Kasparov renoue brièvement avec l'échiquier

Garry Kasparov, ici photographié en 2011, s'est retiré... (AFP, Jefferson Bernardes)

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Garry Kasparov, ici photographié en 2011, s'est retiré de la compétition en mars 2005.

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Shahzad Abdul
Agence France-Presse
St. Louis

Parfum de nostalgie sur l'échiquier. L'ancien champion du monde Garry Kasparov, qui a marqué l'histoire des échecs, s'offre une «parenthèse» d'une semaine dans sa retraite pour revenir à la compétition, lundi à St. Louis, et affronter une nouvelle génération qui l'idolâtre toujours.

Depuis la fin du tournoi de Linares, le 11 mars 2005 en Espagne, lorsqu'il s'est retiré de la compétition, l'absence du Russe de 54 ans originaire d'Azerbaïdjan a laissé les joueurs d'échecs du monde entier orphelins d'une figure emblématique, lui qui a outrageusement dominé la discipline de 1985 à 2000.

Garry Kasparov s'est inscrit au tournoi Rapid and Blitz, qui vient d'être intégré au circuit et suit la Coupe Sinquefield, étape majeure de la compétition mondiale organisée dans la même ville du Missouri, fendue en deux par le Mississippi.

«Je n'ai aucune intention de jouer après cet événement», a-t-il toutefois expliqué dimanche, dans un message sur Facebook qui est venu doucher les espoirs des fans d'échecs à travers le monde.

«St. Louis est un endroit spécial pour moi [...] mais cela ne met pas fin à ma retraite des échecs, [c'est] seulement une parenthèse de cinq jours», a souligné Garry Kasparov. «Le militantisme pour les droits de l'homme, l'écriture, l'enseignement, la promotion des échecs à travers ma fondation, et surtout passer du temps avec ma famille, ces choses composent ma vie désormais.»

Sur toutes les lèvres

Durant cette parenthèse qui démarre lundi, le Russe met donc de côté son opposition au président Vladimir Poutine, qui occupe sa retraite depuis des années, pour se frotter à neuf autres joueurs dont certains gros calibres comme Sergueï Kariakine, mais pas au numéro 1 mondial Magnus Carlsen.

Tout éphémère qu'il est, le retour de «l'ogre de Bakou», dont les confrontations avec Anatoli Karpov sont rentrées dans l'histoire, fait en tout cas l'effet d'une bombe dans le monde des 64 cases et à St. Louis.

«Tout le monde ne parle que de ça. Les gens viennent d'Inde et de Chine pour le voir jouer. Sa domination des échecs pendant une si longue période a fait de lui une icône», explique Alejandro Ramirez, champion américain d'échecs qui enseigne sa discipline à l'université de Saint-Louis.

La nouvelle génération, qu'il voit émerger au quotidien, «admire» toujours Kasparov même s'il n'est plus sur le circuit depuis plus d'une décennie, assure le grand maître américain, pour qui l'apport du Russe «à la théorie et la compréhension du jeu résonne toujours aujourd'hui».

Quant à ses réelles chances dans ce tournoi après tant d'années à l'écart de la compétition, Garry Kasparov les a données lui-même sur Facebook.

«Je suis toujours optimiste, mais à 54 ans, j'ai autant d'espoir de retrouver mon niveau de 40 ans que ma chevelure de 20 ans!» s'est amusé un Kasparov qui n'est pourtant pas abonné à la fausse modestie.

«Aura incroyable»

«Garry Kasparov a toujours une combativité à nulle autre pareille et il est extrêmement compétiteur. Mais il va faire face à une opposition féroce», attend d'ailleurs Alejandro Ramirez.

Pour lui, le format même du tournoi, un Rapid and Blitz à la cadence des coups beaucoup plus rapide que lors d'une grande compétition par exemple, pourrait mettre en difficulté l'ex-champion du monde, face à de jeunes joueurs plus spécialistes en la matière.

«Je m'attends à ce qu'il se batte pour les premières places, mais je serais surpris s'il gagnait», résume le grand maître de 29 ans.

La compétition sera relevée, avec quatre joueurs dans le top 10 mondial. Sans compter Kasparov, qui ne devrait pas pour autant faire pâle figure, abonde Sylvain Ravot, maître français des échecs.

«Le sens du jeu, la rage de gagner, l'expérience, les réflexes, devraient lui permettre de bien figurer, peut-être viser le podium», confie-t-il, soulignant «l'aura incroyable» de Kasparov.

Habitué à avoir toujours un coup d'avance, le Russe a «bien choisi son étape, plus ou moins abordable, pour revenir», estime Sylvain Ravot, qui insiste davantage sur l'événement que représente ce retour que la future performance : «C'est un peu comme si [le tennisman américain] Pete Sampras faisait son retour!»

Kasparov, lui, semble revenir avant tout pour prendre du plaisir et a déjà annoncé que les 150 000 $ en jeu, s'il les remportait, iraient à la promotion des échecs en Afrique.

***

Un mythe forgé à coups de génie

Garry Kasparov en 2016. La légende des échecs... (Archives AFP, Joel Paget) - image 3.0

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Garry Kasparov en 2016. La légende des échecs est née le 13 avril 1963 à Bakou, capitale de l'ancienne république soviétique d'Azerbaïdjan.

Archives AFP, Joel Paget

Garry Kasparov, légende russe des échecs, a régné sans partage sur sa discipline, qu'il a révolutionnée et écrasée de sa personnalité avant de prendre sa retraite, pour se consacrer à un autre échiquier, politique. Mais il n'a pas pu s'empêcher de revenir.

Si «l'ogre de Bakou», l'un des plus grands joueurs d'échecs de l'histoire, n'a plus rien à prouver, son retour lundi en compétition officielle à St. Louis est le symbole d'une irrésistible soif d'alimenter son mythe, qu'il a forgé à coups de génie. Et d'une poignée de revers tout aussi retentissants.

Garik Kimovitch Vaïnstein est né il y a 54 ans à Bakou, capitale de l'ancienne république soviétique d'Azerbaïdjan, d'un père juif et d'une mère arménienne.

Prodige des 64 cases, il adopte à 12 ans le patronyme de sa mère, Klara Kasparova, et se lance peu après dans l'un des duels les plus longs, épiques et marquants de l'histoire de la discipline, face à Anatoli Karpov.

Les confrontations entre les meilleurs ennemis des échecs, le flegmatique Karpov, symbole de l'URSS d'un côté, le bouillant Kasparov, gamin venu du petit Azerbaïdjan de l'autre, possèdent tous les ressorts du drame, sur fond d'effritement de l'empire soviétique.

L'homme contre l'ordinateur

En 1985, Garry Kasparov bat son compatriote et devient le plus jeune champion du monde de l'histoire. Il ne lâchera plus sa couronne pendant 15 ans et en profitera pour casser les codes du petit monde de l'échiquier.

Théâtral, grandiloquent, nerveux, animé par un implacable désir de victoire, Garry Kasparov, qui parle parfois de lui-même à la troisième personne, acquiert pendant son règne le surnom d'«ogre de Bakou». Le joueur est craint, l'homme inhibe ses adversaires et suscite les critiques.

Le «monstre aux cent yeux qui voient tout» fait entrer le monde des échecs dans une nouvelle dimension, plus moderne, avec commanditaires et retransmissions télé, plus rapide, plus technologique aussi.

Il est ainsi le premier à se servir de bases de données informatiques pour s'entraîner.

Une avancée qui, ironie du sort, précipitera son premier échec tonitruant. Lui qui avait juré haut et fort qu'aucun bout de ferraille ne le vaincrait jamais, est devenu le premier champion du monde d'échecs battu en 1997 par un ordinateur, le Deep Blue d'IBM. À égalité au bout de cinq parties, Kasparov s'incline lors de la sixième, le 11 mai 1997 et crie... à la triche.

Trois ans plus tard, en 2000, il cède son titre à son ancien disciple et compatriote Vladimir Kramnik et prend sa retraite sportive en 2005, après avoir glané quelques succès dans l'intervalle.

Détracteur de Poutine

Kasparov n'a jamais coupé les ponts avec ses premières amours et a même tenté de prendre la tête de la Fédération internationale des échecs, la FIDE. Mais sa personnalité controversée a chèrement fragilisé sa campagne et il a dû s'incliner face à l'excentrique et richissime Kirsan Ilioumjinov, un proche de Vladimir Poutine qui assure avoir rencontré des extraterrestres.

Son engagement le plus sérieux de jeune retraité devient la politique : Kasparov est justement décidé à faire tomber le maître du Kremlin, dont il n'a pu que constater l'ascension fulgurante, lui l'ancien soutien de Boris Eltsine.

Kasparov devient l'un des principaux détracteurs du président russe, se présentant même à la présidentielle de 2008, avec sa coalition d'opposition Autre Russie.

Il participe au mouvement de contestation sans précédent visant Poutine en 2011 et se retrouve même détenu à l'été 2012, après une manifestation de soutien aux Pussy Riot.

Mais pour Garry Kasparov, force est de constater que l'échiquier politique russe n'est pas un jeu où l'on peut prendre le roi en faisant cavalier seul. Il choisit donc l'exil à New York, d'où il continue depuis 2013 de ferrailler à distance contre Vladimir Poutine.

Après avoir expérimenté pendant 12 ans le sentiment d'être un pion, en politique, Garry Kasparov se donne, avec son retour aux échecs, l'opportunité de redevenir roi.




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