L'Arabie Saoudite rompt ses liens avec l'Iran

Devant l'ambassade saoudienne à Téhéran, des manifestants ont... (AP, Vahid Salemi)

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Devant l'ambassade saoudienne à Téhéran, des manifestants ont brûlé des drapeaux américains et israéliens, alliés de l'Arabie saoudite contre l'Iran, en guise de protestation après l'exécution de 47 personnes, dont le cheikh Nimr Baqer Al-Nimr.

AP, Vahid Salemi

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Amir Vahdat, Jon Gambrell
Agence France-Presse
Téhéran

L'Arabie Saoudite a rompu ses relations diplomatiques avec l'Iran, dimanche, alors que les tensions entre les deux puissances régionales s'aggravent après l'exécution d'un important chef religieux chiite par les autorités saoudiennes.

Le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel Al-Jubeir, a déclaré dimanche soir que le personnel diplomatique iranien avait 48 heures pour quitter le pays. Il a également annoncé le rappel du personnel diplomatique saoudien en poste en Iran.

Des manifestants en colère sont entrés dans l'ambassade d'Arabie Saoudite à Téhéran dans la nuit de samedi à dimanche pour protester contre l'exécution du cheikh Nimr Al-Nimr, un leader de la communauté chiite saoudienne.

Les autorités iraniennes ont vivement dénoncé l'exécution. Le leader suprême de l'Iran, l'ayatollah Ali Khamenei, a mis l'Arabie Saoudite en garde contre la «vengeance divine».

L'Arabie Saoudite, un royaume ultraconservateur à majorité sunnite, et l'Iran, une théocratie à majorité chiite, sont à couteaux tirés depuis des années, rivalisant pour exercer leur contrôle dans la région. Les deux pays soutiennent les camps opposés dans les guerres civiles en Syrie et au Yémen.

Samedi, l'Arabie Saoudite avait annoncé l'exécution du cheikh Nimr Al-Nimr aux côtés de 46 autres individus, dont trois dissidents chiites et plusieurs militants d'Al-Qaida. Il s'agit de la plus importante mise à mort de masse effectuée par le royaume en 30 ans.

Avant son arrestation en 2012, le cheikh Al-Nimr était l'une des figures les plus connues du mouvement de protestation de la minorité chiite saoudienne, et son exécution a été vivement dénoncée par les chiites de la région.

Dans une déclaration publiée sur son site Web dimanche, l'ayatollah Khamenei a affirmé que le cheikh Nimr Al-Nimr n'avait jamais invité les gens à prendre les armes ou à fomenter des complots et que tout ce qu'il avait fait, c'était de critiquer publiquement les autorités saoudiennes. La puissante garde révolutionnaire iranienne a pour sa part soutenu que cet «acte de sauvagerie médiéval» de l'Arabie Saoudite entraînerait la chute de la monarchie du pays.

Le ministère saoudien des Affaires étrangères a répliqué qu'en dénonçant l'exécution, Téhéran avait révélé son vrai visage et confirmé son appui au terrorisme. Dans une déclaration relayée par l'agence de presse officielle du royaume, le ministère a accusé l'Iran de «sectarisme aveugle» et l'a prévenu qu'en «défendant les gestes des terroristes», il se rendait complice de tous leurs crimes dans la région.

Le cheikh Al-Nimr avait été reconnu coupable d'accusations liées au terrorisme, mais avait nié avoir encouragé la violence.

Tôt dimanche matin, des manifestants se sont rassemblés devant l'ambassade saoudienne à Téhéran et ont scandé des slogans contre le royaume. Certains d'entre eux ont lancé des pierres et des cocktails Molotov sur l'édifice, l'incendiant partiellement, a indiqué le général Hossein Sajedinia dans des propos diffusés par l'agence de presse iranienne Tasnim. Il a plus tard annoncé que les policiers avaient dispersé la foule et procédé à des arrestations.

Quelques heures après les événements, le procureur de Téhéran, Abbas Jafari Dowlatabadi, a révélé que 40 personnes avaient été arrêtées en lien avec la manifestation devant l'ambassade et que les enquêteurs cherchaient d'autres suspects, selon l'agence de presse iranienne ISNA.

 

Le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel Al-Jubeir,... (AFP, Ahmed Farwan) - image 2.0

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Le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel Al-Jubeir, a déclaré dimanche soir que le personnel diplomatique iranien avait 48 heures pour quitter le pays.

AFP, Ahmed Farwan

«Un martyr»

Le président de l'Iran, Hassan Rohani, a pour sa part condamné l'exécution du cheikh Nimr Al-Nimr, tout en qualifiant les manifestants de l'ambassade saoudienne «d'extrémistes».

Le leader du Hezbollah libanais, Hassan Nasrallah, a déclaré que le cheikh Al-Nimr était un «martyr, un guerrier saint». Le principal chef religieux chiite de l'Irak, le grand ayatollah Ali Al-Sistani, a aussi qualifié le cheikh de martyr.

Les pays occidentaux ont semblé vouloir apaiser les tensions dans la région.

À Washington, le porte-parole du département d'État, John Kirby, a déclaré que l'administration Obama était au courant de la rupture des relations diplomatiques entre l'Arabie Saoudite et l'Iran. «Nous pensons que l'engagement diplomatique et les conversations directes restent essentielles pour résoudre les divergences et nous continuerons d'appeler les leaders de la région à prendre des mesures pour apaiser les tensions», a dit M. Kirby.

Au Canada, le ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, s'est dit préoccupé par la situation.

«Le Canada craint particulièrement que l'exécution du cheikh Nimr Al-Nimr n'exacerbe les tensions sectaires dans la région. Nous appelons les autorités saoudiennes ainsi que les dirigeants locaux et régionaux, y compris ceux de l'Iran, à travailler avec toutes les communautés pour désamorcer ces tensions et promouvoir la réconciliation», a-t-il déclaré dans un communiqué publié dimanche soir.

Une «agression», disent les chiites irakiens

L'Irak, pays à majorité chiite, a été profondément... (AP, Karim Kadim) - image 4.0

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L'Irak, pays à majorité chiite, a été profondément indigné par l'exécution du cheikh Al-Nimr. À Bagdad, la population a pris la rue pour protester contre le régime des Al-Saoud. 

AP, Karim Kadim

Les autorités politiques et religieuses en Irak, pays à majorité chiite, ont condamné dimanche l'exécution en Arabie Saoudite du dignitaire chiite saoudien Nimr Al-Nimr, qualifiée d'«agression».

«Nous avons accueilli avec une immense tristesse et des regrets l'annonce de [la mort en] martyr d'un groupe de nos frères dans la région», a dit dans un communiqué la plus haute autorité chiite en Irak, l'ayatollah Ali Sistani.

«Le versement de leur sang pur, y compris celui du cheikh Nimr, est une injustice et une agression», a-t-il ajouté. Le chef religieux saoudien était une importante figure de la contestation contre le pouvoir dans le royaume saoudien, pays à majorité sunnite.

Les réactions d'indignation et de condamnation des leaders chiites irakiens se multiplient depuis l'annonce samedi de l'exécution par les autorités saoudiennes de Nimr Al-Nimr.

L'influent chef chiite irakien Moqtada Al-Sadr a qualifié l'exécution de Nimr d'«horrible attaque» contre les chiites. Plus radical, Mohammed Taqi Al-Moudarressi, un autre chef religieux basé dans la ville sainte chiite de Kerbala a parlé d'une «déclaration de guerre contre tous les musulmans».

De son côté, le ministère irakien des Affaires étrangères a accusé l'Arabie Saoudite d'utiliser la guerre contre le «terrorisme» comme un prétexte pour museler ses opposants.

Lutte à Daech

«Les accusations de terrorisme pour lesquelles [Nimr] a été exécuté devraient être lancées contre les criminels terroristes de Daech, et non contre un opposant exprimant la volonté de la nation», a-t-il dit dans un communiqué.

Faisant écho aux déclarations du premier ministre irakien Haider Al-Abadi samedi, il a ajouté que le royaume saoudien menaçait sa propre stabilité ainsi que celle de la région.

«Exécuter un homme de religion et un opposant pacifique, tout en fermant les yeux sur [...] des religieux soutenant les terroristes avec de l'argent et des armes, est une discrimination sectaire flagrante», selon lui.

Plusieurs petites manifestations ont eu lieu à Bagdad et dans d'autres villes d'Irak, y compris à Nassiriyah pour protester contre l'exécution de cheikh Nimr.

À Bagdad, quelques dizaines de personnes, dont des chefs religieux, arborant des portraits de Nimr, ont scandé des slogans contre Ryad.

«La maison des Al-Saoud a ouvert les portes de l'enfer à son propre régime», a dit un homme de religion Ahmed Al-Chahmani.

Le royaume saoudien a rouvert le 15 décembre son ambassade en Irak, fermée en 1990 lors de l'invasion du Koweït par les troupes de Saddam Hussein. L'ambassadeur saoudien Thamer Al-Sabhan, arrivé à Bagdad il y a quatre jours, a assuré dans un message sur les réseaux sociaux que le gouvernement irakien assurait sa sécurité.

Plusieurs dignitaires religieux et manifestants en Irak ont appelé à la fermeture de l'ambassade et à l'expulsion de l'ambassadeur du pays.

Violence et indignation en Iran

L'exécution en Arabie Saoudite d'un dignitaire chiite a exacerbé dimanche les tensions au Moyen-Orient, notamment en Iran où l'ambassade saoudienne a été en partie détruite par des manifestants et à Bahreïn, théâtre d'affrontements entre policiers et chiites.

La mise à mort du cheikh saoudien Nimr Baqer Al-Nimr, un critique virulent du pouvoir à Ryad, a également provoqué la colère dans les communautés chiites d'Arabie Saoudite, d'Irak, du Liban et du Yémen ainsi qu'au Pakistan et au Cachemire indien.

Le dignitaire de 56 ans a été exécuté samedi avec 46 personnes condamnées pour «terrorisme», dont la majorité pour des attentats attribués au réseau sunnite Al-Qaida. Il s'agit selon Human Rights Watch de la «plus importante exécution en masse» en Arabie Saoudite depuis 1980.

Les critiques les plus violentes sont venues d'Iran, grand rival chiite de l'Arabie Saoudite sunnite dans la région, alors que l'ONU, les États-Unis et l'Union européenne ont dit craindre que l'exécution n'enflamme davantage les tensions entre les communautés chiite et sunnite.

«Sans aucun doute, le sang du martyr [Nimr] versé injustement portera ses fruits et la main divine le vengera des dirigeants saoudiens», a averti le guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei.

Quelques heures plus tôt, en milieu de nuit, des centaines de personnes en colère ont lancé des cocktails Molotov contre l'ambassade d'Arabie Saoudite à Téhéran dans laquelle ils ont pénétré. «Le feu a détruit l'intérieur de l'ambassade», selon un témoin.

Le consulat saoudien à Machhad a également été attaqué. Quarante manifestants ont été arrêtés à Téhéran et quatre à Machhad.

Tout en dénonçant l'exécution du dignitaire saoudien, le président iranien Hassan Rohani a jugé «injustifiables» les attaques contre les représentations saoudiennes, que la police diplomatique a été chargée de protéger. Plus d'un millier de personnes ont manifesté dans la journée à Téhéran, mais sans incident.

Un rassemblement s'est tenu à proximité de l'ambassade saoudienne malgré l'interdiction du gouvernement. Avant d'être dispersés par la police antiémeute, les manifestants ont crié «Mort à Al-Saoud», du nom de la famille régnante à Ryad et des drapeaux américains et israéliens ont été brûlés.

La rue où est située l'ambassade a été rebaptisée du nom du dignitaire chiite exécuté, selon l'agence iranienne Isna. Si l'indignation et la colère sont particulièrement fortes en Iran, des chiites ont manifesté aussi en Arabie Saoudite et en Irak.

L'ayatollah Ali Sistani, plus haute autorité chiite en Irak, a qualifié d'«agression» le «versement du sang pur» des exécutés.

Au Liban, Hassan Nasrallah, chef du puissant mouvement chiite Hezbollah allié de l'Iran, a condamné le «terrorisme» et le «despotisme» de l'Arabie Saoudite.

À Bahreïn, des affrontements violents ont opposé la police à des manifestants de la communauté chiite, majoritaire dans ce pays dirigé par une dynastie sunnite, qui protestaient contre l'exécution de Nimr.

Au-delà du Moyen-Orient, des manifestations contre l'Arabie Saoudite ont eu lieu au Pakistan ainsi qu'au Cachemire indien où des centaines de manifestants chiites se sont affrontés à la police qui a tiré des gaz lacrymogènes.

Le cheikh Nimr avait été condamné à mort en 2014 pour «terrorisme», «sédition», «désobéissance au souverain» et «port d'armes». Il avait été la figure de proue du mouvement de contestation qui avait éclaté en 2011, dans la foulée du Printemps arabe, dans l'est saoudien où vit l'essentiel de la minorité chiite qui se plaint de marginalisation.

Les États-Unis inquiets

Son exécution préoccupe les États-Unis, un allié de l'Arabie Saoudite, qui craignent que les «tensions communautaires s'exacerbent», une crainte partagée par Paris, l'ONU et la chef de la diplomatie de l'UE Federica Mogherini qui a parlé au téléphone avec les ministres saoudien et iranien des Affaires étrangères.

Au Yémen, pays ravagé par la guerre où Ryad mène une campagne militaire contre les rebelles chiites pro-iraniens, le pouvoir a exprimé son soutien à l'Arabie Saoudite.

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