L'improbable sauvetage de la langue des empereurs de Chine

Dans une salle de classe, des enfants attentifs... (AFP, Nicolas Asfouri)

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Dans une salle de classe, des enfants attentifs égrènent en choeur les lettres de l'alphabet mandchou.

AFP, Nicolas Asfouri

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Tom Hancock
Agence France-Presse
Sanjiazi, Chine

Pendant près de trois siècles, ce fut la langue des empereurs de Chine, jusqu'au dernier. Mais à l'image de Ji Jinlu, 71 ans, ils ne sont plus aujourd'hui qu'une poignée de locuteurs à parler le mandchou.

Les Mandchous - des éleveurs vivant jadis aux abords de l'actuelle frontière sino-mongole - ont déferlé sur la Chine à dos de cheval au XVIIe siècle, déposant la dynastie Ming (1368-1644), exsangue, pour établir la leur : celle des Qing.

Leur langue, devenue celle de la cour de Pékin, fut alors utilisée dans les documents officiels du pays, l'une des grandes puissances mondiales de l'époque.

Mais après leur assimilation progressive à la culture des Hans (l'ethnie majoritaire), seuls neuf locuteurs, dont Ji Jinlu, sont encore vivants dans le village de Sanjiazi. Et ce village est l'un des deux derniers de Chine affichant une telle concentration...

«Aujourd'hui, on parle surtout le chinois, sinon les jeunes ne comprendraient pas», explique le vieil homme dans une cabane chichement meublée en bordure d'un champ de maïs, avant d'entonner une berceuse en mandchou, qu'il a lui-même composée.

Le mandchou est «en situation critique», affirme l'UNESCO, selon qui plus de la moitié des quelque 6000 langues parlées dans le monde pourraient disparaître d'ici la fin du siècle.

Mais les dispositifs se multiplient pour sauver le mandchou à mesure que la prise de conscience identitaire s'accroît parmi les 10 millions de membres de cette minorité, aujourd'hui pourtant largement assimilée.

L'enseigne de l'école primaire de Sanjiazi, dans la province du Heilongjiang (nord-est) est en mandchou, et les couloirs de l'établissement sont tapissés d'affiches écrites verticalement dans cette langue par les élèves.

Dans une salle de classe, des enfants attentifs égrènent en choeur les lettres de l'alphabet mandchou, puis les mots pour «parapluie» et «vache».

L'instituteur Shi Junguang, qui a appris la langue à grand peine auprès des anciens du village, réalise aujourd'hui des enregistrements audio des locuteurs âgés, avant qu'ils ne décèdent.

Et s'il porte l'habit traditionnel mandchou, rouge et turquoise aux manches dorées, il reste réaliste. «Aujourd'hui, nous n'avons plus réellement de particularité ethnique, en termes de nourriture ou d'habillement. La principale chose que nous ayons, c'est la langue».

L'instituteur Shi Junguang a appris le mandchou à grand... (AFP, Nicolas Asfouri) - image 2.0

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L'instituteur Shi Junguang a appris le mandchou à grand peine auprès des anciens du village.

AFP, Nicolas Asfouri

Renaissance 

Durant la dynastie Qing, la Chine a connu une expansion territoriale massive, avant de décliner au XIXe siècle, laminée par les guerres civiles, la corruption et la pression des puissances européennes et du Japon.

Sous l'influence de la culture chinoise Han, les Qing ont progressivement abandonné leur langue, au profit du mandarin.

Mais sans pour autant cesser les discriminations envers les non-Mandchous, alimentant une série de rebellions ayant mené, au final, à la chute de la dynastie en 1911 et à l'avènement de la république. Son fondateur, Sun Yat-sen, avait promis de «repousser les barbares mandchous» jusque dans leurs terres d'origine.

Par la suite, beaucoup de Mandchous ont dissimulé leur maîtrise de la langue, une tendance aggravée sous Mao Tsé-Toung, à l'époque des campagnes d'éradication des cultures traditionnelles et étrangères.

Au comble du maoïsme, «personne ne parlait la langue», se remémore M. Ji. «Qui aurait osé? C'était une époque où on détruisait la culture ancienne».

L'étau politique s'est desserré dans les années 80, après la mort de Mao.

Discrimination positive

Plus de 300 cantons mandchous ont été établis, et une politique de discrimination positive permet désormais aux membres des minorités ethniques de bénéficier de points supplémentaires lors de l'examen d'entrée à l'université.

«La conscience d'être Mandchou a commencé à renaître et est aujourd'hui de plus en plus forte», assure Yang Yuan, historien basé à Pékin, lui-même d'ethnie mandchoue.

Plusieurs universités proposent désormais des cours dédiés, et dans les grandes villes, des groupes de passionnés se réunissent pour apprendre la langue.

Le gouvernement soutient également un vaste projet visant à traduire en chinois des documents de la période Qing.

Ji Jinlu, 71 ans, fait partie d'une poignée... (AFP, Nicolas Asfouri) - image 3.0

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Ji Jinlu, 71 ans, fait partie d'une poignée de locuteurs à parler le mandchou. 

AFP, Nicolas Asfouri

«On est devenus comme eux»

Mais à Sanjiazi, la transmission de la langue bute sur un obstacle plus terre-à-terre : la difficulté à intéresser des jeunes, désormais connectés à internet et rêvant de quitter leur hameau reculé.

Ce village «a une valeur surtout symbolique, en tant que dernier bastion de locuteurs mandchous», souligne Mark Elliott, historien à l'université Harvard. «Si les efforts entrepris pour ressusciter le mandchou visent à en faire une langue utilisée dans la vie de tous les jours, alors je doute de leur succès».

À l'extérieur de l'école, un groupe d'enfants vêtus d'un uniforme bleu peine à se remémorer le mot mandchou pour dire «au revoir». «Pour être honnête, on parle mieux anglais», confesse l'un d'eux en chinois.

M. Meng Xianran, 85 ans, dont le mandchou est la langue maternelle, se rappelle une enfance pauvre, rythmée par de rustiques activités traditionnelles - comme ces «poursuites mandchoues», où des lapins étaient pris en chasse par des aigles spécialement dressés.

À Li Kechao, une jeune élève de 14 ans, M. Meng répète une phrase en mandchou signifiant «d'où viens-tu?»

L'adolescente s'évertue à répéter la question au vieil homme, avant d'avouer qu'elle «ne comprend pas».

Crachant sur le sol en pierre, M. Meng soupire : «Les Mandchous régnaient jadis sur les Hans, mais ce temps est révolu. On est devenus comme eux. Il n'y a plus de différence».

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