(Québec) Les voisins autochtones, les Hurons-Wendat, iront aux urnes le 26 octobre. Quatre candidats se font la lutte pour le poste de grand chef, toujours très convoité. Le Soleil vous les présente ainsi que leurs priorités pour le développement de la nation. Parmi les thèmes récurrents: les revendications territoriales, l'économie, l'habitation et la démocratie. Rien de moins.
KINO GROS-LOUIS : Pas encore chef, mais déjà «grand»
Aux citoyens de Wendake qui s'ennuient de Max Gros-Louis, son fils Kino fait une offre: devenir grand chef à sa place.
En langue huronne-wendat, Kino veut dire «grand». Un nom tout à fait indiqué pour ce colosse de six pieds et quatre pouces, qui revendique «un demi-pouce de plus» que son renommé paternel, lequel a été grand chef pendant 33 ans avant d'être battu aux dernières élections.
Il ne faut pas croire pour autant qu'il y a de la compétition dans l'air. Au contraire. Kino a attendu que son père, pour qui il a travaillé presque toute sa vie, renonce définitivement à la politique avant de s'aventurer dans l'arène. «Je disais toujours: quand mon père va arrêter de se présenter, je vais me présenter.» Car la flamme de la politique, l'homme de 49 ans l'a reçue en héritage. «En dedans, ça chatouille et ça brûle.»
Aux inconditionnels de Max, fascinés par la figure emblématique et désireux de voter encore pour lui malgré ses 81 ans, Kino suggère donc de changer de Gros-Louis. Il promet de mener la barque, ou plutôt le canot, avec ouverture, fermeté et droiture. «Des crocheries, je n'en veux pas», dit-il, ajoutant qu'il se ferait remettre à sa place par vous-savez-qui s'il sortait du droit chemin.
La priorité de Kino Gros-Louis, c'est de compléter la réforme démocratique entreprise alors qu'il était chef familial - on dit aussi «petit chef» - en 2000. Il veut ainsi que les chefs familiaux consultent systématiquement les membres du clan avant de prendre des décisions. Il dit que les raccourcis se sont multipliés ces dernières années et il s'en désole.
M. Gros-Louis voudrait également agrandir le territoire de la réserve pour construire davantage de maisons, idéalement une quinzaine par année. Selon lui, la logique veut qu'on aille «plus loin, vers Saint-Émile» pour trouver des terrains propices et pas trop coûteux.
Pour le territoire ancestral, le Niowentsïo, situé dans la réserve faunique des Laurentides, c'est une politique d'occupation qu'il propose. Le candidat est prêt à débloquer une aide financière pour défricher des terrains, y amener l'eau et installer des fosses septiques. Les Hurons-Wendat n'auraient plus qu'à s'y construire des chalets pour confirmer leur emprise sur le territoire revendiqué.
Le candidat pousse aussi le projet de centre multisportif, qui intégrerait un aréna et une piscine en plus de compter des salles pour la pratique d'activités comme les arts martiaux et le yoga, dont il est lui-même un adepte.
Et parce qu'il est un père et un grand-père, Kino voudrait que l'école primaire ts8taie (lire «tsou-ta-yé») adhère à la pédagogie Montessori pour former des «libres penseurs» et promouvoir l'entraide, valeur fondamentale pour les Hurons-Wendat.
Agrandir
Konrad Sioui, le grand chef sortant, dit avoir fait ce qu'il espérait au cours de son premier mandat.
Photo Le Soleil, Caroline Grégoire
KONRAD SIOUI : Se donner une économie parallèle
C'est sur son bilan et sur papier de première qualité que Konrad Sioui fait campagne pour conserver le poste de grand chef de la nation huronne-wendat.
Dans son programme électoral bien décoré et parsemé de photos de lui, M. Sioui consacre plus de pages à ses réalisations, détaillées en 15 points, qu'à ses engagements, trois fois moins nombreux.
En entrevue dans son bureau, il avoue d'ailleurs n'avoir pas beaucoup changé sa routine, même s'il est en campagne électorale.
«Il faut assurer le suivi quotidien des dossiers», dit-il. Et ne jamais cesser de faire des représentations. Auprès des autres chefs des Premières Nations, mais aussi auprès des décideurs politiques fédéraux et provinciaux. C'est ainsi qu'il a rencontré coup sur coup Stephen Harper et Pauline Marois, cet automne, pour des activités protocolaires durant lesquelles il ne manque jamais de parler d'autonomie.
M. Sioui dit avoir fait ce qu'il espérait au cours de son premier mandat. Il a agrandi la réserve, accueilli six nouvelles entreprises, mené nombre de batailles juridiques et nationalisé des entreprises, dont une station-service et une entreprise de construction. Et ce n'est pas fini. Pour se sortir du carcan des subventions du ministère fédéral des Affaires indiennes, «on va se donner une économie parallèle», lance-t-il.
Sa plus récente fierté, c'est la mise en chantier du centre de santé Tortue, que l'on pourrait assimiler à un gros CLSC. «C'est l'un des plus beaux projets adaptés à une réalité autochtone», lance-t-il. L'édifice, qui coûtera 5 millions$, sera construit en régie par des gens de Wendake. La poursuite du projet, auquel il veut greffer des logements supervisés et une unité de soins de longue durée, fait partie de ses engagements électoraux.
M. Sioui croit aussi possible de compléter le développement résidentiel du lot Doyon, situé au nord de la réserve, en bordure de la rivière Saint-Charles (Akiawenrahk en huron-wendat). Environ 175 maisons unifamiliales et une dizaine d'immeubles multilogements pourraient y être construits. Mais il faudra d'abord trouver l'argent pour financer les infrastructures communes.
Convaincu du pouvoir de la politique pour faire avancer les négociations territoriales, l'actuel grand chef veut poursuivre les discussions à la table centrale mise en place en 2011 pour définir la portée du Traité huron-britannique de 1760 et son application moderne. Les gouvernements du Québec et du Canada y siègent.
C'est d'ailleurs sur la base de ce traité, qu'il a défendu jusqu'en Cour suprême, que les Hurons-Wendat s'impliquent davantage dans le développement de leur territoire ancestral, le Niowentsïo, dans la réserve faunique des Laurentides. M. Sioui veut obtenir des redevances pour tous les projets qui passeront par là au cours des prochaines années. «Plus jamais nous ne laisserons des opportunités d'affaires intéressantes filer sous nos yeux!» écrit-il dans son programme.
MICHEL A. GROS-LOUIS: Plaidoyer en faveur de l'opposition
Il commence ses courriels par kwe («bonjour») et les termine par onenh («au revoir»). Mais aussi grand défenseur de la culture huronne-wendat soit-il, Michel A. Gros-Louis parle de chiffres plus que de lettres durant cette campagne, sa troisième pour le poste de grand chef.
C'est bien du fils d'Absalon dont il est question ici. Il faut le préciser, puisqu'il y a quatre Michel Gros-Louis à Wendake!
Tharehtade Hanenhariskwa (c'est son nom traditionnel, hérité d'un grand-oncle) est connu pour la défense des dossiers culturels, à commencer par la langue huronne-wendat, qu'il espère voir renaître de ses cendres. Il lui a consacré plusieurs années d'études et est toujours inscrit au doctorat en linguistique. S'il est élu, il entend d'ailleurs l'enseigner dès la maternelle et monter des cours structurés qui pourraient être offerts dans Internet.
Joint au téléphone, puisqu'il travaille dans un centre de recherche de la Rive-Sud de Montréal, Michel Gros-Louis tient toutefois un discours davantage axé sur l'économie et l'habitation, ses priorités.
«Il y a 600 familles qui attendent pour avoir une maison sur la réserve. À 10 ou 15 maisons par année, ça va prendre 60 ans avant que tout le monde en ait une», déplore-t-il. Les biens des autochtones sur réserve étant insaisissables, comme le veut la vieille Loi sur les Indiens, le Conseil de la nation huronne-wendat est devenu prêteur.
M. Gros-Louis croit qu'il devrait plutôt endosser les emprunteurs, qui feraient affaire avec les banques traditionnelles, comme avant. Car, dit-il, «ça n'a pas de bon sens des taux d'intérêt à 8 %» quand des prêts sont disponibles pour moins cher ailleurs.
Le candidat plaide également pour la libre entreprise. Selon lui, les entreprises gérées par le Conseil sont en «concurrence déloyale» avec celles des membres de la nation. «Pour moi, le rôle du Conseil de bande doit se résumer à bien gérer les fonds de notre nation et à donner des excellents services à nos membres», écrit-il dans son site Internet.
M. Gros-Louis prône également un système électoral qui ressemblerait davantage à celui des Blancs. Il souhaite notamment le retour des partis politiques «comme il y en a partout sur la planète». Il voudrait aussi que les citoyens puissent signer un registre et ainsi forcer la tenue d'un référendum quand ils ne sont pas d'accord avec un gros projet ou un emprunt décidé par les chefs. Cela stimulerait une opposition trop fragmentaire, selon lui.
C'est à cela, l'opposition, les nouvelles idées, que lui-même s'emploie depuis trois élections.
Cette fois, il mène une campagne de terrain, ou plutôt de téléphone. Environ la moitié des 3000 électeurs hurons-wendat se trouvent à l'extérieur de la réserve. M. Gros-Louis les appelle systématiquement pour les sensibiliser aux grands dossiers.
«Je suis une personne de conviction. Je ne prends pas ça personnel quand je ne suis pas élu», assure-t-il, ajoutant qu'il se présentera à nouveau dans quatre ans.
Agrandir
Au cours des 30 dernières années, Luc Lainé a agi comme consultant auprès d'autres Premières Nations et y a trouvé des sources d'inspiration.
Photo Le Soleil, Patrice Laroche
---
LUC LAINÉ : D'abord des états généraux
S'il prend le pouvoir le 26 octobre, Luc Lainé propose à la nation huronne-wendat la tenue d'états généraux «pour faire une mise au point ensemble et décider où on veut s'en aller».
Chemise et lunettes à la mode, voix douce et posée, l'homme de 58 ans a l'air d'un fonctionnaire plus que d'un politicien. Au cours des 30 dernières années, il a agi comme consultant auprès d'autres Premières Nations, partout au Canada, et y a trouvé des sources d'inspiration. Il voudrait en faire part à ses concitoyens et recueillir leurs suggestions : «Quand on est 40 millions, c'est difficile de faire ça. Mais ici, on n'est pas nombreux, c'est un véritable laboratoire sociopolitique.»
Paraphrasant l'ancien premier ministre René Lévesque, M. Lainé dit qu'il est d'une «évidence évidente» que les gouvernements vont réduire les paiements de transfert aux communautés autochtones au cours des prochaines années. Il est donc «urgent» de trouver des sources de revenus autonomes pour assurer la prospérité des Hurons-Wendat.
S'ils sont globalement plus riches que bien de leurs cousins autochtones, ceux-ci vieillissent aussi plus vite, au même rythme en fait que les Québécois dont ils ont adopté le mode de vie urbain. Il faudra donc beaucoup d'argent pour compenser la baisse de population active et la hausse de la facture de soins.
Selon le candidat, la meilleure façon de faire face aux défis financiers annoncés est de créer collectivement des entreprises dont les profits vont revenir au gouvernement local. Il entend notamment mettre à profit les «facilités urbaines» de Wendake, enclavée au coeur de la Ville de Québec, et ses ressources humaines, plus instruites que la moyenne des autochtones.
Les nouvelles technologies lui semblent prometteuses, c'est clair. Mais Luc Lainé veut miser aussi sur le développement touristique - «même chose que la Ville de Québec» - et sur le potentiel énergétique des terres revendiquées dans la réserve faunique des Laurentides. Il en parle comme d'un «paradis pour des projets de minicentrales» électriques. «Chaque fois que je vois une goutte d'eau qui passe là, je me dis que c'est de l'argent qu'on perd.»
M. Lainé veut poursuivre les discussions avec les gouvernements fédéral et provincial concernant ce territoire ancestral. Mais il veut aussi s'asseoir avec les représentants des autres Premières Nations, en premier lieu les Innus de Mashteuiatsh, pour éviter que les revendications autochtones apparaissent concurrentes et contradictoires. «On a laissé trop vite le politique pour s'embourber dans le juridique et l'historique», dit-il en parlant des relations tendues entre les deux communautés.