Japon: une semaine en enfer

La photo de cette jeune femme rescapée du... (AP)

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La photo de cette jeune femme rescapée du séisme est devenue l'image emblématique du drame. Son auteur est Tadashi Okubo, photographe au Yomiuri Shimbun, un des grands quotidiens japonais. La scène, croquée samedi dernier mais diffusée le lendemain, a été prise à Ishinomaki, une des villes les plus touchées par le tsunami consécutif au séisme. Plus de 10 000 des 16 000 habitants de cette cité étaient portés disparus. Plusieurs quotidiens dans le monde en ont fait leur une, lundi.

AP

(Québec) En huit jours, le nord du Japon est devenu une zone sinistrée, menacée par l'une des pires catastrophes nucléaires de l'histoire. Chronologie d'une chute vertigineuse.

»» Jour 1

Vendredi 11 mars

La terre tremble

À 14h46, un tremblement de terre d'une violence inouïe secoue le nord-est du Japon... durant deux longues minutes.

Le séisme atteint une magnitude de 9 sur l'échelle de Richter, ce qui en fait le quatrième en importance enregistré sur la planète depuis 1900. À Tokyo, les gratte-ciel ondulent comme des herbes folles.

Quelques minutes après la secousse, l'Agence météorologique japonaise émet une alerte au tsunami. Sur la côte, les sirènes se mettent à retentir. Mais il est déjà trop tard.

Un raz-de-marée de 10 mètres de hauteur déferle presque aussitôt à une vitesse de plusieurs centaines de kilomètres à l'heure.

Plusieurs villes portuaires sont rayées de la carte. À Minamisanriku, l'eau atteint le quatrième étage de l'hôpital, qui en compte cinq. À certains endroits, la vague pénètre jusqu'à cinq kilomètres à l'intérieur des terres, balayant tout sur son passage.

Les dégâts sont considérables. Quand la nuit tombe, 4,4 millions de foyers sont privés d'électricité. Au milieu du chaos, le gouvernement japonais signale un «problème» dans le circuit de refroidissement de la centrale nucléaire de Fukushima, à 250 km de Tokyo.

Mais qui se soucie de ce détail, quand le pays bascule en plein cauchemar?

»» Jour 2

Samedi 12 mars

L'explosion

Dans le nord du Japon, le jour se lève sur une désolation sans nom. Le long de la côte, plusieurs villes sont coupées du monde. Les routes, les rails, les pylônes, tout a été emporté. Des milliers de personnes sont disparues.

À travers le flot continu de mauvaises nouvelles, on remarque à peine une dépêche de l'agence Kyodo annonçant que les autorités ont commencé l'évacuation de ceux qui habitent dans un rayon de 20 km autour de la centrale de Fukushima. En tout, 20 000 personnes.

Dans la centrale, la situation est en train d'échapper à tout con­trôle. Mais cela n'empêche pas les communiqués de la Tokyo Electric Power (Tepco) d'en dire le moins possible. «Un fort bruit et de la fumée blanche ont été signalés près du réacteur 1. L'incident fait l'objet d'une enquête», explique un communiqué de la compagnie, dans sa langue de bois caractéristique. En clair, cela signifie que plusieurs explosions ont soufflé le toit du bâtiment abritant l'un des réacteurs. Les images de l'explosion spectaculaire vont bientôt faire le tour du monde...

Confiante de pouvoir encore maîtriser la situation, la Tepco refuse l'aide des États-Unis et de l'Agence internationale de l'énergie atomique. Ce n'est plus de l'optimisme. Ça frise l'inconscience...

»» Jour 3

Dimanche 13 mars

L'inquiétude monte

Au beau milieu de la nuit, l'Agence japonaise de sécurité nuclaire (NISA) a décidé de classer l'accident de Fukushima au niveau 4 sur une échelle qui en compte 7. Moins que l'incident de Three Mile Island, survenu en 1979, aux États-Unis.

Mais qui fait encore confiance à la NISA? De 1978 à 2002, l'Agence aurait dissimulé 19 incidents nucléaires jugés «critiques» au gouvernement japonais.

Sur le terrain, la situation reste confuse. Le tsunami a mis hors service les génératrices qui auraient pu actionner le système de refroidissement. Apparemment, rien n'avait été prévu pour affronter une vague de plus de cinq mètres.

L'inquiétude monte d'un cran, après l'intervention télévisée du premier ministre, Naoto Kan, qui décide enfin d'appeler un chat un chat. Kan évoque la plus grave crise depuis «la Seconde Guerre mondiale». Un puissant symbole. Au Japon, la guerre mondiale, c'est Tokyo rasée par des bombes au phosphore. Hiroshima et Nagazaki anéanties par des bombes atomiques. Bref, l'antichambre de l'enfer.

»» Jour 4

Lundi 14 mars

Des excuses

Le président de Tepco, Masataka Shimizu, présente des excuses publiques.

Trop peu, trop tard.

Une autre explosion secoue le réacteur 3. Plusieurs pays remettent en cause la fiabilité des informations fournies par les autorités japonaises. Les communiqués des uns et des autres sont si contradictoires qu'on jurerait qu'ils proviennent de planètes différentes!

Le torchon brûle aussi entre le gouvernement et l'Agence internationale de l'énergie atomique. Le directeur, Yukiya Amano, fulmine parce que les informations lui sont transmises au compte-gouttes.

Apparemment, le sort de la centrale repose désormais sur quel­ques dizaines d'employés, dont la bravoure ne connaît pas de limites. Plusieurs se déclarent prêts à sacrifier leur vie pour éviter une catastrophe nucléaire.

Mais la bravoure ne suffit pas toujours. «Nous assistons à des efforts désespérés», confie un spécialiste américain au New York Times. «On essaye toutes sortes de choses en espérant que cela fonctionne. Pour l'instant, ça ressemble plus à une prière qu'à un plan établi.»

À la mi-journée, des niveaux de radioactivité légèrement supérieurs à la normale sont enregistrés à Tokyo. La nervosité monte d'un cran. Plusieurs magasins commencent à manquer de produits, comme les lampes de poche, les postes de radio, les bougies ou les sacs de couchage.

»» Jour 5

Mardi 15 mars

Panique à la bourse

Complètement hors de lui, le premier ministre débarque en avant-midi au siège de la Tepco.

«Mais qu'est-ce qui se passe, au juste?» explose Naoto Kan. Le premier ministre est furieux d'avoir appris par la télévision qu'une nouvelle explosion a secoué la centrale. «Notre sort est entre vos mains! hurle-t-il. Quitter la centrale est impossible. Si vous vous retirez, ce sera la fin de Tepco!»

En milieu de journée, le maire de Tokyo, Shintaro Ishihara, ajoute à la cacophonie ambiante. Monsieur affirme que le tsunami constitue une «punition divine» parce que les Japonais sont devenus «égoïstes». Entre-temps, le périmètre de sécurité est élargi à un rayon de 30 km autour de la centrale. «Restez à l'intérieur, fermez les fenêtres, n'allumez pas les ventilateurs et ne sortez pas votre linge.» La panique s'empare de la Bourse de Tokyo. L'indice Nikkei perd 10,55 %, après un recul de 6,18 %, la veille. La pire dégringolade depuis le krach de 1987.

En fin-midi, le commissaire européen à l'Énergie, Günther Oettinger, soutient que les autorités japonaises ont pratiquement perdu le contrôle de la situation. Il prononce même un mot tabou : «apocalypse».

»» Jour 6

Mercredi 16 mars

L'empereur parle

À la centrale de Fukushima, la situation s'aggrave d'heure en heure. La Tepco évoque la possibilité que «l'enceinte de confinement» d'un réacteur ait été endommagée. La probabilité d'une importante fuite radioactive vient d'augmenter de manière significative.

Peu à peu, l'inquiétude des experts se porte vers les piscines de stockages, où le combustible est entreposé, après avoir été brûlé par les réacteurs. Les piscines, qui se sont mises à bouillir, contiennent quatre fois plus de matériel radioactif que tous les réacteurs de la centrale de Fukushima réunis! Le Japon avait maintes fois promis d'en disposer, sans jamais y donner suite.

En après-midi, plusieurs médias internationaux répandent une rumeur voulant que la TEPCO ait demandé à ses travailleurs d'aban­donner la centrale. Vérification faite, les radiations étaient tellement intenses que les techniciens se sont éloignés «temporairement» des abords du réacteur 3.

L'inquiétude se répand dans la grande région de Tokyo. Beaucoup de gens ne font plus con­fiance aux mesures du taux de radiation par les autorités japonaises.

Pour tenter de calmer la population, l'empereur Akihito s'adresse au pays, pour la première fois depuis son accession au trône, il y a 22 ans. Une intervention dramatique, qui rappelle celle de son père, Hirohito, en août 1945, pour annoncer la reddition du Japon.

«[Tokyo], métropole prospère et rayonnante, est devenue une ville de ténèbres, de pénurie et d'appréhension», conclut le Japan Times.

»» Jour 7

Jeudi 17 mars

La dernière carte

Le coût du séisme est provisoirement évalué à 100 milliards $, par la banque singapourienne DBS. Mais cela, à condition d'évi­ter une catastrophe nucléaire.

Ici et là, on commence à envisager le pire, c'est-à-dire la contamination durable d'un vaste périmètre autour de la centrale. On évoque même le spectre de l'évacuation de Tokyo, une mégapole de 35 millions d'habitants.

Les États-Unis autorisent le personnel de leur ambassade à quitter le Japon. La France et l'Allemagne conseillent à leurs ressortissants d'éviter le pays. Même l'Agence France-Presse déménage son bureau de Tokyo à Osaka, à 400 km plus au sud.

Il semble que les pires radiations soient encore confinées à un petit périmètre autour de la centrale.

Mais pour rassurer la population, l'Agence atomique mondiale annonce qu'elle prendra des mesures de radioactivité distincte de celle du gouvernement japonais.

À travers le monde, on diffuse désormais en boucle les images d'hélicoptères déversant de l'eau pour refroidir les structures surchauffées de la centrale de Fukushima. Le ton des communiqués a enfin changé. Finies les cachotteries.

«L'apport d'eau en quantité suffisante constitue le seul moyen possible de stabiliser la situation», admettent les autorités. À la nuit tombante, plus moyen d'en douter. Les Japonais jouent leur dernière carte.

»» Jour 8

Vendredi 18 mars

Fragile équilibre

Pour une fois, les nouvelles ne sont pas complètement mauvaises. La situation s'est stabilisée, juste au bord de la catastrophe. Comme en équilibre.

En matinée, le porte-parole du gouvernement japonais, Yukio Edano, a convenu que l'ampleur de la crise avait complètement dépassé les autorités.

Toute la journée, des camions-citernes ont continué à asperger les réacteurs pour les refroidir. Il faut gagner du temps. Vingt-quatre heures. Peut-être un peu plus. Le temps de rétablir l'alimentation électrique des systèmes de refroidissement. Après, il ne restera plus qu'à espérer que les systèmes fonctionnent encore.

Sinon?

Sinon, il faudra recommencer à envisager le pire....

Sources : Agence France-Presse, Le Monde, Le Temps, The Independent, The New York Times, Reuters.

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