L'Albanie ouvre ses archives pour «crever l'abcès» communiste

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Les archives de la redoutée police de l'époque, la Sigurimi, s'ouvrent enfin, plus de 25 ans après la chute du communisme.

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Briseida Mema
Agence France-Presse
Tirana

La dictature d'Enver Hoxha et ses secrets empoisonnent encore la politique en Albanie. Alors pour tourner la page et cicatriser les blessures, les archives de la redoutée police de l'époque, la Sigurimi, s'ouvrent enfin, plus de 25 ans après la chute du communisme.

Cela «va permettre d'éradiquer le mal qui continue à empoisonner la société albanaise. C'est l'éradication d'un abcès, une opération chirurgicale douloureuse, mais indispensable», dit l'écrivain Ismail Kadaré, figure des lettres balkaniques.

Quatre décennies durant (1944-1985), Hoxha a tenu son pays d'une poigne de fer, y réprimant toute opposition et le fermant à toute influence extérieure.

Prévue par une loi de 2015 et créée en décembre 2016, une autorité indépendante est chargée de guider ceux qui veulent exhumer leur passé ou celui de leurs proches. Cette instance est également habilitée à délivrer des «certificats de non-collaboration» avec le régime communiste, indispensable sésame à toute charge publique.

Dans ce pays de trois millions d'habitants, plus de 100 000 ont été internés dans des camps, 20 000 ont été emprisonnés et 6000 sont morts ou disparus sous le régime communiste (1944-1991).

D'après un premier inventaire, il y a dans les archives de la Sigurimi, l'instrument de cette tyrannie, «des millions de pages de documents, plus de 120 000 dossiers et 250 000 fiches», indique Gentiana Sula, la responsable de l'Autorité pour l'ouverture des dossiers.

L'objectif de l'ouverture des archives de l'ancienne police secrète est de pacifier la scène politique albanaise où l'accusation, même non étayée, d'avoir collaboré ou informé la Sigurimi, reste une arme efficace, utilisée toutes les semaines dans les médias comme lors des algarades parlementaires.

Si les cas avérés sont rarissimes -en 26 ans, seuls deux hommes politiques ont reconnu publiquement avoir collaboré avec la Sigurimi-, certains hommes politiques de second ordre, après avoir été la cible de rumeurs ou de campagnes de ce type, se sont discrètement retirés de la vie publique.

Une tombe où pleurer 

Cela fait 40 ans qu'Irina Sallaku, 84 ans, veut connaître le sort de son époux, Xhavit. Elle sait seulement qu'il a été exécuté par la Sigurimi.

Après sa disparition, «j'ai été envoyée avec nos deux filles dans un camp de travail pendant douze ans», raconte l'octogénaire, qui tient une photo jaunie de son époux et de leurs jumelles prises dans un parc de Tirana.

Soviétique, elle avait rencontré Xhavit à Léningrad, où il étudiait, avant de le suivre à Tirana.

Mais au moment de la rupture avec Moscou en 1961 -initiée par Tirana qui contestait la ligne politique de Khrouchtchev et la «déstalinisation» de l'URSS-, les couples soviéto-albanais subissent de plein fouet la paranoïa du régime d'Enver Hoxha.

L'une des filles d'Irina et Xhavit, Elena Sallaku, 60 ans, a retrouvé l'acte d'accusation contre son père, ainsi que trois documents concernant son exécution. Sur chacun, une date différente, sans qu'il soit possible de dire laquelle est exacte. Et sans indication sur l'endroit où le corps a été inhumé.

«Je n'ai de haine envers personne. La seule chose que je veuille, c'est une tombe où mes proches et moi pourrons déposer une gerbe de fleurs et pleurer», dit Irina.

Elle espère trouver des réponses dans la masse des documents de la Sigurimi.

S'il a fallu attendre si longtemps l'ouverture de ces archives, c'est en raison de puissantes résistances, explique Aleksander Cipa, président de l'Union des journalistes, qui rappelle qu'une partie de la classe politique «porte sur ses épaules le poids des péchés passés».

«Les archives de la dictature recèlent des secrets douloureux pour beaucoup d'Albanais», renchérit Gentiana Sula, dont le grand-père est mort dans les prisons communistes.

«Processus d'assainissement»

«L'ouverture des dossiers va mettre fin à toutes ces spéculations», veut croire Mme Sula. «Pour connaître les souterrains, il faut savoir avant tout la manière dont ils ont fonctionné», dit-elle.

Jusqu'à présent, les manipulations étaient si nombreuses dans la sphère politique et publique qu'il était bien difficile d'y voir clair.

Le médiateur de la République, Igli Totozani, voit dans l'accès à ces dossiers «le passage (obligé) vers un processus d'assainissement».

Cet assainissement se traduit notamment par une réforme judiciaire, en voie de mise en oeuvre, qui prévoit que pour continuer à exercer, les magistrats n'aient pas «collaboré ou été liés aux services secrets communistes», explique le médiateur.

Les hommes politiques devront eux aussi, se soumettre à cette exigence.

Mais malgré l'ouverture des archives de la Sigurimi, beaucoup de questions risquent de rester sans réponse.

«Un grand nombre de dossiers ont été détruits dans les années 1991-1992, quand le pouvoir était encore aux mains des communistes, mais aussi après», relève l'ex-directeur des archives du ministère de l'Intérieur, Kastriot Dervishi.

Et ce fut le cas aussi lors de la rébellion armée de 1997, quand le pays a sombré dans l'anarchie.

«La vérité ne sera pas facile à établir, mais il est important de la connaître pour découvrir tous les aspects» d'un des régimes les plus répressifs du XXe siècle, conclut Ismail Kadaré.




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