Il y a 50 ans, la Chine vivait sa Révolution culturelle

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Image des gardes rouges en 1966. C'est grâce à cette jeunesse scolarisée et fanatisée que Mao a pu reconquérir un pouvoir absolu.

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Patrick LESCOT
Agence France-Presse
Pékin

Un demi-siècle après la tourmente meurtrière de la Révolution culturelle, la crainte diffuse d'un «coup de barre à gauche» du régime n'a pas disparu en Chine, malgré le triomphe de la «voie capitaliste» sous la férule d'un Parti communiste en apparence assagi, mais toujours admiratif de Mao Tsé-toung.

Aucune cérémonie n'est prévue pour marquer le lancement, communément daté du 16 mai 1966, par Mao de «la plus gigantesque flambée de frénésie collective que la Chine ait connue depuis l'insurrection des Taiping» au XIXe siècle, selon l'expression de Simon Leys, chroniqueur émérite de ces années.

En trois ans, de 1966 à 1969, Mao, mis sur la touche après le désastre du «Grand bond en avant» (1958-1962, 45 millions de morts), parvint à reconquérir un pouvoir absolu en lançant les «gardes rouges» - la jeunesse scolarisée et fanatisée - à l'assaut du Parti. Avec l'armée et son chef, le maréchal Lin Biao, il matera ensuite ces mêmes «gardes rouges», qui échappaient à tout contrôle, asseyant sa domination jusqu'à sa mort en 1976.

Ultra-radicale, l'opération - du jamais-vu dans un régime communiste - eut un retentissement mondial, notamment dans la jeunesse et chez les intellectuels occidentaux, qui y virent une «révolution dans la révolution», plus rarement une forme de coup d'État.

Contre la «bourgeoisie rouge»

Moins meurtrière, mais plus dévastatrice - encore que l'insurrection des Taiping (1851-1864) contre la dynastie mandchoue (qui fit quelque 30 millions de morts) -, la Révolution culturelle prit l'allure d'une véritable guerre civile au nom de la «lutte des classes» contre la nouvelle «bourgeoisie rouge».

Elle laissera une Chine exsangue, des victimes par millions, un État-Parti démantelé et une population sonnée par un démentiel culte de la personnalité du «Soleil rouge», le président Mao.

Un traumatisme si profond que, très vite après sa mort, son successeur, Deng Xiaoping, lui-même une ancienne victime des purges, ouvrira toutes grandes les portes aux capitaux étrangers et «détricotera» l'héritage maoïste pour sauver le régime.

Depuis, la Chine a accédé au rang de deuxième puissance mondiale.

Thème obsessionnel de la Révolution culturelle, la «lutte des classes» est taboue dans la Chine d'aujourd'hui, affairiste et boursicoteuse. Ironie de l'histoire, les grèves ouvrières s'y comptent maintenant par dizaines de milliers chaque année, malgré l'absence de liberté syndicale.

Mao intouchable

Mais, tout comme Lénine a son mausolée sur la place Rouge, la momie de Mao trône toujours dans le sien place Tiananmen: intouchable, la figure du fondateur du régime n'a été qu'égratignée que par un bilan officiel qui, en 1980, lui attribuait, une fois pour toutes, 70 % de décisions «justes» et 30 % d'erreurs. Dont le «désastre» de la Révolution culturelle.

Successeur tardif, l'actuel président Xi Jinping a étouffé la résurgence d'un courant néo-maoïste en la personne de son rival Bo Xilai, déchu et condamné à la prison à vie en 2014. Mais sans toucher à Mao, toujours no 1 au panthéon national, devant Deng Xiaoping.

Xi, issu de la génération des «gardes rouges», n'a pas dédaigné s'entourer d'un culte discret «à la Mao». Partisan comme ses prédécesseurs de la stabilité à tout prix, il emprisonne sans hésiter les voix critiques et prône plus volontiers un retour aux valeurs communistes que des réformes.

«En bougeant le curseur vers Mao, il donne l'impression de prendre ses distances de Deng et de vouloir rétablir une sorte d'autoritarisme répressif», observe encore M. Cabestan.

Signe que la mémoire de cette tragédie nationale reste vivace, l'expression court à Pékin de «petite révolution culturelle» (xiao wenge) à propos des rappels à l'ordre socialistes du président à l'égard des milieux culturels, des avocats, des journalistes ou des blogueurs, parallèlement à la campagne anticorruption qui lui sert aussi à purger un appareil gangrené et à placer ses hommes.

Méfiants à l'endroit du climat actuel, les Chinois fortunés placent leurs capitaux et leurs enfants à l'étranger, tandis que plusieurs pdg et autres figures du monde des affaires sont passés entre les mains de la police.

La chorégraphe Jiang Zuhui, 81 ans, a connu... (AFP, Fred Dufour) - image 2.0

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La chorégraphe Jiang Zuhui, 81 ans, a connu les foudres de Madame Mao.

AFP, Fred Dufour

La revanche de Madame Mao

Un mot déplacé, une simple objection... Sous la Révolution culturelle, il en fallait peu à la toute-puissante épouse de Mao Tsé-toung, Jiang Qing, intronisée patronne de la culture, pour persécuter impitoyablement un artiste.

«Elle était despotique», se remémore pour l'AFP Jiang Zuhui, 81 ans, la créatrice et chorégraphe d'une des oeuvres les plus emblématiques de l'époque, le ballet Détachement féminin rouge, remis à l'honneur dans sa version «maoïste-kitch» pour de récentes tournées internationales.

Au début de la Révolution culturelle, dont le lancement eut lieu il y a 50 ans, «la femme de Mao était venue assister à une répétition, se rappelle-t-elle. À la fin, je l'ai invitée à monter sur scène rejoindre la troupe. Elle a refusé. J'ai insisté, poliment. Elle a pris ça pour de l'insolence.»

Résultat: trois ans enfermée dans une salle du théâtre. L'artiste n'en était extraite que pour se faire éreinter lors des «séances de critique» des «gardes rouges».

La chorégraphe sera ensuite envoyée six ans à la campagne, à l'image d'innombrables artistes «contre-révolutionnaires». Plus chanceux que d'autres, mutilés à vie ou assassinés.

Ridicule

Madame Mao, une ex-starlette avide de reconnaissance, avait décrété un mouvement de «purification» culturelle, prohibant pièces de théâtre, films, musiques et opéras jugés «bourgeois». Soit la quasi-totalité du répertoire.

Jiang Zuhui n'a été libérée qu'après la mort de Mao en 1976 et l'arrestation de sa femme, qui se suicidera en prison en 1991.

La Révolution culturelle en questions

  • Pourquoi une révolution après la révolution?
En 1959, Mao est mis sur la touche: son «Grand bond en avant», lancé l'année précédente pour rattraper l'Occident, tourne au désastre. La présidence de la République est assumée désormais par Liu Shaoqi. Deng Xiaoping est no 2. Devant la famine qui ravage le pays, ils tournent le dos aux mesures radicales de Mao.

C'est le début pour lui d'une insupportable traversée du désert, en pleine rupture avec Moscou, où Nikita Khrouchtchev vient de déboulonner Staline, à la consternation de Mao.

Le «révisionnisme» - la supposée trahison de Lénine et Staline - devient l'ennemi à l'égal de «l'impérialisme américain». Il sera au coeur des attaques ad hominem pendant toute la Révolution culturelle.

Et le prétexte de Mao pour reconquérir le pouvoir.

  • Pourquoi «culturelle»?
En 1966, il ne restait à Mao Tsé-toung que deux leviers sur lesquels il avait encore prise: la culture, via son épouse Jiang Qing, et l'armée, via le maréchal Lin Biao, ministre de la Défense. La Révolution culturelle commence en catimini, fin 1965, par la critique d'une pièce de théâtre qui viserait Mao. Elle se déchaînera ensuite contre toute forme d'expression culturelle issue de l'histoire chinoise ou de l'étranger. Écoles et universités resteront fermées des années. Dans tout le pays, la destruction des témoignages du passé sera systématique et massive.

  • Quelle étincelle pour l'explosion?
Isolé à Pékin, Mao manoeuvre depuis Shanghai. La «Circulaire du 16 mai» lance la «Grande révolution culturelle prolétarienne». Un «Groupe central de la Révolution culturelle» est mis sur pied, incluant la femme de Mao. Il dirigera la Chine dans les années suivantes.

Mao s'en prend à la puissante municipalité de Pékin, dont le maire tombe bientôt, tandis que les hommes de Lin Biao prennent le contrôle de la garnison de la capitale. La Révolution culturelle peut commencer.

  • D'où est-elle partie?
De l'Université de Pékin, Beida. Le 25 mai, une affiche à grands caractères (dazibao) est rédigée au Département de philosophie, dirigé par Nie Yuanzi (95 ans aujourd'hui), en cheville avec les proches de Mao. Elle appelle «les masses» à se dresser contre les autorités pour «défendre la pensée Mao Tsé-toung» contre «les tenants de la voie capitaliste». L'embrasement est immédiat, les écoles et universités de la capitale suspendent leurs cours. Mao fait publier l'affiche dans tout le pays et le 13 juin, les 117 millions d'élèves et d'étudiants chinois, organisés en «gardes rouges», sont mis en «vacances» pour se livrer à la révolution, libres de parcourir gratuitement tout le pays en train.

  • Que s'est-il passé ensuite?
Un chaos indescriptible: des enseignants sont massacrés, d'autres forcés aux «autocritiques» par leurs élèves. La quasi-totalité des cadres du Parti sont malmenés. Nombre d'intellectuels et d'écrivains se suicident.

Les «gardes rouges» se déchirent en multiples factions rivalisant de fidélité à Mao avant de se combattre, souvent les armes à la main.

Au sommet, purges et contre-purges se succèdent.

Fin 1967, seule l'armée tient encore debout. Elle prend les rênes du pays dans tous les domaines, évitant de justesse une guerre civile généralisée.

Des millions de jeunes sont envoyés en 1968 pour «rééducation» dans des campagnes lointaines et inhospitalières.

Bilan humain de la Révolution culturelle : des centaines de milliers, voire des millions de morts, selon les historiens.

  • Quelle fin?
En 1969, alors que plane une menace de guerre entre l'URSS et la Chine, un congrès du Parti consacre la victoire de Mao. Il prend officiellement Lin Biao, chef de l'armée, comme «dauphin».

En 1971, celui-ci, accusé de complot, meurt dans des circonstances mystérieuses.

Jusqu'à la mort de Mao en 1976, la «bande des quatre», dont sa femme, tentera de maintenir une ligne radicale, avant d'être arrêtée par l'armée un mois après sa disparition.

L'ère de l'ouverture et des réformes va pouvoir bientôt s'ouvrir avec le retour de Deng Xiaoping.

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