Si un extraterrestre découvrait les États-Unis à travers les discours de l'ancien sénateur de la Pennsylvanie Rick Santorum, il pourrait croire que l'apocalypse a débuté. Car l'Amérique revue et corrigée par l'ami Rick constitue un endroit dangereux. Au fil des mois, il a mis en garde ses ouailles contre les dangers de la contraception, de la NBA, de l'homosexualité, des productions d'Hollywood, du sexe avant le mariage et même de la ville de Boston...
Les mauvaises langues remarqueront que Rick Santorum apparaît souvent plus catholique que le pape Benoît XVI lui-même. Comme le jour où il a soutenu que la fréquentation des universités mettait la foi en péril. Ou le jour où il a entrepris de réécrire l'histoire: «L'idée voulant que les croisades [...] aient constitué une agression de la part des [chrétiens] apparaît complètement dépourvue de fondement historique», avait-il martelé.
Mettez bout à bout les déclarations bizarres de Rick Santorum, et vous ferez un aller-retour au paradis. Ou en enfer. Cela dépend du point de vue. «Quand vous marginalisez la foi, quand vous supprimez [...] les droits divins, ce qui vous reste, c'est la Révolution française, disait-il en février. Ce qui reste, c'est un gouvernement qui vous dit qui vous êtes, ce que vous devez faire et quand vous devez le faire. Ce qui est resté en France, c'est la guillotine.»
«Je vais défendre chacune de mes déclarations», avait promis le candidat Santorum. Mais il y a des limites. Récemment, une citation vieille de quatre ans est venue le hanter. «Satan a des visées sur les États-Unis, tonnait-il. [...] Satan s'attaque aux grandes institutions des États-Unis, en utilisant les grands vices que sont l'orgueil, la vanité et la sensualité pour ronger les racines des traditions américaines les plus profondes.»
Ouch. Cette fois, même le roi de la radio conservatrice, Rush Limbaugh, a mis un bémol: «Ce n'est pas le genre de déclaration qu'on attend de la part d'un candidat à la présidence.» Autre commentaire à signaler, celui de l'animateur Jay Leno: «Rick Santorum est tellement de droite que lorsqu'il se rend chez PFK, il ne commande que les ailes droites.»
La course folle
Cette année, on a comparé la primaire républicaine à un jeu de chaises musicales, à une course de chevaux à trois pattes et à un peloton d'exécution dont les membres se tirent les uns sur les autres. À qui la faute? Selon les experts de Gallup, jamais l'électorat n'a été aussi volatil. Depuis le début de l'automne, cinq candidats différents ont mené la course visant à choisir celui qui affrontera Barack Obama.
Newt Gingrich, l'ancien président de la Chambre des représentants, a même pris la tête à deux reprises, avant de couler à pic.
À la mi-février, le scénario le plus improbable est pourtant devenu envisageable. Pour la première fois, les sondages laissent entrevoir une victoire de l'ultraconservateur Rick Santorum. Après des victoires dans le Colorado, dans le Minnesota et dans le Missouri, il détient même 10 points d'avance sur l'éternel favori, Mitt Romney, dans l'État clé du Michigan.
Soudainement, tout semble réussir à M. Santorum. Même le côté improvisé de sa campagne devient un atout, par rapport à la machine trop bien huilée de Mitt Romney. Hogan Gidley, le porte-parole de Santorum, s'amuse des critiques, dans une entrevue au New York Times. «Les journalistes s'attendent à voir des jeux de lumière, de la musique, un téléprompteur, un spectacle parfaitement rodé, avec quelques phrases-chocs rédigées d'avance. Mais ce n'est pas Rick Santorum. [...] Il ne veut pas que les gens pensent qu'il est préfabriqué.»
L'ami des plus conservateurs
Le catholique Santorum prétend incarner tout ce qui manque à Mitt Romney. La sincérité. La simplicité. L'authenticité. Mais par-dessus tout, il plaît à la frange la plus conservatrice du Parti. Celle qui se lève la nuit pour haïr Barack Obama. Celle qui s'est reconnue dans la révolte populiste du Tea Party. «[Rick Santorum] possède quelque chose qui ne s'achète pas: l'habileté à faire vibrer une foule», analyse Mike DeWine, le procureur général de l'Ohio.
Dans un esprit plus léger, les mordus de marketing ajoutent que certains indices ne trompent pas. Pas moins de 60% des Américains feraient assez confiance à M. Santorum pour lui acheter une voiture d'occasion! Finie l'époque où l'acteur Jimmy Kimmel pouvait dire: «La primaire républicaine est interminable. Nous en sommes au 14e débat. Il en reste 12, je crois. Leur plan, semble-t-il, c'est de continuer à débattre jusqu'à ce que quelqu'un reconnaisse Rick Santorum dans la rue.»
Panique à bord
On le devine, la fulgurante montée de Santorum sème la panique au sein du Parti républicain. Soudain, les bonzes du Parti commencent à trouver que les querelles fratricides ont assez duré. Au début du mois, selon un sondage Wall Street Journal/NBC News, 40% des Américains déclarent que le ton très négatif des primaires leur donne moins envie de voter pour le Parti républicain.
Rendue à ce point, la campagne républicaine va définitivement basculer dans le vaudeville. Selon Byron York, un chroniqueur conservateur, un groupe de républicains «bien en vue» approchent même le favori, Mitt Romney, pour lui demander de limiter ses attaques contre Santorum. On veut éviter que la machine Romney ne broie un autre adversaire sous une avalanche de publicités négatives. À la mi-février, Romney a déjà dépensé 20 millions$ pour dénigrer les candidats de son propre parti!
Peine perdue. À la veille des votes cruciaux dans le Michigan et dans l'Ohio, la campagne de Mitt Romney inonde les ondes. En termes militaires, on parlerait d'un vrai déluge de feu. Dans l'Ohio, 87% des publicités s'en prennent à Santorum, présenté comme un vulgaire technocrate de Washington. Après tout, on ne passe pas 16 années au Sénat et à la Chambre des représentants sans concocter plusieurs compromis pas trop catholiques. Pas étonnant que la réputation de Santorum en tant que preux chevalier prêt à mourir sur la croix finisse par en souffrir...
De leur côté, les médias cherchent à vérifier les affirmations voulant que Santorum ait été persécuté à l'Université Penn State, à cause de ses convictions religieuses. Peine perdue. Ses anciens confrères gardent surtout le souvenir d'un gars qui jouait au basketball, qui buvait de la bière et qui finissait la soirée autour d'une table de poker. Comme tout le monde...
À la fin, Rick Santorum subit deux défaites crève-coeur dans le Michigan et dans l'Ohio. Deux claques qui le font descendre de son piédestal. En théorie, les primaires républicaines se poursuivent jusqu'en juin. En pratique, sa victoire devient très improbable, pour ne pas dire impossible.
Des erreurs
Tout indique que la recette magique de Santorum a fini par se retourner contre lui. Dans les assemblées, ce sont surtout ses tirades contre l'avortement, les féministes ou le mariage gai qui provoquent les applaudissements. Alors, il en rajoute et il improvise, au point de souvent déraper. «Je n'aime pas livrer des discours écrits par d'autres, avait-il expliqué. Parfois, je deviens passionné et j'utilise un mot plus dur que ce qui serait nécessaire.»
La victoire a 100 pères, tandis que la défaite est orpheline. Mais l'équipe Santorum a commis quelques erreurs. Comme d'appeler les démocrates du Michigan à participer à la primaire républicaine pour voter contre Mitt Romney. Toutes proportions gardées, c'est comme si les adversaires de Pauline Marois avaient appelé à la rescousse les libéraux de Jean Charest. Plus impardonnable, l'organisation a parfois été incapable de recruter suffisamment de gens pour former des listes complètes de délégués.«Il a perdu parce qu'il s'est obstiné à parler de contraception, de Satan ou des snobinards de l'université, plutôt que d'utiliser son charme de col bleu», persifle Andrew Romano, dans Newsweek. Romano cite un leader républicain anonyme de la Pennsylvanie, plus cruel encore. «Rick Santorum [est comme un quart-arrière] qui a tendance à lancer une passe de trop. La passe impardonnable qui met son équipe dans le pétrin.»
Plusieurs figures connues du mouvement conservateur semblent déjà disposées à tourner la page. «Santorum a fini par devenir populaire parce que tous les autres candidats anti-Romney ont fait naufrage [...]. Il a gagné en popularité le jour où il est devenu clair que personne d'autre ne pouvait tenir le rôle du candidat anti-Romney,» soutient le blogueur Erick Erickson.
Reste que si la guerre achève, quelqu'un a oublié de prévenir Rick Santorum. Cette semaine, ses attaques ont redoublé contre les modérés de son propre parti. Il a même suggéré que les valeurs de Mitt Romney ne sont pas celles du Parti républicain, ni d'un «vrai» conservateur. «Chaque fois que nous avons choisi un vrai conservateur comme candidat à la présidence, nous avons gagné. Les gens veulent un choix, a-t-il clamé, dans l'État de Washington.
Limiter les dégâts
Pour les électeurs républicains, l'heure est aux calculs, pour limiter les dégâts. Peu importe leurs préférences personnelles, 58% estiment que Mitt Romney possède plus de chances de vaincre le démocrate Obama. «Rick Santorum se ferait "éviscérer" par les démocrates, au cours d'une campagne présidentielle», a résumé un stratège républicain anonyme au Washington Post.
Les républicains craignent désormais que la croisade de Santorum ne laisse des traces. Les plus pessimistes redoutent un effet semblable à la désastreuse campagne du candidat républicain à la présidence Barry Goldwater, en 1964. Très conservateur, Goldwater avait été laminé par les démocrates de Lyndon B. Johnson. Les républicains en avaient ressenti les effets durant des années.
«Au fond de vous-mêmes, vous savez qu'il a raison», disait une publicité de Goldwater.
Et les démocrates avaient répliqué en détournant le sens de la publicité.
«Au fond de vous-mêmes, vous savez qu'il a perdu la raison.»