L'ancien premier ministre, Laurent Fabius, le surnommait «M. Petites blagues» ou «L'éléphant derrière une fraise des bois». Sa rivale socialiste, Martine Aubry, lui donnait du «Mollande, le fromage à pâte molle». Même Ségolène Royale, son ancienne épouse, assurait qu'en 30 ans de vie politique, «il n'avait jamais rien fait».
Pour achever de brouiller les pistes, «François» se révélait un maître de l'autodérision. «En amour et avec les filles, c'est comme en anglais. Je suis plutôt dans la catégorie des médiocres», avait-il confié. En résumé, il faisait partie de ces politiciens à qui l'on prédit une carrière, mais pas vraiment un destin.
Le seul talent exceptionnel que l'on concédait au «pauvre» François, c'était sa capacité à se réconcilier avec ses détracteurs. Il avait même réussi à faire la paix avec le ténor Arnaud de Montebourg, qui l'avait baptisé «le ventilateur à merde» et «flamby», en l'honneur d'une sorte de manger mou. Avec le recul, ce don pour la conciliation allait peser lourd dans la balance...
L'avion furtif
Mais n'allons pas trop vite. Il y a un an, nul ne peut imaginer que François Hollande deviendra le candidat socialiste à l'élection présidentielle. Même quand le favori, Dominique Strauss-Kahn, coule à pic à la suite d'un scandale sexuel, Hollande ressemble à une note en bas de page. Tout le monde regarde de haut ce candidat discret, en oubliant qu'il sillonne déjà le pays depuis des mois.
Hollande manoeuvre comme un petit avion volant en rase-mottes, pour échapper aux radars, jusqu'à ce qu'il soit près de la cible. Et quand son adversaire l'aperçoit, il est trop tard. C'est ainsi qu'il devient candidat du Parti socialiste, en octobre 2011. Et c'est ainsi qu'il pourrait devenir président de la République...
Reste qu'à l'aube de la campagne présidentielle, François Hollande procède à quelques ajustements. Il perd plus de 10 kilos. Il se fait tailler des costumes sur mesure. Il change de lunettes. En revanche, il ne renonce pas aux blagues enfantines qu'on lui reprochait tant. Récemment, lors d'un salon de l'agriculture, le quotidien Sud-Ouest raconte que des éleveurs lui ont présenté un porc de 550 kilos, baptisé César. Et le candidat s'est exclamé : «Mais où est donc Brutus?»
Encore une fois, la tactique des petits pas va réussir à merveille. Le président Sarkozy perd de précieuses semaines avant d'annoncer sa candidature, à la mi-février. À ce moment-là, François Hollande ratisse déjà la France depuis 300 jours. Une interminable tournée, où il ne cesse de répéter qu'il préfère «les gens à l'argent». Sans oublier son célèbre «Mon adversaire, c'est la finance», lancé devant 20 000 personnes, en janvier, près de Paris.
Pour le reste, le candidat balaye les difficultés en prononçant sa réplique fétiche : «Demain est un autre jour».
Président Hollande?
Encore aujourd'hui, malgré les sondages, les partisans de François Hollande semblent avoir de la difficulté à y croire. Les mots entendus le plus souvent sur son passage sonnent comme les encouragements prodigués à un boxeur au bord de l'effondrement : «Courage». «Tenez bon.»
En attendant, il est frappant de voir le candidat s'exercer à la posture «présidentielle». Le 2 mai, à mi-chemin du débat qui l'opposait au président, il s'est ainsi lancé dans une tirade de trois minutes qui lui donnait des airs de grand orateur, à la Barack Obama. «Moi, président de la République...» est aussitôt devenu un succès sur le Web. Tétanisé, ou trop sûr de lui-même, Nicolas Sarkozy a tardé à réagir.
Qui sait? Peut-être que le président aurait dû relire cette confidence d'un hiérarque socialiste au journal Le Monde : «[François Hollande] pratique l'art de la synthèse et du rassemblement autant par conviction que par caractère. Que l'on ne s'y trompe pas, il a éliminé beaucoup de ses adversaires. Habilement, sans qu'on s'en aperçoive : en disant toujours oui, puis en vous étouffant doucement.»
Quel genre de président ferait François Hollande? Par exemple, osera-t-il indisposer l'Allemagne en contestant l'austérité budgétaire imposée à l'Europe? Difficile à dire. «Aujourd'hui je suis libre. Je n'ai de compte à rendre à personne», écrit-il dans son livre, Droit d'inventaires (2009), que les mauvaises langues conseillaient pour soigner l'insomnie. Plus récemment, il expliquait : «Je suis la même personne. La différence entre mon début de campagne et maintenant, c'est que je peux devenir président».
Quoi qu'il arrive, «François» le bon gars, la «fraise des bois», le «mollasson», «l'éternel second», s'est déjà rendu beaucoup plus loin que tout ce qu'on lui prédisait. «Il ne faut surtout pas faire l'erreur de le [sous-estimer]», a concédé le chef du Front de gauche, Jean-Luc Mélenchon, qui s'est rallié à Hollande. Et Mélenchon sait de quoi il parle, puisqu'il a déjà comparé le candidat socialiste à «un capitaine de pédalo pendant la tempête».
Apparemment, François le bon gars lui a pardonné. Comme aux autres. Mais allez savoir. Comme le souligne le récent documentaire Stratèges, en citant le philosophe Raymond Aron : «Les hommes font l'histoire, mais ils ne savent pas l'histoire qu'ils font».