Collaborer, négocier et obtenir des résultats concrets pour la population, telles étaient sa volonté et sa pratique au cours de son mandat de chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), du 24 janvier 2003 au 22 août 2011, date de son décès.
Sa famille et son entourage ont décidé de prolonger sa vie et sa carrière, d'assurer la permanence de ce qu'ils considèrent son legs aux électeurs.
Ses enfants, Mike et Sarah, animent un site Web d'hommage à leur père, un lieu où ses admirateurs peuvent exprimer leurs espoirs. Mercredi prochain, ils invitent les Canadiens à partager leurs souvenirs devant l'hôtel de ville de Toronto.
La femme du défunt, la députée Olivia Chow, et eux ont aussi donné le feu vert à la réalisation d'un téléfilm intitulé, comme il se doit, Smilin' Jack, «Jack le souriant». Le titre présage une production pour le moins positive, disons.
«Chef atypique», comme le décrivait Le Soleil dans un portrait préélectoral, en avril 2011, M. Layton l'aura été même après son décès.
Mais la réalité contredit parfois les rêves. Les espoirs d'un jour, dans un contexte mouvant, se transforment vite en souvenirs des temps meilleurs.
Le legs de Jack Layton affronte maintenant un contexte nouveau, celui d'un gouvernement majoritaire sous la gouverne d'un premier ministre, Stephen Harper, et d'une formation, le Parti conservateur, pour qui la nouvelle façon de faire, en politique, se définit autrement.
Le Soleil a consulté trois observateurs chevronnés de la scène politique. Voici leur verdict.
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UNE AUTRE VISION DE LA POLITIQUE
Jack Layton a amené «une nouvelle manière de faire de la politique, il respectait l'adversaire. Il pouvait être dur envers l'adversaire tout en le respectant et en demeurant joyeux, en gardant le sourire».
Voilà comment le politologue Réjean Pelletier explique le succès électoral de Jack Layton, en mai 2011. «On pouvait l'écouter davantage, son message dure mais je crois que les gens ne l'écoutent pas, ne le comprennent pas», ajoute-t-il aussitôt.
«Dans la manière d'être, d'agir, il avait amené quelque chose d'autre. Il détendait l'atmosphère, ce qui faisait le charme de sa personnalité, et il était capable de faire passer son message de manière courtoise, dit-il. Mais je ne suis pas certain que cela va lui survivre.»
Politologue retraité de l'Université Laval, M. Pelletier a rédigé au cours d'une carrière d'une quarantaine d'années de nombreux ouvrages et articles sur le parlementarisme canadien et les partis politiques autant fédéraux que québécois.
«L'élection de Stephen Harper comme premier ministre d'un gouvernement majoritaire a changé la donne complètement, dit-il. Je ne sais pas comment M. Layton aurait navigué dans ce contexte-là, surtout comme chef de l'opposition officielle.
«Est-ce que sa méthode aurait pu être efficace à long terme? se demande-t-il. Si l'adversaire t'attaque personnellement, tu dois répondre, à un moment donné.
«Ce qui l'aidait à l'époque était qu'il était le deuxième adversaire du gouvernement, après les conservateurs d'abord, puis les libéraux, dit M. Pelletier. Il pouvait agir différemment des deux autres partis.»
«Parfois, si on veut remplacer le parti au pouvoir, il faut être mordant, aussi. Tout dépend du contexte et du rôle qu'on a à jouer», croit l'universitaire.
«Son successeur Thomas Mulcair était reconnu comme un pitbull, dit M. Pelletier. Il s'est amélioré, mais parfois l'ancien prend le dessus, et il peut attaquer l'adversaire pour le détruire. Les gens étaient prêts à prendre une bière avec Jack, mais peut-être pas avec M. Mulcair.»
La méthode Mulcair semble pourtant efficace, à ses yeux. «Il y a une lune de miel, en ce moment», constate-t-il au vu des sondages.
Le nouveau chef «peut s'éloigner de la base traditionnelle du NPD, estime-t-il, mais pas trop. Il y a une limite à recentrer son parti sinon il va devenir un autre parti libéral», croit-il.
«Est-ce que les militants de la Colombie-Britannique vont le suivre dans ce rapprochement? Ce sont des militants convaincus, répond M. Pelletier. On y vit davantage l'opposition entre la gauche et la droite.»
Malgré le décès de M. Layton, «la conjoncture est très favorable pour le NPD au Québec, dit-il, et M. Mulcair peut en profiter s'il ne fait pas de gaffes».
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UN PHÉNOMÈNE ÉPHÉMÈRE, PAR DÉFINITION
Sans vouloir rien enlever à la personnalité et aux qualités de Jack Layton, son approche politique et sa volonté d'imposer un ton nouveau «relèvent par définition du phénomène éphémère», estime Robert Asselin, un universitaire de tradition politique libérale.
«Les gens l'ont beaucoup aimé au Québec, il a provoqué une vague incroyable, un phénomène un peu irrationnel, un gros mouvement de sympathie», admet-il.
«Mais cela ne peut durer toute une vie. Ce n'est pas quelque chose que le NPD peut maintenir éternellement, surtout dans le contexte politique actuel», selon lui.
Directeur associé de l'École supérieure d'affaires publiques et internationales de l'Université d'Ottawa depuis 2007, M. Asselin a été conseiller et rédacteur de discours pour le premier ministre Paul Martin et ses successeurs à la tête du Parti libéral du Canada, Stéphane Dion et Michael Ignatieff.
Lancer des appels à la civilité et au respect, voilà des mots «que les politiciens aiment prononcer», dit-il. Et il faut donner le crédit à M. Layton d'avoir «incarné en grande partie» cette façon de faire de la politique.
«En situation de gouvernement minoritaire de 2004 à 2011, il s'est assis avec les libéraux et avec les conservateurs» et a obtenu des concessions des deux partis, rappelle M. Asselin. «Et c'est ce que les gens aimaient de lui», dit-il.
«En minorité, on a besoin des autres, il faut travailler avec les autres, ajoute-t-il d'expérience, sinon on perd le pouvoir. M. Layton était habile à ce jeu, il allait chercher une partie de son dû sur le thème du dialogue.»
Mais le contexte actuel est très polarisé, M. Harper domine vraiment la scène politique et M. Asselin ne voit pas plus de civilité depuis le décès de M. Layton. «Cela ne marche pas en régime majoritaire, constate-t-il. Je pense que Thomas Mulcair a décidé de jouer pas mal le jeu de M. Harper, une politique plus rude.
«Il a décidé que pour le battre, il fallait une approche similaire, dit M. Asselin. Je ne vois rien de gentleman là-dedans. Nous sommes plutôt dans le "à la guerre comme à la guerre"», analyse-t-il.
«M. Mulcair est très différent au plan de la personnalité, de l'approche, de la tactique. Il s'approprie beaucoup M. Layton parce que ce dernier était très populaire, plus conciliateur, plus humaniste. Mais c'est un professionnel, plutôt batailleur, comme en témoigne son parcours.»
M. Asselin ne croit pas que l'ombre de M. Layton va planer éternellement sur son parti. «La prochaine fois, M. Mulcair ne pourra plus dire que c'est le parti de Jack, dit-il. Il semble comprendre que c'est ce qu'il doit faire.»
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ON VERRA EN 2015...
«Nous pourrons juger la valeur du legs de Jack Layton seulement après les élections de 2015», estime l'universitaire et auteur Paul Adams, qui a observé l'ancien chef du NPD dès sa présence à l'hôtel de ville de Toronto.
«Si le parti demeure puissant au Québec même sans répéter le balayage électoral de l'an dernier, il faudra reconnaître que M. Layton a construit quelque chose de solide, soutient-il. Mais si le parti s'effondre, on dira qu'il a tout donné, mais que cela n'a servi à rien.»
Professeur de journalisme à l'Université Carleton, Paul Adams a été correspondant parlementaire pour le Globe and Mail et CBC. Il publiera le mois prochain un ouvrage intitulé Power Trap, dans lequel il démontrera comment les ambitions des politiciens ont empêché toute coalition anti-Harper.
M. Adams reconnaît «un genre de charisme» à M. Layton, qui a réussi à faire bouger son parti vers le centre même si lui-même provenait de son aile gauche.
Il a réussi cet exploit de «démarginaliser» le NPD sans provoquer de crise avec sa base militante, contrairement au travailliste Tony Blair, en Grande-Bretagne, qui a mené des batailles épiques contre les syndicats.
«Il l'a accompli d'une manière très prudente, graduelle, ce qui a évité toute rébellion de la gauche», dit-il.
«Si sa volonté de civiliser en quelque sorte la vie politique découlait en partie de sa personnalité, croit M. Adams, il y avait aussi une décision stratégique de sa part dans ce mouvement.
«À ses débuts, rappelle-t-il, M. Layton a lancé des attaques très personnelles contre Paul Martin et la CSL. Il peignait ce dernier comme un ploutocrate, un capitaliste stéréotypé», puis il a changé son approche. «Il n'a pas toujours été un danseur délicat», résume-t-il avec une certaine délicatesse verbale.
Les funérailles de M. Layton telles qu'organisées par sa famille et ses proches ont contribué à forger l'image positive de M. Layton, à son avis.
M. Adams compare même le mouvement de sympathie de l'été dernier à celui qui a accompagné Lucien Bouchard lorsqu'il a été victime de la bactérie mangeuse de chair, en 1994. «Des gens de toute origine idéologique ont alors sympathisé avec lui, et même son ancien ami Brian Mulroney», dit-il.
«Si M. Layton n'a jamais inspiré de sentiments aussi polarisés, ajoute-t-il, beaucoup de Canadiens ont senti de la sympathie pour le NPD pour la première fois de leur vie. Sa sortie de vie, sa lettre, ses funérailles ont ouvert les yeux de beaucoup de personnes.»