Les démons de l'Arabie Saoudite

L'Arabie Saoudite a peur. Peur de l'Iran, son ennemi juré. Peur de... (Infographie Le Soleil)

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(Québec) L'Arabie Saoudite a peur. Peur de l'Iran, son ennemi juré. Peur de l'effondrement des cours du pétrole. Peur de la faillite. Peur de la révolution. Peur de ceux qui critiquent sa décision récente de décapiter 47 «terroristes». Portrait des démons qui hantent les cauchemars d'un royaume aux abois.

Le prince Mohammed... (AP, Hasan Jamali) - image 1.0

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Le prince Mohammed

AP, Hasan Jamali

=> LE «SERPENT» IRANIEN

Quand elle regarde la carte du Moyen-Orient, l'Arabie Saoudite se sent encerclée. Partout, elle voit l'Iran chiite qui avance, comme une pieuvre étend ses tentacules. En Syrie, l'ennemi soutient le président Bachar al-Assad, surnommé le «boucher». Au Liban, il bichonne le Hezbollah. Au Bahreïn, il pousse les chiites à se rebeller contre le roi, un allié fidèle.

L'Arabie Saoudite accuse même l'Iran d'encourager l'agitation dans sa province du Hasa, où se trouve une importante population chiite. Le 2 janvier, en coupant la tête du chef de la contestation, le cheikh Nimr Baqer Al-Nimr, l'Arabie Saoudite lançait un avertissement. Quitte à mettre le feu à toute la région.

Pendant longtemps, les dirigeants saoudiens ont cru que les États-Unis finiraient par bombarder l'Iran, pour l'empêcher de développer la bombe atomique. «Les Iraniens vont en prendre plein la gueule», rigolaient les Saoudiens, en se tapant sur les cuisses. Il faut «couper la tête du serpent iranien», répétait le roi aux Américains, selon une dépêche diplomatique publiée par WikiLeaks.

Le 14 juillet, la signature d'un accord international sur le nucléaire iranien a semé la consternation à Riyad. Pour contrer l'Iran, les Saoudiens auraient alors décidé de durcir le ton. Surtout, ils auraient juré de ne compter que sur eux-mêmes.

Mais la lutte s'annonce longue. Depuis neuf mois, l'armée saoudienne s'enlise dans une sale guerre au Yémen. Tout ça pour écraser la rébellion Houtie, derrière laquelle elle perçoit l'ombre de... de qui déjà? De l'Iran, bien sûr. Comment avez-vous deviné?

Jusqu'ici, les combats ont fait 5700 morts. L'horreur aux portes du royaume. En décembre, dans le couloir d'un hôpital assiégé, un reporter a surpris une engueulade entre deux chirurgiens. Confrontés à deux patients grièvement blessés, ils se disputaient pour savoir lequel possédait les meilleures chances de survie. Celui-là aurait droit la dernière bouteille d'oxygène...

=> TROP DE PRINCES, PAS ASSEZ DE SUJETS

À côté de la monarchie d'Arabie Saoudite, même le Vatican possède des allures de maison des jeunes. Le roi Fahd a exercé le pouvoir jusqu'à sa mort, à l'âge de 84 ans, en 2005. Son successeur, Abdallah, est décédé en fonction, à 90 ans, en 2015. Et Salmane, le nouveau roi, vient de fêter son 80e anniversaire, ce qui ne fait pas de lui un poulain de l'année.

Sitôt arrivé au pouvoir, Salmane a pourtant entrepris de chambarder l'ordre de succession au trône. Officiellement, il voulait rajeunir le pouvoir. Dans les faits, l'exercice a propulsé son fils de 36 ans, Mohammed, au deuxième rang dans l'ordre de succession. Un outrage pour ceux qui trouvent déjà que le fiston en mène trop large, à titre de ministre la Défense...

À la mi-octobre, le journal britannique The Guardian a publié la lettre d'un prince anonyme, qui appelle à renverser le roi Salmane, qualifié «d'incapable». Le prince s'en prend aux «erreurs de calcul» du monarque, notamment la baisse des cours du pétrole et la guerre au Yémen. «Nous nous rapprochons de plus en plus de l'effondrement de l'État et de la perte du pouvoir», écrit-il.

Jamais la famille royale n'a paru si divisée. Mais au moins, les farceurs disent que l'identité du prince rebelle ne sera pas découverte de sitôt. En effet, l'Arabie Saoudite compte plus de 4000 princes de sang royal, qui reçoivent chacun un minimum de 15 000 $ par mois, gracieuseté de la Couronne.

=> LA CHUTE DU DIEU PÉTROLE

Allah est grand. Mais l'histoire de l'Arabie Saoudite démontre que pour s'enrichir, il vaut mieux s'en remettre au pétrole.

En novembre 2014, l'Arabie Saoudite parie pourtant sur une baisse des prix du pétrole. Elle croit qu'une guerre des prix portera un coup dur à la jeune industrie du pétrole de schiste américain. La cerise sur le gâteau, c'est que la manoeuvre fera mal à l'Iran, très dépendante de l'or noir. On peut ainsi infliger un énorme oeil au beurre noir au cyclope iranien.

Grave erreur. Car la chute des prix se retourne contre l'Arabie Saoudite. Ces jours-ci, le pétrole s'échange autour de 33 $ le baril. Un désastre, puisque l'Arabie Saoudite a besoin d'un tarif de plus 100 $ pour équilibrer son budget! En l'espace d'un an, le déficit budgétaire atteint 137 milliards $CAN...

Au rythme où vont les choses, le Fonds monétaire international  prévoit que les coffres du royaume se trouveront à sec, d'ici cinq ans. Mais il en faudrait davantage pour que l'Arabie Saoudite renonce à réécrire le livre des records. Le plus gros gratte-ciel du monde est en construction à Riyad. Le plus gros hôtel du monde verra le jour à La Mecque, en 2017. Dix mille chambres. Soixante-dix restaurants. Cinq étages réservés à la famille royale. 

L'Arabie Saoudite ne se contente pas de foncer dans le mur. Elle accélère.

=> LE TERRORISME MADE IN SAUDI ARABIA

Dans des messages diplomatiques révélés par WikiLeaks, Hillary Clinton qualifie le royaume saoudien «de machine à fric du terrorisme». «Les donateurs d'Arabie Saoudite constituent la source la plus significative du financement du terrorisme, à travers le monde», écrit Mme Clinton, en 2009.

Difficile à croire. Depuis les années 70, l'Arabie Saoudite aurait distribué plus de 100 milliards $ pour construire des mosquées et (souvent) propager sa version intégriste de l'islam, depuis la Bosnie jusqu'au Pakistan, en passant par l'Afghanistan. À titre de comparaison, l'Union soviétique a dépensé 7 milliards $ pour propager le communisme mondial, en 70 ans d'existence.

Pas grave. Le monde a besoin du pétrole saoudien. La mauvaise humeur des grandes puissances ne dure jamais longtemps. Depuis 2010, l'Arabie Saoudite a acheté plus de 8 milliards $ d'armes à la Grande-Bretagne. En juin, la France a signé des contrats totalisant 12 milliards $. En novembre, Washington a vendu plus de 6000 missiles guidés par laser et 1500 bunker buster, capables de perforer plusieurs mètres de béton. Montant de la facture : 1,2 milliard $.

Même le nouveau gouvernement du Canada ne veut pas renoncer à des ventes d'armes d'une valeur de 15 milliards $, conclues avec les Saoudiens. Durant la campagne électorale, Justin Trudeau assurait qu'il ne s'agissait que de «jeeps» inoffensifs. Depuis, on a découvert qu'il s'agit de véhicules blindés, équipés de puissantes armes antichar. 

Business is business. Bienvenue dans le club des grands hypocrites, Justin Trudeau. 

=> UN ROYAUME SANS COEUR?

Qui versera une larme pour une Arabie Saoudite, qui crucifie encore certains condamnés? Qui s'apitoiera sur le sort d'un royaume qui condamne un blogueur à subir 1000 coups de fouet? Ou qui traite des millions de travailleurs étrangers comme des esclaves? «L'Arabie Saoudite, c'est un "État islamique" qui a réussi», a pu écrire l'écrivain algérien Kamel Daoud, dans le New York Times.

Même si elles ont obtenu le droit de vote aux élections municipales, les femmes saoudiennes ne peuvent pas conduire de voiture. Au tribunal, leur témoignage vaut généralement la moitié de celui d'un homme. Jusqu'à récemment, elles devaient obtenir la permission d'homme pour voyager à l'étranger.

Mais voilà que la réputation du pays est entachée sur un point beaucoup plus sensible : la protection des lieux saints de l'Islam. Le 25 septembre, plus de 700 pèlerins ont trouvé la mort à la Mecque, lors d'une bousculade. 

Après les dizaines de milliards de dollars engloutis pour rendre le pèlerinage plus sûr, l'affaire est devenue un symbole de l'inefficacité de la monarchie. Voire, disent ses critiques les plus virulents, une illustration de son mépris envers la vie humaine.

Au passage, certains prétendent que La Mecque a été défigurée. La plupart des sites historiques ont été rasés, pour faire place à des immeubles bling-bling, d'un goût douteux. «Un désastre, a confié au Monde le directeur de Fondation pour le patrimoine islamique, Irfan Al-Alawi. [...] La maison de Khadija, la première femme du prophète, a été remplacée par des toilettes publiques et un hôtel Hilton a remplacé la demeure du premier calife de l'Islam, Abou Bakr.»

=> DEMAIN LA RÉVOLUTION

Malgré ses dessous horribles, l'Arabie Saoudite a toujours été vantée comme un «îlot de stabilité». Mais pour combien de temps encore?

Vrai que la chute de la dynastie des Saoud a été annoncée plus souvent que l'arrivée d'un remède miracle contre le rhume. Vu de l'extérieur, on mesure mal l'étonnante capacité de survie du Royaume. Un exemple? En 1960, la capitale, Riyad, n'était qu'une paisible bourgade de 150 000 habitants. Elle en compte 5,7 millions.

Une blague résume même le caractère prétendument souple des Saoudiens. 

Un jour, le roi décide de tester la patience du peuple. Il ordonne l'installation d'un point de contrôle sur une route très fréquentée de la capitale, Riyad. Personne ne se plaint. Alors, il demande à un policier de vérifier les identités, pour augmenter l'attente. Toujours pas de réaction. Déterminé à se rendre aux limites de la tolérance de ses sujets, le roi commande au policier d'en faire plus. Après le contrôle des identités, il ordonne aussi de distribuer une amende à tous les conducteurs. La file de voitures s'allonge démesurément, mais personne ne rouspète. Pour en finir, le roi décide alors de dépasser les bornes. En plus de contrôler les identités et d'imposer des amendes farfelues, le policier devra gifler tout le monde.

Pif! Paf! À la fin, un automobiliste explose de colère. Le policier le conduit jusqu'au roi. Vaguement soulagé, le monarque lui demande d'expliquer sa saute d'humeur.

- Votre Altesse, j'ai attendu durant des heures, en plein soleil, se plaint l'homme. Si vous avez l'intention de nous taper dessus, au moins faites appel à deux policiers, pour que la file avance plus vite!*»

Très drôle. Mais les révolutions sont imprévisibles. Quelques heures avant d'être renversé, le tsar Nicolas II écrivait dans son journal intime : «Il faut que je me remette aux dominos.»

* KAREN ELLIOT HOUSE. On Saudi Arabia: Its People, Past, Religion, Fault Lines and Future, Vintage Books, 2013.

Le roi Salmane et le président de l'Autorité... (Photothèque Le Soleil) - image 2.0

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Le roi Salmane et le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas en 2015

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La monarchie saoudienne en six dates

  • 22 septembre 1932: Fondation du royaume d'Arabie Saoudite par Ibn Saud. Le nouveau pays tire ses maigres revenus de l'agriculture et de l'accueil de pèlerins à la Mecque et à Médine.
  • 3 mars 1938: Découverte de pétrole dans le nord-est du pays, qui restera longtemps la plus importante réserve de pétrole du monde.
  • 14 février 1945: Le président des États-Unis Franklin Roosevelt et le roi Ibn Saud scellent le pacte de Quincy. En échange d'un accès au pétrole, les États-Unis s'engagent à protéger la monarchie. Le pacte, d'une durée de 60 ans, est reconduit en 2005.
  • 20 novembre 1979: Prise d'otages par des islamistes dans la grande mosquée de la Mecque. Il faut deux semaines pour reprendre le contrôle des lieux. Traumatisée, la monarchie accède aux revendications des ultraconservateurs. Les cinémas sont fermés, les femmes sont contraintes de porter le voile, etc.
  • 7 août 1990: Après l'invasion du Koweït par l'armée irakienne, l'Arabie Saoudite fait appel aux Américains pour défendre le pays. Un sacrilège pour les ultraconservateurs, dont un certain Oussama ben Laden.
  • 26 mars 2015: L'armée saoudienne et ses alliés interviennent au Yémen, pour écraser la rébellion houthie, soutenue par l'Iran. Il s'agit de la plus grande opération militaire jamais menée par l'Arabie Saoudite, avec 150 000 soldats et une centaine d'avions de combat.
  • 2 janvier 2016: Exécution de 47 condamnés, dont une quarantaine de djihadistes sunnites et le cheikh Nimr Baqer Al-Nimr, figure de proue de l'opposition chiite de la province du Hasa. En représailles, l'ambassade d'Arabie Saoudite en Iran est incendiée. Rupture des relations diplomatiques avec l'Iran.
 

En chiffres

3,1 millions: La population en 1950

31,5 millions: La population en 2015 

50 %: Population de moins de 25 ans

34e sur 187: Rang du pays sur l'indice de développement humain des Nations Unies, en 2014

25 %: Proportion du budget consacrée à la défense  (environ 78 milliards $)

90 %: Part des revenus pétroliers dans le budget de l'Arabie Saoudite (2015)

Sources: Nations Unies, Banque mondiale, Fonds monétaire international

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