Lors d'une entrevue accordée au Soleil, le député indépendant de Borduas a laissé entendre que, paradoxalement, les deux principaux partis à l'Assemblée nationale pourraient se servir du même prétexte pour ne pas discuter de la refonte qu'il propose.
À l'approche des élections, les libéraux de Jean Charest ne veulent surtout pas déplaire à la seule clientèle qui leur soit fidèle, les anglophones, a-t-il expliqué. Mercredi, la ministre libérale Christine St-Pierre s'est d'ailleurs fait un plaisir de rejeter en bloc tout amendement qu'il met de l'avant pour donner plus de mordant à l'institution protégeant le français.
Mais la ministre St-Pierre a convenu, vendredi, que la situation est préoccupante, à Montréal. Elle a décrété l'embauche d'une quarantaine d'enquêteurs pour surveiller l'application de la loi 101.
Ironiquement, la même proximité d'un scrutin rend les péquistes de Pauline Marois tout aussi circonspects par rapport à la réécriture d'un texte qui ne devrait pas faire l'unanimité dans leurs rangs, a concédé celui dont l'aventure comme politicien se terminera avec la fin de son mandat. Pierre Curzi a refusé de s'offusquer du réflexe qu'il prête à ses ex-collègues du Parti québécois. À ses yeux, cela n'aurait rien changé au fait qu'il ne claque pas la porte de la formation de Pauline Marois, en juin.
Même si la chef l'avait réintégré dans le caucus de ses élus, avec la responsabilité du dossier linguistique, le parti «n'aurait pas voulu que je le dépose maintenant. On s'en va vers des élections», et sa version de la Charte aurait eu à subir «les jeux normaux en politique» de l'arbitrage des militants et des dirigeants pour en tirer des «engagements électoraux».
Endormis
Pierre Curzi ne se berce pas d'illusions sur l'accueil de la population à ses efforts pour défendre le français. La vérité, a-t-il suggéré, c'est que la menace qui pèse contre le français est le fait de Montréal et de la grande région qui l'entoure. La moitié de la population du Québec «a de la misère à se mobiliser».
Il s'est refusé à blâmer les citoyens de Québec et des autres régions francophones. «Ce n'est pas notre réalité», se fait-il dire lorsqu'il se déplace en région. «Le problème, c'est le fossé épouvantable entre ce qui se passe dans la région de Montréal et le reste du Québec», a-t-il commenté en glissant que les Québécois francophones ont «baissé la garde. On s'est un peu endormis».
Le député sortant de Borduas a reconnu que certaines mesures qu'il préconise dérangent. Cela a été le cas lorsqu'il a convaincu le Parti québécois, à l'époque où il en faisait partie, de prôner que francophones et allophones ne puissent s'inscrire dans un cégep anglophone, comme pour les écoles au secondaire et au primaire. D'ailleurs, sa Charte réclame que le libre choix ne s'applique pas aux services de garde.
Pierre Curzi ne remet pas en question que les étudiants universitaires s'inscrivent là où ils veulent. Par contre, l'enseignement dans les universités francophones doit être en français, a-t-il plaidé.
Une autre modification suggérée pourrait «déranger» les milieux économiques. «On parle de certificat de francisation [des entreprises]. Mais, 35 ans plus tard, cela aurait dû être fait» et ce sont des «certificats de conformité» à la loi qui devraient être distribués. Faute de l'obtenir, les firmes devraient être privées de tout contrat et de toute subvention du gouvernement, a poursuivi l'élu.
Et le député indépendant y va aussi d'une proposition qui risque de heurter, croit-il, tous les partis politiques: affranchir l'Office de la langue française du politique.
En ce moment, «il y a des volontés politiques qui s'exercent tant au niveau des nominations politiques» que du travail à accomplir. À preuve, a-t-il souligné, le report inopiné pour publier cinq études de l'Office sur la langue de commerce à Montréal.
M. Curzi considère comme irréaliste de croire que le Parti québécois poussera pour qu'un débat ait lieu en Chambre sur le document auquel il a consacré une bonne partie de son travail comme parlementaire. Mais la perspective que Pauline Marois prenne le pouvoir lui laisse croire que sa réflexion pourrait servir.
Les controverses se multiplient
«C'est un bon moment pour fournir cette charte, parce que les problèmes linguistiques s'accumulent», laisse tomber Pierre Curzi.
Le français ne cesse, en effet, de faire les manchettes - pour les mauvaises raisons - depuis des mois. C'est sur ce fond de scène que le député indépendant Curzi a dévoilé, cette semaine, son projet de nouvelle charte de la langue française.
Jeudi, deux nouveaux cas ont frayé leur chemin jusque sur le parquet de l'Assemblée nationale. Le premier consiste en une dénonciation par le député Amir Khadir. Il a accusé le gouvernement Charest de détourner à d'autres fins les fonds qu'Ottawa donne à Québec pour franciser des immigrants.
Le second porte sur une octogénaire, à qui il ne reste que quelques mois à vivre, hospitalisée à l'Hôpital Royal Victoria à Montréal. Sa famille a dû lui payer les services d'une traductrice pour être soignée en français. Le Parti québécois a dénoncé la situation, que le ministre Yves Bolduc a qualifiée «d'exception».
Les nominations d'unilingues anglophones ont semé l'émoi dans plusieurs domaines. Le monde du sport n'y a pas échappé : en début d'année, le club de hockey Les Canadiens a remplacé son entraîneur Jacques Martin par l'unilingue anglais Randy Cunneyworth.
Les désignations de personnalités ne s'exprimant qu'en anglais se sont multipliées depuis que le conservateur Stephen Harper est devenu, en mai, premier ministre d'un gouvernement majoritaire, à Ottawa. Les unilingues Angelo Persichilli (son directeur des communications qui a démissionné, vendredi), Michael Ferguson (vérificateur général) et Michael Moldaver (juge à la Cour suprême) ont accédé à des postes stratégiques.
Tout récemment, c'est la nomination de commissaires du Tribunal de l'immigration de Montréal ne parlant pas le français qui a soulevé la controverse. En enseignement, l'École des hautes études commerciales (HEC) a décidé d'offrir un programme de maîtrise uniquement en anglais. Autre controverse.
La désignation de Michael Smith comme vice-président aux ressources humaines d'une filiale de la Caisse de dépôt et placement du Québec a soulevé une tempête qui ne s'est calmée qu'avec son remplacement par la francophone Josée Dubuc. Côté municipal, le maire de Huntingdon, Stéphane Gendron, a décidé de passer outre la Charte de la langue française en publiant un bulletin en anglais même si sa municipalité n'a pas un statut
«bilingue».