Syrie: «C'est juste le peuple qui perd»

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Une jeune Syrienne et un bébé dans un camp de réfugiés au Liban. Quelque 3,5 millions de personnes ont fui vers la Turquie, le Liban et la Jordanie et la moitié de ces réfugiés sont des enfants.

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(Québec) Voilà quatre ans que ça dure. Portés par le vent de révolte qui soulevait la région, des Syriens sont descendus dans la rue. C'était le 15 mars 2011. Le président Bachar Al-Assad a envoyé les armes rasseoir les opposants. Depuis, c'est l'enlisement. Dans tous les camps, les atrocités. Loin de l'éclaircie, la crise est devenue le plus grand défi humanitaire de l'ONU. Regards croisés sur une guerre qui promet de faire couler le sang, encore...

Quand Akram Ayoub a quitté Alep pour venir... (Le Soleil, Erick Labbé) - image 1.0

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Quand Akram Ayoub a quitté Alep pour venir à l'Université Laval il y a trois ans, il pensait rentrer chez lui après ses études. Mais la révolte s'est étendue, et aujourd'hui, il espère s'établir au Québec. 

Le Soleil, Erick Labbé

«Toutes les guerres finissent... On vit sur l'espoir que la guerre va finir.»

À Québec, les Syriens ne sont pas nombreux. Les expatriés sont presque tous agglutinés dans la grande région de la métropole, un peu en Estrie aussi. Face à nous, il y a néanmoins Akram Ayoub, qui nous reçoit longuement dans son logement de la haute ville; un cocon où il s'est installé avec sa femme - ils viennent de se marier.

Akram Ayoub est arrivé il y a tout juste trois ans en provenance d'Alep, une ville au coeur des combats au Moyen-Orient. Il a encore son passeport d'origine; il l'a posé devant nous durant notre entretien afin d'attester de la véracité de son propos.

C'est un contact croisé sur les réseaux sociaux qui nous a d'abord parlé de lui. Franchement, nous étions suspicieux; les groupes d'intérêts aiment manipuler l'opinion publique en investissant les médias de masse.

Le jeune homme assis de l'autre côté de la table de la salle à manger a toutefois mis du temps avant d'accepter un échange avec nous, il a pris le temps d'y penser. Et il se défend d'accointances avec un camp en particulier : «Moi, je suis proche de mon pays.»

Alors, pourquoi nous parler? «J'aimerais montrer le point de vue de quelqu'un qui a vécu là-bas, un civil qui ne prend pas position pour l'armée ou pour l'opposition.»

Akram Ayoub s'inquiète pour ses compatriotes, pour ses proches restés derrière : «Ce n'est pas facile. Chaque jour, on est triste.»

Il s'inquiète aussi pour l'information diffusée ici sur le conflit, une information qu'il juge teintée, trop favorable aux opposants. Pas mieux que celle diffusée dans l'autre camp, penchant pour le régime de Bachar Al-Assad. Ou encore celle diffusée par l'État islamique (EI).

Akram Ayoub rêve de paix, mais... D'un côté, le président poursuit sa vie de château, déplore-t-il. De l'autre, l'opposition a reçu beaucoup de dollars et d'armes; on n'entend par contre plus d'échos de l'Armée syrienne libre. «L'argent est où?» demande-t-il. Et les guerriers kurdes s'en mêlent. Et l'EI s'étend.

«Il n'y a personne qui va gagner. C'est juste le peuple qui perd, regrette-t-il. Ce sont les civils qui perdent. C'est triste. Pourquoi un enfant qui n'a rien fait vit dans une tente?»

Quand le jeune homme - il n'a pas encore 30 ans - a quitté Alep, il y a trois ans, il pensait y revenir après ses études à l'Université Laval. La révolte était concentrée au sud du pays, à l'époque. Dans la ville de Deraa, surtout. «À Alep, c'était très tranquille. Personne ne croyait que ça irait jusque là.»

«Alep, c'était une ville très vivante», raconte-t-il. Des millions d'habitants. De l'action. Des histoires écrites sur les murs érigés depuis 5000 ans. Sa famille est chrétienne, des amis étaient musulmans. «On vivait ensemble.»

La dernière fois

«C'était avant la guerre...» La révolte s'est étendue. Lorsqu'il a visité Alep pour la dernière fois durant l'été 2012, il a compris qu'il n'y retournerait pas avant un moment : «Je savais, j'avais le sentiment que ce serait la dernière fois.»

Alep a été divisée entre plusieurs factions ennemies. Sa mère, restée dans sa maison, s'est retrouvée du côté de l'armée. Mais la pharmacienne ne pouvait plus travailler pour la grande entreprise pharmaceutique qui l'employait dans la «ville industrielle», le poumon économique.

Toutes les régions du pays ne sont pas touchées, tous les quartiers ne sont pas attaqués, précise-t-il. Sauf que là où les combattants jouent du canon, l'eau est souvent coupée; il faut en puiser dans les lieux de culte, rapporte-t-il. L'essence, le chauffage, les vivres manquent. L'économie s'est effondrée, la livre syrienne a trébuché. Et, il y a les déflagrations.

«J'ai deux tantes et des cousins qui sont là-bas... Ce n'est pas facile à vivre là-bas.» Il aurait aimé que toute la troupe puisse venir à Laval pour son mariage, fin décembre. «Ils sont tristes. [...] Tout le monde veut sortir, mais ce n'est pas tout le monde qui peut.»

Sa mère a pu prendre l'avion. Elle est venue en visite pour les Fêtes il y a un an. Les enfants Ayoub l'ont convaincue de rester au Québec, de demander refuge. Akram Ayoub raconte les balles qui tranchent le quotidien des civils, les engins explosifs artisanaux qui fracassent les vies. Il raconte un trou d'impact sur la voiture familiale, un autre dans le mur du salon, une bombe dans la cour... «On a perdu beaucoup de choses.»

Il en veut aux combattants qui n'épargnent pas les civils. «La plupart ne sont pas des Syriens, d'après moi.»

Il en veut à ceux qui ont récupéré une révolte légitime pour la transformer en combat sanglant. Akram Ayoub se permet même de repenser à la vie d'avant, malgré tout. «On était beaucoup mieux que maintenant. Il y avait des problèmes, comme tous les pays. Il fallait les régler, ces problèmes, c'était très urgent. Mais pas de cette manière.» Oui la liberté, oui la démocratie, mais pas à coup de fusil, en somme.

Le cerveau dans une valise

Des projets pour Akram Ayoub? Il ne critique pas ses parents qui ont insisté pour qu'il fréquente l'université plutôt que de devenir joueur de basketball. Un cerveau, ça se range bien dans une valise plaidait son défunt père.

Celui d'Akram lui a permis de dénicher un boulot dans la capitale. Il est professionnel de recherche au Laboratoire d'organogénèse expérimentale (LOEX). Et ça fait quoi au travail un expert du génie tissulaire? À partir d'un petit carré de peau humaine, il multiplie les cellules pour finalement recouvrir un corps entier qui a brûlé au cours d'un incendie, par exemple. Un seul centimètre carré de peau suffit à fabriquer des mètres et des mètres de peau à greffer...

Akram Ayoub espère maintenant s'installer à demeure, ici. «Quand j'ai vu que ça commençait à être dur, j'ai changé tous mes plans. [...] J'ai fait ma demande pour ma résidence permanente.» Il attend.

Des Syriens à Québec... un jour

«On va le croire quand on va le voir!» Voilà trois ans que les gouvernements annoncent l'arrivée de réfugiés de la République arabe syrienne à Québec... «On n'en a pas accueilli beaucoup!»

La directrice du Centre multiethnique de Québec, Dominique Lachance, observe que les années passent, mais que les Syriens fuyant les combats ne débarquent pas. Ou si certains ont réussi à traverser l'océan jusqu'au Canada, «c'est pas à Québec» qu'ils ont été dirigés.

Malgré les promesses répétées des gouvernements provincial et fédéral, les dossiers sont traités au compte-gouttes par les ambassades du Moyen-Orient. Et parmi ceux qui ont franchi le mur bureaucratique, aucun ne s'est installé dans la capitale, confirme Jonathan Lavallée, des relations avec les médias du ministère de l'Immigration.

«Pour les 40 réfugiés pris en charge par l'État qui sont arrivés au Québec en 2014, ils vont majoritairement dans la région métropolitaine [Montréal, Laval et Longueuil]», précise-t-il. «Quelques-uns ont été accueillis à Trois-Rivières et à Gatineau.»

Parrainage

La communauté a été bien plus active que les gouvernements pour recevoir des réfugiés du conflit syrien. Environ 300 d'entre eux ont pu venir grâce au parrainage d'organisations locales qui acceptent de prendre en charge les factures : transport pour venir, puis, durant un an, les frais de subsistance. Cette approche hors structure étatique est populaire : 1500 parrainages ont été approuvés, mais les personnes ne sont pas encore arrivées.

Le gouvernement fédéral semble apprécier ces parrains qui payent la note. Le ministère de la Citoyenneté et de l'Immigration (MCI) vient d'annoncer qu'il offrira l'asile à 10 000 Syriens sur trois ans. Quelque 60 % seront encadrés par des groupes communautaires ou des communautés religieuses, pas par l'État. Au Québec, ces organisations d'aide sont presque toutes à Montréal; leurs hôtes s'y installent donc.

Quelques centaines de réfugiés pourraient néanmoins être envoyés vers les autres régions au cours de l'année. Le Devoir rapportait récemment qu'un bon nombre d'entre eux pourraient être dirigés vers la capitale.

Soulignons que la cible de 10 000 réfugiés en trois ans est ambitieuse si on fait le décompte de ceux qui ont été admis au cours des quatre années de combats : «Depuis le début du conflit [en 2011], le Canada a offert sa protection à plus de 2500 Syriens», note Remi Larivière, des relations avec les médias du MCI.  

 

Syrie en Québec

17 990 personnes se déclarent d'origine ethnique syrienne, mais seulement 10 460 sont nées à l'étranger. Les autres sont les enfants des immigrants. Il faut ajouter 2500 Syriens arrivés depuis le début des combats.

42,2 % sont catholiques, 17,5 % sont chrétiens orthodoxes et 11,9 % pratiquent d'autres religions chrétiennes. Moins de 20 % des Syriens sont musulmans.

88,3 % connaissent le français.

41 % sont titulaires d'un diplôme universitaire, plus que deux fois plus que la population québécoise.

92 % des Syriens s'installent dans la grande région de Montréal.

Source : Portrait statistique de la population d'origine ethnique syrienne au Québec, publié en 2014 par le ministère de l'Immigration à partir des données de recensement de 2011

Des conditions de vie de plus en plus difficiles

«La situation ne s'améliore pas du tout. [...] Même qu'elle se détériore parce que les conditions de vie des gens sont de plus en plus difficiles. C'est difficile de voir la lumière au bout du tunnel.»

Guy Des Aulniers est chargé de programme pour les secours d'urgence chez Développement et Paix. Pour aider les Syriens, l'organisation qui trouve racine dans l'Église catholique a reçu quelque 3 millions $ en dons des citoyens canadiens et environ 10 millions $ du gouvernement fédéral.

Quelle est la situation sur le terrain? «La misère est généralisée, autant du côté des zones contrôlées par le gouvernement que de celles qui ne sont pas contrôlées par le gouvernement.»

Du côté de «l'opposition» au régime autoritaire de Bachar Al-Assad, les militants armés ont pris le dessus, dit-il. Si des individus pouvaient auparavant se présenter en tant qu'alternative «légitime», ils semblent s'être repliés. «Les gens veulent du changement. Mais cette opposition a été récupérée par des groupes extrémistes.»

Et il y a les forces de l'ordre, sur l'autre versant des barricades. «Le gouvernement continue ses exactions.»

L'humanité se sauve souvent quand les balles sifflent : «Des deux côtés, il y a vraiment des crimes importants qui se commettent», assure M. Des Aulniers. On tente de dénombrer les cadavres. Au moins 100 000, peut-être 200 000.

Puis il y a les quelque 22 millions d'habitants, dont 8 ou 9 millions ont besoin d'aide, selon Guy Des Aulniers. Du lot, plus ou moins 3,5 millions sont partis, ont fui vers la Turquie, le Liban et la Jordanie. Ces pays n'auraient pas la capacité «d'absorber» ce flot.

Les conditions de vie des expatriés seraient difficiles. «La moitié de ces réfugiés sont des enfants.»

Une issue?

Développement et Paix travaille avec des organisations locales dans la capitale syrienne Damas, dans la métropole Alep, à Homs aussi. Des équipes besognent également sur le littoral. Ici on offre des services médicaux aux civils, là on distribue des couvertures, des casseroles, des chaufferettes aux réfugiés partis trop vite de leurs maisons.

Justement, dans leurs maisons, ils pourront y retourner bientôt? Il y a deux ans, Guy Des Aulniers pensait que le régime de Bachar Al-Assad pouvait tomber. Les jeunes menaient la contestation, le pouvoir semblait fragilisé. Aujourd'hui, il n'y croit plus; la lutte a été récupérée par des extrémistes, évalue-t-il. La solution est ailleurs....  

 

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