À Verdun, des soldats inconnus se rappellent aux vivants

Des hommes vêtus d'uniformes de la Première Guerre... (AFP, Jean-Christophe Verhaegen)

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Des hommes vêtus d'uniformes de la Première Guerre mondiale se sont rassemblés devant le Monument à la victoire à Verdun, vendredi.

AFP, Jean-Christophe Verhaegen

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Camille BOUISSOU
Agence France-Presse
VERDUN

À côté des croix bien ordonnées de l'ossuaire de Douaumont, le champ de bataille de Verdun (est de la France), aujourd'hui mangé par la forêt, se rappelle tous les jours au souvenir des vivants en libérant la médaille, le tibia ou le crâne de l'un des 80 000 soldats qui y reposent encore.

Un peu de terre allemande a été amenée... (AFP, Jean-Christophe Verhaegen) - image 1.0

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Un peu de terre allemande a été amenée en France pour l'inhumation des restes d'un soldat allemand lors des commémorations du 100e anniversaire de la bataille de Verdun.

AFP, Jean-Christophe Verhaegen

Témoins de la guerre, ces bouts d'ossements permettent aujourd'hui de comprendre comment sont morts les poilus, explique Sophie Jacquemot, archéologue.

Sur le front, en 300 jours de bataille, ce sont plus de 300 000 hommes qui ont perdu la vie, ensevelis sous la terre et dans les abris, frappés par les obus ou les balles ennemis.

Des centaines de morts par jour, ce sont des centaines de corps à identifier, à enterrer, même sommairement: les officiers en tombe individuelle, les hommes de troupe en fosse commune. Au fil de la bataille, cela va devenir trop, et des milliers de poilus tombés n'auront pour sépulture que la terre retournée par les bombes.

«Il n'y a pas de temps pour des funérailles», souligne Mme Jacquemot.

Parfois, le feu ennemi force à abandonner les cadavres. Dans ses Mémoires de guerre, le caporal Félicien Lecoq raconte : «C'est horrible et répugnant, il serait impossible de les retirer ou les ensevelir [...] sans nous faire tuer par les Allemands.»

Mais à l'arrière, les familles endeuillées pressent le gouvernement d'exhumer, d'identifier, de restituer les corps. Certains, déterminés, vont chercher eux-mêmes la dépouille du père, du frère ou du mari tombé au front.

Dès 1914, le général Joffre a pourtant interdit toute exhumation et tout transfert de corps dans la zone des armées, sauf «mesures d'hygiène» exceptionnelles.

L'État légifère : la question des dépouilles devient politique. «La mort de masse, ça fait désordre : ça se voit, ça se sait, et ça commence à ressembler à de la chair à canon», analyse Mme Jacquemot.

Identifier les morts permet, paradoxalement, de cacher la masse.

Mais l'artillerie gronde, la guerre s'enlise, dans le temps comme dans la boue. Et les corps sont souvent réduits en morceaux par le pilonnage continuel.

«D'un seul corps trois cercueils» 

Une fois les armes tues, une identification systématique s'organise, des nécropoles nationales sont créées, et les familles espèrent pouvoir, enfin, faire le deuil avec un corps.

Mais les hommes qui ont décroché les contrats accordés par l'État dans le cadre de la politique de regroupement des corps, «attirés par l'appât du gain, accomplissent leur travail rapidement, le nombre d'exhumations est trop important pour que le service d'identification puisse suivre la totalité des opérations», écrit l'historienne Béatrix Pau dans un livre consacré au dépouilles de poilus.

Dans les années 20, le journal La liberté cite le cas d'ouvriers qui se vantaient «de faire d'un seul corps trois cercueils». En disséminant les restes des poilus, l'identification devient presque impossible.

En 1924, l'État civil français recense, sur 960 000 corps exhumés sur l'ensemble des champs de bataille de la Grande Guerre, 230 000 identifiés qui peuvent être restitués. En 1935, les recherches de corps dans les «zones rouges», celles qui ne seront plus jamais habitées, s'arrêtent.

Mais la terre bouge, et des corps réapparaissent régulièrement. Parfois ce sont même des groupes qui refont surface, comme ces 21 soldats retrouvés en 1991 à Saint-Rémy-la-Calonne. Parmi eux, Alain Fournier, écrivain célèbre et auteur du Grand Meaulnes.

Retrouver une identité

Pour ces poilus retrouvés un siècle après, les plaques restées sur certains cadavres, les archives militaires, les informations données par les os eux-mêmes, permettent souvent de retrouver une identité.

«Quand on y arrive, c'est une grande satisfaction», explique Bruno Frémont, médecin légiste à Verdun. «Derrière, toute une chaîne se met en route, on retrouve facilement des informations, des familles».

À l'instar de ce soldat allemand dont les ossements retrouvés en 2014 ont fini par être identifiés, pour être inhumés samedi.

À la veille de la commémoration officielle qui verra le président français, François Hollande, et la chancelière allemande, Angela Merkel, se recueillir à Verdun, ce soldat, Hans Winckelmann, ira ainsi reposer au cimetière de Romagne-Sous-Montfaucon, aux côtés de son frère.

Main dans la main devant l'histoire

L'image du président français François Mitterrand et du... (AFP, Marcel Mochet) - image 3.0

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L'image du président français François Mitterrand et du chancelier allemant Helmut Kohl main dans la main, le 22 septembre 1984, est entrée dans l'histoire.

AFP, Marcel Mochet

François Mitterrand et Helmut Kohl main dans la main: l'image des deux dirigeants scellant à Douaumont en 1984 l'amitié franco-allemande, sur la terre qui vit jadis leurs deux nations s'affronter, est entrée dans l'histoire.

Trente-deux ans plus tard, le président François Hollande et la chancelière Angela Merkel vont se retrouver dimanche à Verdun (à une dizaine de kilomètres de Douaumont) pour marquer le centenaire de la célèbre bataille qui débuta en février 1916 pour s'achever en décembre de la même année.

Mais, si l'objet de la cérémonie de 1984 était de «sceller la réconciliation» entre les deux pays, il s'agira cette fois d'être «dans la relance de l'idéal européen», comme l'a expliqué mardi M. Hollande.

Geste «spontané»

Le 22 septembre 1984, 70 ans après le début de la guerre de 1914-1918, MM. Mitterrand et Kohl participent à une grande cérémonie à la mémoire des victimes. Après un hommage rendu aux disparus dont les restes reposent dans l'ossuaire de Douaumont, ils se placent devant le catafalque, couvert d'un côté par un drapeau allemand et de l'autre par un drapeau français.

À la fin de l'hymne allemand, M. Kohl se tourne vers M. Mitterrand qui le regarde tandis que sa main se détache légèrement et rencontre celle du chancelier quelques instants dans un geste symbolique par-dessus les tombes. L'Élysée a toujours affirmé que le geste avait été spontané même si, à l'époque, de nombreux observateurs eurent un doute.

François Mitterrand répondit lui-même à cette question dans une entrevue en 1992 : «Nous n'en avions pas parlé le moins du monde. Mais, nous trouvant debout devant le cercueil [...], instinctivement, je me souviens, je me suis tourné vers lui, je lui ai tendu la main. Sa main est venue en même temps.»

Les jours suivants, la presse ouest-allemande souligna l'importance du «rendez-vous de Douaumont». «Allemands et Français se sont réconciliés : une photo qui va entrer dans l'histoire», résumait en une le journal Frankfurter Allgemeine Zeitung.

Cette initiative faisait suite à l'étreinte, chargée d'émotion, du chancelier Konrad Adenauer et du général de Gaulle en 1963, lors de la signature du «Traité de l'Élysée» instaurant la coopération franco-allemande. Mais le geste de 1984 eut, pour beaucoup d'observateurs, une charge symbolique supérieure parce que, à Douaumont, les deux dirigeants prenaient à témoins les morts.  AFP

Une forêt comme linceul

Aujourd'hui, sous les orchidées et les pins de... (AFP, Jean-Christophe Verhaegen) - image 5.0

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Aujourd'hui, sous les orchidées et les pins de Verdun, environ 80 000 soldats reposent encore.

AFP, Jean-Christophe Verhaegen

On dirait des myosotis, mais les petites fleurs bleues qui poussent près de la nécropole de Douaumont, le champ de bataille de Verdun, ne sont en France que depuis un siècle, arrivées sous les sabots des chevaux. Des fleurs symboles d'une étonnante forêt née de la grande guerre.

Cette terre saccagée par les combats est aujourd'hui un havre de biodiversité. Si la flore et la faune sont si spéciales, c'est que le sol a subi, entre 1914 et 1918, l'équivalent de 10 000 ans d'érosion naturelle, explique Jean-Paul Amat, professeur de géographie et spécialiste des forêts de la grande guerre.

Avec un tel retournement de terre, «la flore s'est adaptée», résume M. Hirbec. Sur certains talus, le sol était si sec que du thym s'est mis à pousser, comme sur les bords de la Méditerranée. Ailleurs des poiriers apparaissent, vestiges des vergers détruits par la bataille ou témoins des habitudes alimentaires des Poilus.

Pour ce qui est des Allemands, ils apportaient tout, raconte Stéphanie Jacquemot, archéologue à la Direction régionale des affaires culturelles de Lorraine. C'est d'ailleurs pour cela que la gentiane, que l'on ne trouve pas en Lorraine, s'épanouit autour de Verdun: plus pratique pour l'eau-de-vie.

Dans les trous d'obus, des mares se sont installées, qui abritent des batraciens: tritons crêtés, mais aussi, plus rares, des sonneurs à ventre jaunes, une espèce «vulnérable».

«Il y a 15 espèces de fougères, des orchidées en mai et juin...», décrit Patrice Hirbec en se penchant pour ramasser un bout de ferraille, qu'un oeil peu habitué confondrait avec de la glaise. C'est un éclat d'obus.

Les forts, eux, hébergent des chauves-souris, qui nichent dans leurs aérations. Au-dessus de celui de Douaumont, pilonné des semaines durant par l'aviation allemande, des hirondelles rustiques planent. Ces oiseaux au dos bleuté sont une espèce protégée.

Reboiser

Dès la fin de la guerre, alors que 20 000 hectares de la Meuse sont ravagés, ce sont les forestiers qui proposent de reboiser les «zones rouges», sur lesquelles plus personne ne vivra.

La terre, labourée par les millions d'obus, manque d'humus par endroits et il faut donc reboiser en conséquence. Des milliers de pins noirs d'Autriche, résistants et adaptés au nouvel état du sol, sont plantés: le pays vaincu a proposé de payer une partie de sa dette de guerre en semences.

Entre 1923 et 1931, 36 millions d'arbres sont ainsi plantés au milieu des abris allemands et français, des tranchées et des corps.

Aujourd'hui, sous les orchidées et les pins, environ 80 000 soldats reposent encore.

«Cette forêt est le linceul de 350 000 morts, elle les abrite», explique M. Hirbec. «C'est aussi leur rendre hommage que de la visiter et d'en prendre soin.»

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