La Turquie dans un «climat de terreur»

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Des enfants se rendent à la place Taksim, au coeur d'Istanbul. Suite au coup d'état raté, le gouvernement se livre à une purge intensive de l'appareil militaire et judiciaire.

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Agence France-Presse
Paris

Un «climat de terreur» pèse sur la justice en Turquie empêchant la tenue de procès équitables après le putsch raté, a affirmé à l'AFP le juge français Marcel Lemonde chargé dans le passé d'aider à moderniser le système judiciaire turc.

Magistrat international durant quatre ans (2006-2010) au Tribunal chargé de juger les crimes des Khmers rouges au Cambodge, M. Lemonde a participé entre 2012 et 2014 à une mission du Conseil de l'Europe pour réformer la justice turque. Avant de démissionner pour ne pas cautionner des décisions du pouvoir «contraires à l'intérêt de la société et de la démocratie».

Q: Plus de 2700 juges ont été limogés depuis le coup d'État raté, selon des ONG. Quelles conséquences auront ces purges sur la justice turque?

R: La justice est considérée comme dangereuse parce qu'elle est là par définition pour montrer les dérives. Les chiffres paraissent énormes mais il faut les rapporter à l'ensemble de l'effectif de la magistrature. L'appareil judiciaire est encore en mesure de fonctionner mais il le fera encore plus mal qu'avant.

Il faut remonter en arrière à l'arrivée au pouvoir de l'AKP, le parti du président turc Recep Tayyip Erdogan. Pendant les dix premières années, de 2002 à 2012, il y a eu des réformes qui allaient dans le bon sens et qui ont amélioré considérablement la situation: la ratification du Pacte des Nations unies pour les droits civils et politiques, l'abolition de la peine de mort, l'adoption d'un nouveau code de procédure pénale.

Puis, en 2013, il y a eu cette enquête sur la corruption d'un certain nombre de proches d'Erdogan qui a déclenché un cataclysme. A partir de ce moment-là, tout ce qui avait été fait antérieurement a commencé à être systématiquement démoli. Il y a eu un certain nombre de lois scélérates et la situation n'a fait qu'empirer. De décembre 2013 jusqu'à aujourd'hui, après la tentative de coup d'État, on assiste à une régression sans précédent de l'État de droit. L'impact des mesures qui sont prises actuellement n'est que la caricature de ce qui a précédé.

Q: Dans ce contexte, peut-on s'attendre à des procès équitables pour les milliers de personnes arrêtées?

R: Il est hors de question de parler de procès équitables en ce moment. L'indépendance de la justice qui est la première condition pour son fonctionnement normal n'est absolument pas garantie, au contraire, elle est systématiquement battue en brèche. L'exercice des droits de la défense est devenu en soi suspect, pour ne pas dire criminel.

Il y a eu ces dernières années des avocats mis en prison, certains pendant leur garde à vue se voyaient reprocher d'avoir conseillé à leurs clients de garder le silence. Tout individu émettant la moindre critique sur le processus de purge en cours ou se montrant réservé sur les méthodes employées est accusé de terrorisme. Donc c'est absolument inconcevable de parler de procès équitables dans ces conditions.

Q: Le pouvoir évoque le rétablissement de la peine de mort. Est-ce que c'est ce qui vous inquiète le plus aujourd'hui pour la justice?

R: Ce serait le point culminant de la dégradation en cours. Dans l'esprit de ceux qui en parlent, il est évidemment question de rétablir la peine de mort rétroactivement pour l'appliquer à ceux qui ont commis la tentative de putsch, ce qui serait une violation des droits fondamentaux.

Ce qui me préoccupe le plus, c'est la terreur qui se répand dans tout le monde judiciaire, chez les magistrats, les avocats, les policiers. Il y a une emprise maintenant qui est telle que les gens ont peur et n'osent plus se manifester de quelque façon que ce soit. L'ensemble des institutions sont sous la coupe du gouvernement: de l'Académie de justice (le centre de formation des juges) au Haut Conseil des juges et des procureurs (équivalent du Conseil supérieur de la magistrature). Il n'y a aucune protection des juges, selon la décision qu'ils rendent, ils peuvent se retrouver en prison ou au contraire être promus dans les premiers cercles du pouvoir, c'est le contraire d'une justice démocratique.

Une soixantaine d'employés de la Cour constitutionnelle suspendus

Des dizaines d'employés du plus haut tribunal de la Turquie ont été suspendus dans le cadre de la répression menée par le gouvernement à la suite du coup d'État raté du 15 juillet, ont annoncé les autorités turques, samedi.

Soixante-quatre membres du personnel de la Cour constitutionnelle ont été suspendus en attendant la fin d'une évaluation qui permettra de déterminer leur possible lien avec la tentative pour renverser le gouvernement du président Recep Tayyip Erdogan, a indiqué le tribunal dans un communiqué.

Huit autres employés ont déjà été congédiés et placés en détention le 18 juillet, selon le communiqué.

Près de 70 000 personnes travaillant pour le système judiciaire ou d'éducation ont été suspendues ou licenciées en Turquie, d'après les chiffres diffusés par Anadolu, l'agence de presse officielle du pays.

Cette purge fait partie des mesures répressives adoptées par le gouvernement Erdogan à l'égard des présumés partisans de Fethullah Gülen, qu'Ankara accuse d'être derrière le coup d'État.

M. Gülen, qui s'est volontairement exilé dans les années 90, a nié toute implication dans le soulèvement.

Plus de 18 000 personnes ont été incarcérées ou arrêtées depuis le 15 juillet et quelque 3500 d'entre elles ont finalement été relâchées. Parmi celles qui sont toujours derrière les barreaux, plus de 9000, surtout des militaires, ont été officiellement arrêtées, selon les chiffres du ministre turc de l'Intérieur, Efkan Ala.

Plus tôt samedi, la justice turque avait libéré quelque 800 conscrits placés en détention dans le cadre de l'enquête sur le coup d'État, affirmant qu'ils avaient témoigné et ne présentaient aucun risque de fuite.  AP

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