La nouvelle vie des francs-maçons cubains

Aux antipodes du culte du secret souvent constaté... (AFP, Adalberto Roque)

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Aux antipodes du culte du secret souvent constaté dans les obédiences occidentales, l'appartenance à la franc-maçonnerie s'assume au grand jour à Cuba.

AFP, Adalberto Roque

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Carlos Batista
Agence France-Presse
La Havane

Impeccablement vêtu de blanc et arborant un gros collier doré orné d'une équerre et d'un compas, Lazaro Cuesta lève son verre. Ce 24 juin, la Grande loge de Cuba est à la fête dans son petit temple de La Havane.

Après avoir brandi sept fois le verre, une trentaine de «frères» éclusent leur vin puis se tiennent la main pour scander la très républicaine devise franc-maçonne «Liberté, égalité, fraternité!» qui ouvre et clôt chacune de leurs réunions.

La loge cubaine, qui célèbre ce jour-là les 300 ans de l'obédience dans le monde, a enfin tourné la page de trois décennies difficiles marquées par la stigmatisation et l'exclusion, entre la révolution castriste de 1959 et la détente des années 90.

«Nous avons surmonté une crise (...) qui a laissé la maçonnerie en mauvais état», mais depuis «que la foi a été libérée», une ère nouvelle a débuté, explique Lazaro Cuesta, le Grand maître de la Grande loge de Cuba, posté devant le drapeau maçonnique figurant une ruche entourée de sept abeilles sur fond vert.

Âgé de 72 ans, cet ancien menuisier est devenu en 2015 le premier Noir à être nommé Grand maître à Cuba.

L'histoire des loges maçonniques sur l'île remonte à la fin du XVIIIe siècle, quand elles ont été importées par les colons français venus d'Haïti.

Créée officiellement en 1859, la Grande loge cubaine a vécu une cohabitation délicate avec le colonisateur espagnol avant d'entrer dans une période faste après l'indépendance, au tournant du XXe siècle. Elle a compté jusqu'à plus de 30 000 adeptes dans les années 50.

Nationalisation sous Castro 

Mais peu après sa prise du pouvoir, le régime castriste s'est attaqué à toutes les croyances et, en 1961, a nationalisé la plupart des propriétés de la Grande loge, dont une partie de son siège central, un bâtiment de 11 étages sis en plein centre de La Havane.

Être franc-maçon dans les années 60 «était un péché», se remémore Juan Antonio Velez, un métis de 90 ans, dont 55 passés au sein de la loge havanaise.

L'historien Eduardo Torres-Cuevas, directeur de la Bibliothèque nationale et auteur d'un ouvrage sur la maçonnerie cubaine, explique que contrairement à d'autres pays Cuba n'a pas interdit les pratiques des croyants, francs-maçons ou «abakuas» (confrérie secrète afro-cubaine).

Mais les francs-maçons étaient considérés comme suspects et donc exclus des arcanes de l'État, alors employeur quasi exclusif des Cubains, explique-t-il.

«Beaucoup de frères ont dû abandonner la franc-maçonnerie, ils étaient angoissés, car ils ne pouvaient pas travailler», confirme M. Velez en faisant pivoter sa chevalière franc-maçonnique en or sur son doigt.

Refusé de toutes parts, M. Velez raconte avoir été obligé de travailler dans une plantation de café avant de pouvoir, grâce à la médiation d'un ami franc-maçon, se reconvertir comme menuisier dans un petit hôtel au début des années 70.

«Les filles de l'Acacia»

De nombreux intellectuels et membres de la hiérarchie franc-maçonne quittent alors le pays ou l'obédience, faisant passer les effectifs de la loge de 34 000 membres avant la révolution à 19 500 à la fin des années 80.

En 1991, la tempête s'apaise finalement et l'État normalise sa relation avec les francs-maçons, les catholiques et les protestants, ainsi qu'avec les adeptes des rites afro-cubains, majoritaires à Cuba.

Une détente qui provoque un nouveau boom des adhésions à la Grande loge. M. Cuesta raconte même avoir assisté à l'adhésion de militaires et militants «durs» du Parti communiste cubain (PCC).

Aujourd'hui, sont recensés 27 800 «frères», généralement des hommes ayant dépassé les 40 ans, dans 321 loges à travers le pays.

Toujours tenues à l'écart, les femmes se consolent depuis 1936 avec une loge «para-maçonnique» dénommée «Les filles de l'Acacia».

Aux antipodes du culte du secret souvent constaté dans les obédiences occidentales, l'appartenance à la franc-maçonnerie s'assume au grand jour sur l'île caribéenne.

Accordée comme ailleurs par cooptation, elle confère une certaine valeur éthique et morale à ses membres, mais ne garantit aucunement la réussite sociale.

«Franc-maçonnerie pauvre»

D'ailleurs, la franc-maçonnerie cubaine fonctionne seulement avec les maigres cotisations de ses adeptes. Elle n'a récemment pu restaurer son petit temple qu'avec l'aide de généreux donateurs.

«Nous sommes une franc-maçonnerie pauvre», confesse Leonardo Hernandez, un économiste retraité de 82 ans. «Mais si je tombe malade, il y aura toujours un franc-maçon à mon chevet.»

Dominée par l'élite blanche à son origine, la franc-maçonnerie de l'île s'est progressivement ouverte aux populations plus modestes et aux professions «historiques» qui la composaient à l'origine: maçons, plombiers ou menuisiers.

«Aujourd'hui, la loge est plus colorée», plaisante M. Velez, le métis.

Originalité typiquement cubaine, le Grand maître Lazaro Cuesta est aussi un prêtre reconnu du culte d'Ifa, très présent dans la «santeria».

Et souvent, il n'hésite pas à braver la tradition franc-maçonne en troquant le noir pour le blanc des cérémonies afro-cubaines.




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