qui n'est pas rangé sous la bannière démocrate ou républicaine.

  • 3 janvier 1991 : Est élu député «indépendant» du Vermont à la Chambre des représentants. Il devient le premier candidat indépendant élu au Congrès, depuis 1950. Il sera réélu à six reprises.

  • 7 novembre 2006 : Est élu sénateur «indépendant» du Vermont, à Washington. Réélu avec 71 % des suffrages, en 2012. Au fil des ans, Sanders s'est opposé à la guerre en Irak et au Patriot Act, sous prétexte qu'il limite trop les droits et libertés, au nom de la sécurité.

  • 10 décembre 2010 : Prononce un discours au Sénat de plus de huit heures et demie, pour dénoncer la reconduction de déductions d'impôts qui profitent surtout aux plus riches, un héritage du gouvernement de George W. Bush.

  • 26 mai 2015 : Devient candidat à l'investiture démocrate en vue de la présidentielle américaine.

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