Nouvelles attaques d'Erdogan, la crise avec l'Europe s'envenime

Maintenant la pression au risque de détériorer encore... (AP, Lefteris Pitarakis)

Agrandir

Maintenant la pression au risque de détériorer encore plus des relations déjà tendues avec plusieurs pays européens, le président turc Recep Tayyip Erdogan a estimé qu'un «oui» au référendum du 16 avril sur le renforcement de ses pouvoirs serait la meilleure réponse aux «ennemis» de la Turquie.

AP, Lefteris Pitarakis

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Luana Sarmini-Buonaccorsi, Ezzedine Said
Agence France-Presse
Istanbul

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a de nouveau éreinté les Pays-Bas mardi en évoquant leur rôle dans le génocide de Srebrenica, en 1995 dans l'ex-Yougoslavie, et en promettant qu'il n'en resterait pas là avec La Haye.

Maintenant la pression au risque de détériorer encore plus des relations déjà tendues avec plusieurs pays européens, M. Erdogan a estimé qu'un «oui» au référendum du 16 avril sur le renforcement de ses pouvoirs serait la meilleure réponse aux «ennemis» de la Turquie.

Dans un discours à Ankara, M. Erdogan a promis de «nouvelles mesures» contre La Haye après une série de sanctions diplomatiques annoncées lundi pour avoir empêché deux ministres turcs d'assister à des rassemblements de campagne de la diaspora turque.

Il en a profité pour évoquer Srebrenica, enclave sous protection de Casques bleus néerlandais où quelque 8000 hommes et garçons musulmans ont été massacrés par les forces serbes de Bosnie, une affaire vécue comme un traumatisme aux Pays-Bas.

«Nous connaissons les Pays-Bas et les Néerlandais par le massacre de Srebrenica. Nous savons combien leur moralité (...) a été entamée par les 8000 Bosniens qui ont été massacrés», a déclaré M. Erdogan. «Personne ne devrait nous donner des leçons de civilisation. Leur histoire est sombre, mais la nôtre est propre».

Le Premier ministre néerlandais Mark Rutte a immédiatement réagi, qualifiant ces propos de «falsification nauséabonde de l'Histoire». «Il continue à envenimer la situation», a-t-il ajouté. «Nous n'allons pas nous abaisser à ce niveau. C'est totalement inacceptable».

Lundi soir, la Turquie avait annoncé la suspension des rencontres au niveau ministériel avec les Pays-Bas et son refus du retour à Ankara de l'ambassadeur néerlandais, actuellement à l'étranger.

La crise avec la Turquie, où La Haye est le premier investisseur étranger, intervient alors que les Pays-Bas organisent mercredi des élections législatives où le parti du député islamophobe Geert Wilders est donné en deuxième place par les sondages.

Le ministre allemand de l'Intérieur Thomas de Maizière a accusé mardi le pouvoir turc de chercher par ses «provocations» contre l'Europe à se poser «en victime» pour peser sur le résultat du référendum.

L'Allemagne a été la première début mars à s'attirer les foudres du président Erdogan après que des municipalités ont interdit à des ministres turcs de promouvoir le «oui» au référendum du 16 avril. Le chef de l'État turc a répliqué en accusant à maintes reprises Berlin d'user de méthodes nazies.

Washington appelle au calme 

Le chef de la chancellerie allemande Peter Altmaier, un proche d'Angela Merkel, a également haussé le ton mardi soir en menaçant d'interdire aux dirigeants turcs de se rendre en Allemagne.

Et dans le sillage de cette crise, l'État allemand de la Sarre, frontalier de la France, a décidé d'interdire à tout responsable étranger des réunions électorales sur son territoire.

Mardi, le ministère turc des Affaires étrangères a accusé l'Union européenne d'alimenter «la xénophobie et les sentiments anti-turcs» pour avoir enjoint Ankara la veille de «s'abstenir de toute déclaration excessive».

Le ministère turc a estimé dans un communiqué que la déclaration de l'UE n'avait «pas de valeur», regrettant qu'elle n'ait été adressée qu'à Ankara et pas aux autres pays impliqués dans cette crise diplomatique.

Dans une interview diffusée lundi soir, M. Erdogan s'en était aussi pris personnellement à la chancelière Angela Merkel, l'accusant de «soutenir les terroristes», l'Allemagne abritant selon lui des militants de la cause kurde et des putschistes présumés impliqués dans le coup d'État avorté du 15 juillet 2016 en Turquie.

Mme Merkel a jugé ces propos «aberrants».

«Les hommes politiques européens succombent à ce populisme raciste et anti-islam qui sape les valeurs démocratiques», a écrit mardi le porte-parole de M. Erdogan, Ibrahim Kalin, dans une tribune parue dans la presse.

Inquiet des répercussions de cette crise diplomatique sur les relations entre la Turquie et ses alliés de l'OTAN, le département d'État américain a appelé les parties en présence à «éviter l'escalade rhétorique et à travailler ensemble pour résoudre ce différend».

Lundi, le ministre turc des Affaires européennes Omer Celik avait évoqué un possible «réexamen» du pacte sur la lutte contre l'immigration conclu il y a un an avec l'Europe.

La diaspora turque en Europe est estimée à plus de quatre millions de personnes dont près de 2,5 millions ont le droit de vote dans les scrutins turcs.

Leurs voix sont particulièrement convoitées par Ankara en vue du référendum sur le renforcement des pouvoirs du président Erdogan et dont l'issue s'annonce serrée.

Turquie/UE: simple prise de bec ou rupture?

La crise entre Ankara et des pays de l'Union européenne au sujet de rassemblements de soutien au président Recep Tayyip Erdogan risque d'endommager durablement leurs relations et rendre encore plus hypothétique une adhésion de la Turquie à l'UE, selon des analystes.

Une fois que les salves de critiques entre la Turquie et l'Europe se seront apaisées, les deux parties se trouveront à un tournant historique où elles devront décider de la nature de leur alliance.

La Turquie est un membre-clé de l'OTAN et a fait de l'adhésion à l'Union européenne l'un de ses objectifs stratégiques depuis les années 60, mais les dissensions entre Bruxelles et Ankara ont été nombreuses ces dernières années, particulièrement sur la question des droits de l'Homme.

«Nazis»

Mais aucune de ces brouilles n'a atteint le niveau d'acrimonie actuel. M. Erdogan est allé jusqu'à accuser les Pays-Bas et l'Allemagne de se comporter comme des «nazis» en interdisant la tenue de rassemblements par ses ministres en vue du référendum du 16 avril sur le renforcement controversé de ses pouvoirs.

«De telles tensions laissent des traces et donnent l'impression que la Turquie et l'Europe ne partagent plus vraiment de destin commun», explique à l'AFP Ilter Turan, professeur de science politique à l'Université Bilgi d'Istanbul.

La crise se déroule alors que M. Erdogan cherche à séduire l'électorat nationaliste pour faire pencher la balance en sa faveur dans un scrutin qui s'annonce serré.

Ligne dure 

Le Premier ministre néerlandais Mark Rutte a opté pour une ligne dure dans cette crise à l'approche des législatives de mercredi lors desquelles son parti doit affronter l'extrême droite populiste de Geert Wilders, ouvertement anti-islam.

Angela Merkel se dirige aussi vers des élections en septembre, tandis qu'en France la candidate du Front national (extrême droite) Marine Le Pen caracole en tête des sondages pour le premier tour de la présidentielle en avril.

Les experts considèrent qu'une fois retombés les excès liés à ces élections, l'heure sera au pragmatisme.

«Hypocrisie»

La Turquie, dont l'économie s'est essoufflée ces derniers mois après la croissance enregistrée pendant les premières années au pouvoir de M. Erdogan, pourra difficilement se passer de son partenaire commercial européen.

De l'avis d'Ilter Turan, la crise actuelle ne devrait pas conduire à une rupture totale. Quand la rhétorique électorale aura pris fin «les deux parties s'efforceront de normaliser leurs relations».

Reste que les échanges des dernières semaines ont mis en doute la viabilité du processus d'adhésion de la Turquie à l'UE, que certains analystes appellent déjà à remplacer par un accord de partenariat plus réaliste.

Outre les divergences politiques et la dernière querelle, ce processus est menacé par l'éventuelle restauration de la peine de mort en Turquie envisagée par M. Erdogan et qui mettrait fin automatiquement à la quête turque de rejoindre l'UE.

Devant l'impasse de ce processus, la Turquie a renoué des relations solides avec la Russie, après une crise provoquée en novembre 2015 par la destruction par Ankara d'un avion de combat russe survolant la frontière syro-turque.

«Toutes les parties bénéficieraient de relations effectives entre la Turquie et l'UE mais il y a peu de chance que cette relation cruciale s'améliore dans un futur proche», estime le centre de réflexion Soufan Group, basé aux États-Unis, dans une note publiée lundi.

Les autorités turques affirment en effet que la prospérité économique de la Turquie et la montée de son influence depuis l'arrivée de M. Erdogan au pouvoir n'ont pas été favorablement accueillies en Europe, et que le pays est prêt à poursuivre son développement comme il l'entend.

«La croissance de la Turquie est un espoir pour certains, mais elle est devenue un cauchemar pour d'autres, comme les Pays-Bas ou l'Allemagne», a ainsi affirmé récemment le président turc, qui s'efforce de renforcer ses relations avec les pays africains, ainsi qu'avec un Royaume-Uni se dirigeant vers le Brexit.

Selon Marc Pierini, professeur invité à Carnegie Europe, il n'y a «pas d'issue» à court terme à cette crise, car M. Erdogan fait feu de tout bois pour séduire l'électorat nationaliste en vue du référendum.

«À moyen terme, on peut espérer que la fièvre tombera», dit-il. «Mais des ponts ont été brûlés au niveau personnel : le terme "nazi" est la pire des vexations à utiliser sur la scène politique européenne».

Une région allemande interdit aux responsables turcs de faire campagne

L'État allemand de Sarre (ouest) a annoncé mardi vouloir interdire à tout responsable politique étranger d'organiser des réunions électorales sur son territoire, une mesure inédite dans le pays visant les rassemblements pro-Erdogan.

«À la suite de l'actuel débat sur la campagne électorale de membres du gouvernement turc en Allemagne, la Sarre va prendre toutes les mesures nécessaires pour interdire de tels événements sur le sol sarrois», a indiqué l'exécutif de cette région d'un million d'habitants frontalière de la France.

L'Allemagne a été la première début mars à s'attirer les foudres du président Recep Tayyip Erdogan après que des municipalités ont interdit à des ministres turcs de promouvoir le oui au référendum du 16 avril sur le renforcement des prérogatives présidentielles.

La Sarre est le premier des seize États régionaux allemands à décider d'une interdiction générale, alors que le gouvernement fédéral a lui toujours indiqué ne pas être opposé à des réunions électorales pro-Erdogan dès lors moment qu'elles se déroulent en conformité avec la loi.

Cette annonce intervient cependant dans un contexte électoral particulier en Sarre où les conservateurs de la CDU, qui dirigent le gouvernement régional, risquent de se faire battre par les sociaux-démocrates lors d'un scrutin régional le 26 mars.

Pour le site du magazine du Spiegel, l'exécutif régional cherche donc «à marquer des points» avec un discours de fermeté alors même qu'aucun rassemblement turc n'est prévu à l'heure actuelle dans la région.

La dirigeante sarroise, Annegret Kramp-Karrenbauer, membre de la CDU de la chancelière Angela Merkel, a ainsi jugé important que sa région empêche la promotion d'un renforcement «antidémocratique» des pouvoirs de M. Erdogan.

«Notre démocratie libérale ne doit pas être un refuge pour ceux qui font la promotion d'objectifs antidémocratiques», a-t-elle dit.

Le ministre fédéral de l'Intérieur Thomas de Maizière s'était dit peu avant «pas favorable» sur un plan personnel à ce que des campagnes électorales pour des scrutins à l'étranger soient menées en Allemagne.




publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer