Julian Assange: l'homme traqué

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(Québec) À en croire les rumeurs, Julian Assange ne dort jamais plus de deux nuits consécutives au même endroit. Il voyage sous de fausses identités. Il se teint les cheveux. Il ne paye qu'avec de l'argent liquide, pour éviter de laisser des traces avec une carte bancaire. Il change sans arrêt de numéro de téléphone cellulaire. Il ne communique plus que par messages codés. Il s'entoure de gardes du corps. En octobre, lors d'une entrevue accordée à Londres, il était même accompagné par un assistant, qui filmait ses moindres gestes. Juste au cas où il lui arriverait quelque chose...

La dernière apparition publique du fondateur de WikiLeaks remonte au 4 novembre, à Genève, en Suisse. Selon toute probabilité, il se cache en Grande-Bretagne. Mais des gens prétendent l'avoir aperçu en Islande, en Suède, voire en Jordanie.

Pour Assange, la vie a commencé à ressembler à une caricature de roman d'espionnage depuis que son site WikiLeaks s'est mis à publier des documents secrets sur les guerres d'Irak et d'Afghanistan, l'été dernier. Les menaces de mort se sont multipliées. Le secrétaire américain à la Défense, Robert Gates, a dit qu'il avait «du sang sur les mains». Le président afghan l'a traité «d'inconscient». Des médias ont réclamé qu'il soit considéré com­me un «combattant ennemi», au même titre que les talibans.

Un sale coup

Cette semaine, l'étau s'est encore resserré sur le fugitif. Depuis mardi, Julian Assange fait l'objet d'un avis de recherche d'Interpol, en lien avec une affaire assez confuse de viol, qui remonte à l'an dernier. Le principal intéressé décrit les accusations comme un coup monté, peut-être par des agents de la CIA. Il prétend même que les services de renseignements australiens l'avaient prévenu qu'un sale coup se préparait.

Ironie suprême, celui que l'on surnommait «le croisé de la transparence absolue» est désormais victime d'indiscrétion généralisée. Il subit le sort réservé aux starlettes comme Britney Spears ou Paris Hilton. Depuis des mois, les tabloïds britanniques se délectent des détails de sa vie sexuelle, en pigeant allègrement dans les dépositions des victimes.

Invité à s'expliquer, il y a quel­ques mois, sur les ondes de CNN, il s'était emporté. «Il est scandaleux que vous vous attardiez sur des insinuations sensationnalistes et fausses, plutôt que sur la mort de 109 000 personnes [en Irak]. CNN devrait avoir honte!» avait-il dit à l'animateur Larry King.

«Il faut disparaître»

Né en 1971, en Australie, Julian Assange a comparé sa jeunesse aux aventures de Tom Sawyer. «J'avais mon cheval à moi. Je construisais mon propre radeau. J'allais à la pêche. Je vagabondais dans des tunnels et des puits de mine désaffectés», a-t-il raconté au New Yorker.

Pour échapper à la violence d'un ex-amant, sa mère menait une existence de nomade, avec ses deux enfants. À l'âge de 14 ans, Julian soutient qu'il avait déménagé 34 fois. Impossible pour lui de fréquenter l'école sur une base régulière. Le jeune Julian faisait son apprentissage dans les bibliothèques. «Maintenant, il faut disparaître», annonçait régulièrement la mère à ses enfants.

Julian Assange aurait fait ses débuts informatiques sur un Commodore 64, qui est à l'ordinateur d'aujourd'hui ce qu'une trottinette est aux bolides de Formule 1. En 1991, à l'âge de 20 ans, Assange et ses potes s'introduisent fréquemment dans le système informatique de la compagnie Nortel. Pour s'amuser. Un jour, les pirates informatiques poussent l'audace jusqu'à laisser une note aux informaticiens de Nortel : «Nous nous sommes bien amusés dans votre système. Nous n'avons rien endommagé et nous nous sommes même permis d'améliorer deux ou trois choses. S'il vous plaît, ne téléphonez pas à la police...»

Il n'a jamais été établi avec certitude si Julian Assange a participé au célèbre piratage du système informatique de la NASA, à la fin des années 80. Au moment du lancement de la navette Atlantis, un groupe de petits génies de l'informatique avait réussi à faire apparaître le mot WANK (Worms Against Nuclear Killers) sur les écrans de l'agence spatiale américaine. De la même manière, les autorités ne parviendront jamais à relier Assange à un vol de 500 000 $, commis par des pirates informatiques à la Citibank.

À la fin, Assange finit tout de même par être accusé de piratage, en lien avec sa spectaculaire intrusion dans le système informatique de Nortel. Mais il s'en tire avec une légère amende. Attendri par la sincérité de l'accusé, le juge accepte la version des faits voulant qu'il n'était motivé que par le défi et par le plaisir de s'introduire illégalement dans un système. Malgré tout, Assange n'oubliera jamais l'agressivité des autorités à son égard. Pas plus qu'il n'oubliera les difficultés légales qu'il devra affronter au même moment, en lien avec la garde de son fils.

D'Einstein à Kafka

Pendant un temps, Assange s'inscrit à des études en physique à l'Université de Melbourne. Mais la physique ne lui procurait pas les sensations fortes du piratage informatique. Il lit des oeuvres comme Le procès, de Franz Kafka, et Le zéro et l'infini, d'Arthur Koestler. Pour en ressortir avec la conviction que le monde n'est pas le théâtre d'un affrontement entre la gauche et la droite. Plutôt la lutte entre l'individu désemparé et les institutions complètement déshumanisées. À ses yeux, le secret et l'hypocrisie constituent les bases du pouvoir; les deux cadenas qu'il faut briser pour changer le monde.

En 2006, après des mois de travail, Assange met en ligne un premier document confidentiel, à propos de la guerre civile en Somalie. L'authenticité du document n'a jamais été établie avec certitude. Mais il n'importe. WikiLeaks est né. Parmi le réseau de collaborateurs assemblés par Assange, on trouve des dissidents chinois, des mathématiciens, des militants des droits de l'homme et sans doute un certain nombre d'anciens pirates informatiques plus ou moins reconvertis. «Nous voulons trois choses», confie Assange à l'Agence France-Presse : «Libérer la presse, révéler les abus et sauvegarder les documents qui font l'histoire.»

Une usine à se fabriquer des ennemis

En avril dernier, WikiLeaks frappe un grand coup en diffusant une vidéo montrant une attaque menée par un hélicoptère américain à Bagdad. Plusieurs civils trouvent la mort durant la séquence, dont des enfants et deux employés de l'agence de Reuters. Digne du film Apocalypse Now. Apparemment, les pilotes auraient confondu les caméras des reporters avec des lance-missiles. «C'est leur faute s'ils amènent leurs enfants au combat», dit l'un des pilotes avant de déchaîner un déluge de feu sur le secteur.

En juillet, avec la publication de milliers de documents secrets sur la guerre en Afghanistan, WikiLeaks devient un véritable phénomène mondial. Et Julian Assange commence à faire l'objet de critiques féroces, y compris parmi ses alliés de toujours. Reporter sans frontières accuse WikiLeaks de faire preuve «d'une incroyable irresponsabilité» en publiant les noms d'Afghans qui travaillaient pour les Occidentaux, en Afghanistan. Pour l'organisation, l'indiscrétion peut devenir l'équivalent d'une condamnation à mort, pour les gens concernés...

Il est vrai qu'avec le temps, Julian Assange ne cesse de se découvrir de nouveaux ennemis. Cette semaine, The Economist établit un parallèle peu flatteur entre l'attitude de Julian Assange et celle d'un autre héros, Daniel Ellsberg, qui avait dévoilé les célèbres «papiers du Pentagone», sur les mensonges de la guerre du Viêtnam, en 1971.

«M. Ellberg s'était livré à la justice parce qu'il voulait assumer ce qu'il avait fait, écrit le magazine. Il avait été accusé en vertu de la loi américaine sur l'espionnage, avant de voir les accusations retirées. À l'opposé, WikiLeaks éparpille ses serveurs pour profiter des lois sur les whistleblowers en Suède, en Belgique, en Islande et aux États-Unis.

M. Assange profite de la protection de plusieurs démocraties libérales, mais il ne veut rendre des comptes à aucune.»

Vu de l'intérieur

Plus récemment, des voix discordantes se sont même fait entendre à l'intérieur de WikiLeaks. Le père fondateur aurait un caractère autoritaire et l'amabilité d'une porte de prison. «Julian Assange réagit à la moindre petite critique en vous accusant de désobéissance et de manque de loyauté envers le projet», a dénoncé l'ancien représentant du site en Allemagne, Daniel Schmitt, dans une entrevue au magazine Der Spiegel. Dégoûtés, d'anciens collaborateurs veulent lancer un site concurrent, dès la mi-décembre...

Quel sera le prochain coup fumant de Julian Assange? Selon le magazine Forbes, WikiLeaks s'apprêterait à diffuser des informations compromettantes sur un important groupe financier américain. Le Pakistan se trouverait aussi dans la ligne de mire de l'organisation. Et le gouvernement russe a laissé entendre qu'il s'attendait à des révélations sur la guerre en Géorgie, en août 2008.

Tout compte fait, le tableau n'est pas complètement noir pour Julian Assange. Il semble favori pour devenir l'homme de l'année 2010 du magazine Time. Et ô surprise, l'Équateur vient d'offrir de l'accueillir, sans condition. Par-dessus tout, il paraît acquis que sa croisade de l'information ne s'arrêtera pas de sitôt, avec ou sans lui. Comme l'a résumé l'un de ses associés : «Désormais, il apparaît futile de se demander si ce que fait Julian constitue une bonne ou une mauvaise chose. Parce que s'il ne le faisait pas, quelqu'un d'autre le ferait à sa place.»

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