En fin de campagne, Pauline Marois rappelait les brebis égarées chez Québec solidaire (QS) et chez Option nationale (ON) pour les ramener dans la bergerie péquiste. Force est de constater, avec son gouvernement minoritaire, qu'elle n'y est pas tout à fait parvenue. Déçus du gouvernement minoritaire qui en est résulté, des péquistes montrent du doigt leurs voisins de gauche. En additionnant au vote du PQ ceux de QS et d'ON, évoquent-ils, le parti de Pauline Marois aurait obtenu plus de 70 sièges. Autrement dit, les petits partis ont divisé le vote souverainiste dans une vingtaine de circonscriptions.
C'est ce qui s'est passé dans Jean-Lesage, où le péquiste Pierre Châteauvert, deuxième, se serait hissé en tête si QS n'avait pas présenté de candidate. Ce calcul, «je l'ai fait aussi», admet la candidate en question, Élaine Hémond, «mais je n'accepte pas les reproches que l'on nous fait», s'empresse-t-elle d'ajouter. «Si des citoyens ont voté pour nous, c'est qu'on correspondait à leurs principes. Cette vision à deux couleurs qu'on a depuis longtemps est antidémocratique. Elle masque une grande partie des visions sociales et politiques qui sont différentes.»
Un front uni
Candidate d'ON dans Taschereau, Catherine Dorion, qui plaidait pour le vote «enthousiaste» - par opposition au vote «stratégique» -, exprime sur Facebook la même déception que certains militants péquistes: «Oh mon Dieu. Calculs faits: l'idée d'un front uni [...] aurait permis l'élection de, tenez-vous bien, QUATRE-VINGT députés souverainistes et progressistes». Un argument péquiste? Pas du tout, répond-elle en entrevue. «On a l'habitude de considérer que le PQ a le monopole du vote souverainiste. Mais un front uni [...] c'est de mettre nos egos électoraux de côté, d'être, tout le monde, capables de perdre des acquis pour qu'ensemble, ça donne de meilleurs résultats pour les trois partis.»
Bref, une alliance stratégique ou tactique aux élections, entre les trois partis, comme l'ont fait QS et ON: Ce parti n'a présenté personne dans Gouin pour ne pas nuire à Françoise David, et inversement dans Nicolet-Bécancour pour le chef Jean-Martin Aussant. Selon Mme Dorion, le PQ paie le prix d'une certaine arrogance à cet égard: «Il a misé sur le fait qu'il est capable tout seul, et ç'a donné des résultats moyens.»
Pourtant, le PQ avait montré de l'ouverture à ce sujet au tournant de 2012, puis, l'été dernier, lors des discussions entourant ledit front uni. L'ex-péquiste Pierre Curzi, qui siégeait comme indépendant, et le syndicaliste Réjean Parent menaient les négociations. Deux rencontres impliquant les trois partis avaient eu lieu. M. Curzi avait calculé, selon les sondages, que le PQ aurait gagné de 6 à 13 députés de plus. «Au moment des négos, raconte M. Curzi en entrevue, le PQ avait la conviction qu'il serait majoritaire sans faire ces ententes-là. Dans ce cas, à mon sens, les trois ont perdu [lors des élections]. Jean-Martin Aussant n'a pas été élu. QS a seulement deux députés, et le PQ est minoritaire.» Il est persuadé que le front uni aurait bonifié de façon «importante» le nombre de sièges de ces partis.
Jean-François Lisée négociait aussi avec QS. En entrevue, le nouveau député péquiste admet que ses craintes exprimées en campagne quant à la division du vote souverainiste se sont avérées. Mais il se méfie des calculs «simplistes». «On ne peut pas brutalement prendre tous les votes de QS et d'ON et les additionner au PQ s'ils n'existaient pas. Mais on peut en additionner un certain nombre qui probablement nous aurait fait passer le cap du 63.»
Partis frileux
Mais péquistes et solidaires restent frileux. M. Lisée avait blogué la lettre que le co-porte-parole solidaire Amir Khadir avait fait circuler en février dernier et qui est venue en quelque sorte sonner le glas des discussions entre les deux partis. Il y explique que ce genre d'accord pourrait être perçu comme de l'«opportunisme» et comme un «rapprochement» avec le PQ, alors que plusieurs militants se trouvent justement chez QS après une «rupture passée avec le PQ».
Côté péquiste, explique M. Lisée, on craint surtout qu'un rapprochement avec la gauche ne l'éloigne des sympathisants de droite. «Ça aurait pu repousser certains électeurs souverainistes de centre droit, qui auraient préféré aller à la Coalition avenir Québec qu'au PQ.»
Vers une reprise des négos?
Avec un gouvernement minoritaire, les prochaines élections pourraient arriver plus tôt que tard, mais Québec solidaire (QS) et le Parti québécois (PQ) veulent tout de même laisser la poussière retomber avant de relancer les discussions sur une alliance stratégique. La porte, cependant, est ouverte.
QS l'a dit plusieurs fois et, en entrevue, la co-porte-parole Françoise David le répète. «C'est évident que, dans les mois qui viennent, ce sera probablement utile d'ouvrir le dialogue pour préparer la suite des choses, mais il est trop tôt pour dire à quoi [ce dialogue] pourrait ressembler.»
Elle réfute aussi les accusations de division du vote. En regardant les résultats électoraux, elle conclut à l'évidence qu'«il y a des centaines de milliers de personnes qui veulent autre chose que le PQ». Les appuis et les membres augmentent constamment pour le jeune parti.
«On aurait intérêt, entre progressistes et souverainistes, à ne pas se chercher de bouc émissaire, répond-elle aux péquistes déçus de leur score, mais plutôt se demander, ensemble et séparément, comment faire pour convaincre la majorité des Québécois de voter pour le progrès social et pour la souveraineté.»
Partisan d'une alliance stratégique, le député élu Jean-François Lisée persiste à croire que la division du vote a nui à son parti. D'ici aux prochaines élections, «la question se reposera, on en rediscutera. Mais à trois jours après l'élection, c'est vraiment prématuré» à savoir si le fruit est mûr, a-t-il lancé, jeudi. Son ex-collègue Pierre Curzi va dans le même sens. «La raison voudrait qu'en prévision d'élections, qui ne seront sûrement pas dans quatre ans, il y ait peut-être une nouvelle ronde de négociations.»