Corée du Nord: la fourmi atomique

Apparemment, le nouveau leader nord-coréen Kim Jong Un... (Photo AP)

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Apparemment, le nouveau leader nord-coréen Kim Jong Un prend son rôle de vilain très au sérieux.

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(Québec) La Corée du Nord, c'est un méchant qui paraît sortir tout droit d'une grande production hollywoodienne. Sauf que le pays possède de vraies armes atomiques. Si la farce tourne mal, sûr que James Bond ne viendra pas au secours du monde.

Depuis quelques jours, la Corée du Nord prédit au monde «une guerre thermonucléaire». Elle menace les États-Unis d'une frappe atomique préventive, qui déchaînerait une «mer de flammes». Elle rappelle qu'elle se considère toujours en guerre contre sa voisine du sud, rebaptisée la «colonie yankee».

Apparemment, le nouveau leader nord-coréen Kim Jong Un prend son rôle de vilain très au sérieux. En février, il a procédé à un essai nucléaire souterrain, d'une puissance équivalant à la moitié de la bombe atomique d'Hiroshima. En mars, il a testé un missile d'une portée de 120 kilomètres, en mer de Corée. Plus récemment, il a placé son artillerie en état d'alerte maximale.

Et juste au cas où tout cela se révélerait insuffisant, il vient de défier les Nations Unies en annonçant le redémarrage du complexe nucléaire de Yongbyon, soupçonné d'être utilisé à des fins militaires.

Venant de n'importe quel autre pays, ces gestes sèmeraient la panique. Mais pas avec la Corée du Nord. Les sautes d'humeur de Pyongyang font désormais partie de la cacophonie internationale, au même titre que le retour de la grippe aviaire. À lui seul, le téléphone rouge entre les deux Corées, qui doit servir de lien ultime pour éviter la guerre, a été coupé cinq fois, depuis 1971!

Qui a peur de la Corée du Nord, même après des semaines de tensions? Les bourses asiatiques, généralement affolées par le moindre battement d'aile d'un papillon, n'ont pas eu le hoquet. Séoul, la capitale sud-coréenne de 10 millions d'habitants, située à 40 kilomètres de la frontière avec le Nord, n'a guère été perturbée. À croire qu'elle s'est habituée aux milliers de pièces d'artillerie braquées sur elle.

Un professeur de l'Université Kookmin de Séoul a tenté de résumer au journal français Les Échos le sentiment général : «Les dirigeants du Nord font ce genre de déclarations plusieurs fois par an. Cela doit leur faire du bien. Mais quel est l'impact réel? Zéro.»

Science-friction

Avec le temps, la paranoïa de la Corée du Nord est devenue une source de plaisanterie. Dans son dernier numéro, le magazine The New Yorker imagine que le jeune leader Kim Jong Un n'en peut plus de menacer le monde au rythme infernal de sept jours par semaine. En conséquence, il s'abstient de promettre d'incinérer la planète durant les fins de semaine, pour jouir d'un repos bien mérité.

«Papa m'a toujours dit qu'il faut apprendre à se ménager, si on veut faire ce métier durant de longues années, fait dire The New Yorker à Kim Jong Un. Le plus grand danger, ce n'est pas l'Amérique, c'est le burnout.»

Avec la Corée du Nord, la fiction dépasse souvent la réalité. Récemment, l'agence de presse officielle KCNA a diffusé une photo grossièrement trafiquée d'un exercice militaire. Plusieurs barges de débarquement avaient été dédoublées, pour faire croire à un exercice de grande ampleur.

Cette semaine, une autre photo montrait Kim Jong Un dans une salle de commandement, en compagnie de généraux coiffés d'énormes casquettes qui leur donnaient des airs de vrais guignols. À l'arrière-plan, on apercevait une carte intitulée «Plan de frappes des forces stratégiques sur le continent américain».

Même le Docteur No, ennemi juré de James Bond, n'affichait pas ses projets mégalomaniaques de manière aussi provocante...

Chantage atomique

Ne rions pas trop vite. En Corée, l'histoire a montré que la farce prend vite une tournure tragique. Le moindre incident peut mettre le feu aux poudres. Le 23 novembre 2010, un échange de tirs autour de l'île de Yeonpyong a failli dégénérer en guerre. Ce jour-là, l'artillerie nord-coréenne a tiré 170 obus, en riposte à un exercice militaire. On a relevé quatre morts au Sud. Cinq au Nord.

«Kim Jong Un est au pouvoir depuis moins d'un an et demi, et il doit consolider son autorité face à l'armée en projetant l'image d'un leader puissant», écrit Benoît Hardy-Chartrand, chercheur en résidence à l'observatoire géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques de l'UQAM.

Selon M. Hardy-Chartrand, le régime n'a pas l'intention de faire la guerre. Il veut sans doute forcer les États-Unis à ouvrir un dialogue ou à fournir de l'aide supplémentaire. «La Corée du Nord a été extrêmement habile par le passé à extorquer des concessions aux États-Unis sans [...] poser des gestes trop importants en contrepartie», explique-t-il.

De toute évidence, le jeune Kim Jong Un a tiré des leçons de l'invasion de l'Irak par les États-Unis. Il a pris bonne note de la fin horrible du colonel Kadhafi, en Libye. Grâce à la bombe atomique, il ne risque pas de subir le même sort. Ce n'est pas un hasard s'il la présente comme «une dissuasion fiable contre la guerre».

Au final, la menace étrangère constitue une excuse commode pour maintenir le pays sous une poigne de fer. Ou pour expliquer que le salaire moyen en Corée du Sud est presque 30 fois supérieur à celui de sa voisine du nord. Mais la paranoïa a un prix. La Corée du Nord consacre environ 25 % de sa richesse aux dépenses militaires.

La traduction SVP

Le pays de Kim Jong Un constitue sans doute l'un des endroits les plus secrets de la planète. Même après avoir exercé le pouvoir durant 17 années, Kim Jong Il, le père de l'actuel président, continuait de mystifier la CIA. À sa mort, en 2011, l'agence ne connaissait même pas son âge avec exactitude! En désespoir de cause, elle ne pouvait même pas s'en remettre aux manuels scolaires nord-coréens, qui affirmaient que l'heureux événement avait été accompagné de l'apparition d'une étoile brillante, et d'un arc-en-ciel double!

Pour illustrer le fossé culturel qui sépare les Occidentaux et les Nord-Coréens, la dirigeante d'une délégation internationale a raconté une anecdote savoureuse. Un jour, elle voulait discuter d'une assurance vie pour les travailleurs internationaux stationnés en Corée du Nord. Mais la traductrice nord-coréenne avait refusé. «Je ne peux pas traduire, disait-elle. Nous ne savons pas ce que signifie une expression comme "assurance vie"».

Même après de savantes explications, la traductrice n'avait pas changé d'avis. «Nous n'avons pas besoin d'assurance vie, répétait-elle. Notre cher leader [à l'époque, Kim Jong Il] subvient à nos besoins avant notre mort, et il s'occupe de ceux de notre famille après notre départ. Vous n'aurez pas besoin de ça ici. Je ne traduirai pas l'expression.»

Dans son livre The Cleanest Race, le professeur Bryan Reynolds Myers estime que plusieurs diplomates américains ont renoncé à comprendre. Ils ont fini par se convaincre que les leaders nord-coréens ne croient pas un mot de leur idéologie.

«Jusqu'ici, l'Amérique a négocié avec la conviction apparente que le régime nord-coréen pense exactement le contraire de ce qu'il raconte, écrit Myers. Plus [il] appelle à la vengeance sanglante contre "l'ennemi yankee", plus Washington comprend que le [régime] veut de meilleures relations.»

Un gars formidable

«Personne ne veut d'une guerre dans la péninsule coréenne, rappelle Gérard Hervouet, directeur du Programme Paix et sécurité internationales, à l'Université Laval. La Corée se situe au coeur de la région qui connaît la plus forte croissance économique du monde. Un conflit ne serait pas seulement catastrophique pour l'Asie. Il mettrait en péril la stabilité économique mondiale.»

«Toute gesticulation militaire est dangereuse, conclut Gérard Hervouet. Il y a toujours un risque quand on joue avec le feu. À force de se méconnaître, on peut commettre de graves erreurs. Pour la Corée du Nord, l'exercice consiste à savoir jusqu'où aller trop loin.»

Ces dernières années, même la Chine, l'alliée indéfectible de la Corée du Nord, montre des signes de lassitude. Après le troisième essai nucléaire nord-coréen, la diplomatie chinoise a même appuyé une résolution des Nations Unies imposant des sanctions à son protégé.

En attendant la suite, les inquiets peuvent s'en remettre au joueur de basket-ball américain Dennis Rodman, qui décrivait récemment le leader nord-coréen comme «un gars formidable». Sans oublier le quotidien chinois Chosun Ilbo, qui prétend que le ministère du Tourisme nord-coréen assure les agences de voyages chinoises qu'il n'y aura pas de conflit.

Mais la conclusion appartient à la radio sud-coréenne, qui demandait :

- Est-ce qu'il peut y avoir une vraie guerre, comme en 1950?

Réponse d'un auditeur : «Peut-être pas. Mais si ça finit comme en 1950, il y aura une telle bataille pour la paix qu'il ne restera plus rien debout.»

*****

Corée du Nord

Armée: 1,19 million

Population: 24,5 millions

Capitale: Pyongyang (2,7 millions d'habitants)

Produit national brut: 29,6 milliards $

Budget militaire: 5,2 milliards $

Salaire moyen (annuel): 600 $

Aide économique reçue de l'étranger (2011): 372 millions $

Les chiffres sur la grande famine des années 90 donnent une idée de la fiabilité douteuse des statistiques concernant la Corée du Nord. D'un côté, les sources officielles évoquent 220 000 morts. De l'autre, plusieurs organisations humanitaires avancent le chiffre de trois millions de victimes.

Corée du Sud

Armée: 680 000

Population (2011): 48,8 millions

Capitale: Séoul (10,5 millions d'habitants)

Produit national brut: 987,6 milliards $

Budget militaire: 21 milliards $

Salaire moyen (annuel): 20 906 $

Au conseil des ministres de la Corée du Sud, on remarque un ministre de la Réunification. Mais les tensions grandissantes avec le Nord ont relégué au second plan les rêves de mariage rapide. Sans oublier le coût prohibitif de la réunification allemande, qui contribue peut-être à refroidir les ardeurs. La réunification entre l'Allemagne de l'Ouest et l'Allemagne de l'Est aurait coûté près de 2000 milliards $.

Source: Banque mondiale

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