François Blais, le philosophe du concret

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François Blais se dit quelqu'un de l'instruction publique, «jusqu'à la fin».

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(Québec) Les philosophes ont la réputation de pelleter des nuages. Entouré de politologues, François Blais était le seul philosophe au Département de science politique de l'Université Laval. Il est pourtant le premier à faire son chemin jusqu'à l'Assemblée nationale.

Sur la colline parlementaire, dans un monde aux ego gonflables, le nouveau ministre de l'Éducation détonne. Discret, affable, il arpente les corridors sans chercher l'attention et se laisse découvrir. En point de presse, il faut prêter une oreille attentive pour bien capter ses paroles tant le ton est posé.

«Ce gars-là est d'un calme hallucinant», partage son collègue libéral Patrick Huot, député de Vanier. «Jamais de saute d'humeur. Il est comme ça tout le temps. En privé comme en public.»

Yannick Vanderborght est professeur de science politique à l'Université Saint-Louis et à l'Université catholique de Louvain, en Belgique. C'est là qu'il a travaillé et développé une amitié durable avec le professeur Blais.

«Comme chercheur, l'un des éléments qui m'a plu chez lui, c'est cette idée que, lorsqu'on s'intéresse aux questions d'inégalités et de justice sociale, il faut parvenir à déboucher sur des propositions concrètes, indique-t-il. Chez les philosophes, on n'est pas toujours habitués à ça. [...] François nous est toujours apparu comme quelqu'un qui aimait finalement faire bouger les choses.»

Ce penchant pour la recherche de solutions au-delà des con­cepts a peut-être présagé de son saut en politique, croit-il. Mais M. Vanderborght établit un autre catalyseur. «Il a eu beaucoup de difficultés à accepter la volonté du Parti québécois d'imposer cette charte des valeurs, dit-il. Ça a été un déterminant plus conjoncturel.»

Au Parlement, M. Blais fait ses marques. Élu dans Charlesbourg, nommé ministre de l'Emploi et de la Solidarité sociale, la démission d'Yves Bolduc lui ouvre toutes grandes les portes du ministère de l'Éducation, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. Le deuxième portefeuille en importance au gouvernement du Québec. Plus de 16 milliards $. 

Faire sa place

Il a aussi bâti son nid petit à petit dans sa vie universitaire. Professeur, puis directeur du Département de science politique, ensuite doyen de la Faculté des sciences sociales, jusqu'à terminer deuxième dans la dernière course au rectorat. 

«Dans l'histoire du département, il y avait trois personnes qui ont essayé d'être doyen de la faculté, dont moi, et ça a toujours foiré», relate le professeur Guy Laforest, un ex-directeur du département. «Jamais quelqu'un n'avait gagné.» 

Pourtant, à son embauche en 1992, rien ne semblait prédestiner M. Blais à diriger quoi que ce soit. «Socialement, au début, je dirais que ça lui a pris du temps à s'intégrer à un milieu de politologues, se souvient M. Laforest. C'est un gars qui est réservé. Il a pris le temps de faire sa place.»

Il se souvient aussi des «réflexes de philosophe» de son ancien collègue. «Chercher à imposer des modèles normatifs à des institutions compliquées, ça, c'est un réflexe de philosophe», explique-t-il. 

Difficile de mettre en doute la capacité de M. Blais à jongler avec des concepts abstraits. Rien que le titre de sa thèse de doctorat fait tourner la tête : L'ascriptivisme et la philosophie de l'action chez Herbert Lionel Adolphus Hart. L'ascriptivisme est un concept qui attribue à l'homme la responsabilité de ses actions sociales. 

Son arrivée à la direction du Département de science politique a reflété une «forme d'accession à la maturité», selon M. Laforest. Son leadership «ferme mais feutré» dans une période trouble a sorti le département du pétrin, croit-il. 

Sa capacité d'écoute et son goût pour la consultation sont évoqués par tous ceux qui ont travaillé avec lui. Au Centre jeunesse de Québec, où M. Blais s'est impliqué pendant plusieurs années, le directeur général Jacques Laforest en parle comme d'un «gentleman et un médiateur hors pair».

«Je le regardais aller quand on rencontrait de grands groupes, comme les chaires, se souvient-il. Vous savez, dans les chaires, il y a toutes sortes de monde avec toutes sortes d'intérêts. Je le trouvais très habile. C'est un gars qui a une prestance. Poli, respectueux, toujours le même ton et centré sur les solutions. Je le trouvais très impressionnant.»

Même à l'interne, au conseil d'administration, «il nous amenait à approcher les affaires différemment», poursuit M. Laforest, qui se décrit comme un gestionnaire plus «bouillant» de nature. 

Le rectorat, un tournant

À son avis, la participation de M. Blais à la course au rectorat est un tournant de sa carrière. «Il m'a dit que ça avait changé sa vie», indique M. Laforest. «Il faut que tu ailles voir les gens, que tu serres des mains, que tu te vendes différemment, énumère-t-il. Je pense que cette expérience l'a marqué, qu'il a eu la piqûre pour une autre forme d'implication sociale.»

C'est de cette course qu'est née son inimitié avec l'actuel recteur, nous confie une source à l'Université Laval. «Les courses au rectorat, ça laisse des traces, nous confie-t-on. Denis Brière, c'est un fonceur, qui peut être dur. C'est un administrateur chevronné qui vient du privé. Quand tu es recteur et que tu te fais compétitionner par un de tes doyens, c'est normal que ça ne soit pas pris comme un cadeau.» M. Brière a décliné notre invitation à participer à ce portrait. 

Son ami Vanderborght insiste sur sa curiosité intellectuelle. «C'est quelqu'un qui pose beaucoup de questions», dit-il. Un trait de caractère qui est ressorti le jour de son assermentation, lorsque Le Soleil lui a fait remarquer que sept ministres l'ont précédé à ce poste depuis 10 ans. 

«Vous me donnez combien de temps?» a-t-il demandé.

La grande «obsession» de François Blais pour la justice sociale lui vient peut-être de la conscience qu'il n'aurait pu vivre son histoire d'amour avec l'école si elle n'avait pas été publique. 

À 54 ans, le nouveau ministre de l'Éducation parle encore de son cursus scolaire avec une tendre nostalgie. Du couvent de son village natal, Saint-Patrice-de-Beaurivage, dans la région de la Chaudière-Appalaches, à ses études postdoctorales à l'Université de Montréal. «Je me souviens, la première année, les religieuses portaient encore la robe noire et la coiffe, se remémore-t-il. Je les ai vues se décoiffer tranquillement. [...] Je suis des premières générations de la polyvalente. C'était la modernité pour nous, ces grands locaux, ces espaces. C'était formidable. Le cégep, la philosophie...»

Né en 1961, parmi les sept enfants d'une famille de «petits commerçants», M. Blais estime que ses origines modestes lui ancrent les pieds dans la réalité. 

Toute cette éducation, «je n'aurais pas pu avoir ça dans mon milieu, constate-t-il. Ça aurait été impossible. Donc, je suis vraiment quelqu'un de l'instruction publique. Jusqu'à la fin».

Au fil des ans, le professeur Blais a défendu publiquement l'idée d'un revenu de citoyenneté inconditionnel et a pris position en faveur de l'universalité de l'accès aux services de l'État. «La pauvreté et l'exclusion ne sont pas le propre de la condition humaine», a-t-il écrit dans son livre Un revenu garanti pour tous. «Elles sont les résultats d'arrangements économiques déficients.» 

«Ce qui est presque l'obsession pour François Blais est de contribuer à rendre la société plus juste», affirme le professeur Yannick Vanderborght. «Sans rigidité idéologique, il veut s'approcher au plus près de ce qui va constituer pour lui un idéal de justice sociale. Donner la priorité aux plus défavorisés, ceux qui ont le moins de chances.»

Et il semble que les bottines du M. Blais suivent les babines. Pendant huit ans, il s'est impliqué au C. A. et au sein de deux comités du Centre jeunesse de Québec qui vient en aide à des jeunes en difficulté. «Ce n'était pas une parure comme implication», note Jacques Laforest, directeur général de l'établissement. «Des fois, il y en a qui viennent aux rencontres, et c'est une participation minimale. François, ce n'était vraiment pas ça.» 

Son ami et collègue professeur à l'Université Laval, Jean-Yves Duclos, refuse de lui accoler le moindre défaut. «Ce qui le guide, c'est le sentiment d'être utile pour des choses qu'il juge importantes, dit-il. Les philosophes se questionnent sur ce qui est bon dans une société et une vie humaine. Il se laisse guider par sa vision de ce qui est le bien.»

À l'aile gauche

François Blais s'inscrit dans l'aile gauche et progressiste du Parti libéral du Québec. Reste à voir s'il parviendra à réconcilier ses principes et ses idéaux avec la réalité politique. «Il sait où il veut aller, mais il conscient - et prêt - qu'à court et moyen terme, il faut pouvoir faire des compromis, soutient M. Vanderborght. [...] Son caractère va l'aider à relativiser, mais j'espère qu'il ne se fera pas manger par le monde politique qui est quand même assez cynique.» 

Chanteur et joueur de balle-molle

Difficile d'imaginer un intellectuel réservé tel que François Blais faire lever un party de Noël ou tenter d'étirer un simple en double dans une partie de balle-molle. Et pourtant. 

De l'avis général, le député de Charlesbourg, père de cinq enfants, est un chanteur et un musicien accomplis. «Il a une très bonne voix, reconnaît Yannick Vanderborght. Quand il travaillait chez nous, à Louvain-la-Neuve, il avait l'habitude de pousser la chansonnette régulièrement et de faire résonner les couloirs de sa voix. C'était convivial, alors que, bizarrement, c'est quelqu'un de plutôt discret en public.»

Il vante aussi la mémoire pour les paroles de chanson et l'affection du nouveau ministre - qui lui a fait découvrir Harmonium - pour le répertoire francophone québécois. 

«C'est un gars qui fait de la musique», renchérit le professeur Guy Laforest. «Dans nos partys de bureau, il jouait du piano et il chantait. En cercle semi-restreint, c'est quelqu'un qui ne se prend pas trop au sérieux.» 

Alors qu'il était encore étudiant, le député libéral Patrick Huot a joué avec l'équipe de balle-molle, mise sur pied et baptisée par le professeur Blais les «Canadiens français». Il se souvient d'un troisième-but efficace et d'un «bon frappeur». «Je ne savais pas si je devais l'appeler M. Blais ou François», se souvient le député de Vanier. «Il a cassé ça assez vite. Dans le genre : "Écoute, on joue à la balle-molle..."»

Amateur de canot

En outre, le ministre Blais est aussi un amateur de canot, de plein air et un cuisinier plutôt doué qui aime bien recevoir. «Il a une personnalité peut-être plus profonde qu'on pourrait l'imaginer au premier abord parce qu'il ne va pas spontanément parler beaucoup de lui-même», indique M. Vanderborght.

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