Déplacer les populations pauvres; le Conseil du patronat soulève la colère en région

Grosses-Roches, au Bas-Saint-Laurent, figure en tête de liste... (Photo collaboration spéciale Romain Pelletier)

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Grosses-Roches, au Bas-Saint-Laurent, figure en tête de liste des 152 municipalités les plus dévitalisées.

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Johanne Fournier, Gilles Gagné
Le Soleil

(Grosses-Roches) «Je suis totalement sidéré d'un tel retour en arrière en termes de développement», dénonce le maire de Grosses-Roches, dans la Matanie. «Ça me fait peur!» André Morin, qui dirige la municipalité la plus dévitalisée du Québec, réagit à une proposition incendiaire soutenue jeudi par le Conseil du patronat du Québec (CPQ) en commission parlementaire. En résumé, cette proposition invite le gouvernement à déplacer les populations des municipalités les plus pauvres.

«Au lieu de travailler à nous développer, on travaille à nous détruire! s'insurge M. Morin. On peut pas concevoir qu'on va développer une société sur la base d'un principe comme celui-là! Il faut plutôt que les grandes régions industrielles nous donnent la capacité de nous développer.»

La fameuse proposition se lit comme suit : «Le Conseil du patronat du Québec invite le gouvernement à réallouer une partie des budgets actuellement consacrés au maintien des municipalités dévitalisées vers des mesures facilitant la relocalisation des ménages qui y habitent.»

Devant les remous créés par cette idée, le CPQ en modifiera le libellé. «C'était pas la façon la plus habile de l'écrire», admet le président-directeur général du CPQ, Yves-Thomas Dorval. «On n'encourage pas l'exode des régions.»

Mais il n'en demeure pas moins, pour plusieurs, que le mal est fait et que le fond de la proposition demeure. «Qu'est-ce qu'il connaît de notre société, ce monsieur-là? demande le maire de la municipalité de 375 habitants. Les propos du CPQ sont tenus par des gens qui sont complètement ignorants de notre réalité, qui ne nous connaissent pas. Pourtant, ils devraient avoir les moyens d'avoir des gens plus compétents pour écrire leurs textes! Grosses-Roches, c'est une population vieillissante. On n'a plus de jeunes. Ils ont sacré leur camp. S'ils sont partis étudier, ils reviennent pas.»

Normandeau renversée

L'ex-ministre des Affaires municipales Nathalie Normandeau se dit renversée par le document du Conseil du patronat, encourageant les migrations interrégionales.

«C'est n'importe quoi», lance-t-elle, sur le bord de la colère. «On s'attendrait à plus de sérieux, à plus de rigueur d'une organisation censée connaître les réalités de tout le Québec, pas seulement celles de Montréal et de Québec. Les entreprises des régions contribuent aussi à l'enrichissement du Québec. Je ne comprends pas ce point de vue.»

En 2005 et en 2006, son ministère portait aussi le nom de «développement régional et occupation du territoire». Elle a piloté, à ce moment-là, les travaux menant à la définition de «municipalités dévitalisées» à laquelle fait allusion le Conseil du patronat dans son document.

«C'est une affirmation facile, qui n'a rien à voir avec la réalité, continue-t-elle. Il n'y a pas un début et une fin en développement. L'économie, c'est cyclique. Le Conseil du patronat devrait savoir ça. Il y a des régions qu'il faut soutenir. Le débat sur l'avenir des régions transcende l'économie. Il s'agit aussi d'occupation du territoire. C'est autant économique que social. Si on veut s'affirmer comme nation, ça veut dire occuper le territoire. C'est plus politique qu'économique. Dans un contexte où le poids démographique du Québec diminue dans la fédération canadienne, les propos du Conseil du patronat pourraient avoir de graves effets, considérant la diminution des paiements de péréquation. Qui dit que les gens appelés à déménager vont rester au Québec?»

Au sujet des municipalités dévitalisées, elle rappelle qu'on «avait pondu un document qui reconnaissait un appui aux municipalités répondant à certains critères de décroissance, comme la démographie en chute, le taux de chômage, le taux de jeunes de 15 ans et moins. Comme société, il fallait reconnaître la spécificité de ces municipalités et la nécessité du coup de pouce ad hoc».

Fiasco total

Historien, enseignant et auteur, Jean-Marie Thibeault, qui a lancé récemment le livre Pour ne pas en finir avec l'arrière-pays gaspésien, tombe aussi à bras raccourcis sur le Conseil du patronat.

«C'est une bande d'ignorants, enlisés dans de vieux principes d'autrefois, selon lesquels faire grossir les villes donne automatiquement de l'emploi, estime-t-il. On l'a déjà essayé et c'est un fiasco total. Aujourd'hui, on nous les ramène.»

Il s'en prend aux explications données par le pdg du Conseil du patronat, Yves-Thomas Dorval, selon lesquelles il faut déménager les ménages quand on a «tout essayé» pour stimuler l'économie des zones dévitalisées.

«Comment calculer qu'on a tout fait?» se demande-t-il. «Si on prend ma localité de Saint-Georges-de-Malbay [un arrondissement de Percé], comment dire, comment être certain, que, dans deux ans, il ne se passera pas un développement structurant? [...] Il compare un village et une usine pour déterminer les conditions de fermeture. C'est une façon de penser qui résume tout en termes économiques. Quand on parle de localités, on ne vise pas la rentabilité des actionnaires, on vise le bien-être des gens.»

Son récent ouvrage met en lumière, documents à l'appui, que l'abandon graduel d'une bonne partie du Québec rural s'est amorcé dans les années 40, et non dans les années 60.

***

Une municipalité dévitalisée, c'est quoi?

Une municipalité dévitalisée désigne une communauté rurale dont la population décline et prend de l'âge, où l'investissement est faible et où l'offre de services locale ne se renouvelle pas. Faute d'emploi, cette situation entraîne, par le fait même, l'exode des jeunes. 

Cette notion a été instaurée en 2006 par le ministère des Affaires municipales et des Régions dans le cadre de la Politique nationale de la ruralité 2007-2014. En utilisant les données du recensement de 2006, le Ministère a établi 152 municipalités jugées dévitalisées au Québec, réparties dans 45 MRC. De ce nombre, 80 de ces municipalités sont situées au Bas-Saint-Laurent, en Gaspésie et sur la Côte-Nord. Les trois municipalités les plus dévitalisées au Québec sont, dans l'ordre: Grosses-Roches en Matanie, Rivière-à-Claude en Haute-Gaspésie et L'Ascension-de-Patapédia dans la MRC d'Avignon en Gaspésie.  Johanne Fournier (collaboration spéciale)

Le Conseil du patronat fait marche arrière

MATANE - Après avoir rédigé, présenté et lu, jeudi, son mémoire sur la stratégie gouvernementale de développement durable, le Conseil du patronat du Québec (CPQ) n'a eu d'autre choix, devant un gigantesque tollé de protestations, que de modifier la proposition qui a mis le feu aux poudres. vendredi après-midi, le libellé a été remanié et le message légèrement édulcoré. 

La proposition initiale

«La dévitalisation graduelle de certaines municipalités est certes pénible pour les travailleurs et les commerçants qui continuent d'y demeurer. Par contre, les commerces et les services publics de proximité dans les autres municipalités qui accueillent les travailleurs migrants et leurs familles se voient consolidés et améliorent leur viabilité. Les migrations interrégionales doivent être vues comme quelque chose de normal, pas comme un mal contre lequel il faut nécessairement lutter à tout prix.

Le Conseil du patronat du Québec invite le gouvernement à réallouer une partie des budgets actuellement consacrés au maintien des municipalités dévitalisées vers des mesures facilitant la relocalisation des ménages qui y habitent.»

La proposition modifiée

«La dévitalisation graduelle de certaines municipalités entraîne évidemment une situation difficile pour les travailleurs et les commerçants qui continuent d'y demeurer. C'est pourquoi, dans un tel contexte, les pouvoirs publics et les parties prenantes doivent travailler ensemble à la mise en place de solutions durables. Le niveau de vie et la qualité de vie des citoyens, peu importe la localité ou la communauté, dépendent de l'activité économique générant des emplois et, donc, des salaires et des revenus décents. Il en va de même pour l'aménagement du territoire, où les différents enjeux, tant économiques, sociaux qu'environnementaux, doivent faire l'objet d'une approche globale et cohérente. C'est d'ailleurs pour ces raisons que le Conseil du patronat du Québec a fréquemment appuyé, et continue de le faire, des projets et des initiatives de développement économique dans les régions touchées.

Le Conseil du patronat du Québec invite le gouvernement à prioriser son intervention dans de telles situations pour aider à la création d'emplois économiquement viables, développer l'employabilité des personnes en âge de travailler dans ces localités par l'acquisition des compétences nécessaires pour occuper ces emplois et pour aider ces travailleurs à avoir accès à ces emplois selon les disponibilités.»  Johanne Fournier (collaboration spéciale)

Le ministre Moreau dénonce la position du CPQ

BONAVENTURE - Pris à partie depuis des mois en raison des coupes budgétaires de son gouvernement en développement régional, le ministre des Affaires municipales et de l'Occupation du territoire, Pierre Moreau, a dénoncé la position du Conseil du patronat, lorsque interrogé à ce sujet pendant son passage à Bonaventure, en Gaspésie.

«Tous les élus présents en commission parlementaire ont dénoncé ces propos. Je pense que c'est une fort mauvaise suggestion», a réagi le ministre, ajoutant que le document initial du CPQ «va à l'encontre des intentions et des gestes posés par le gouvernement. L'occupation du territoire passe par des efforts gouvernementaux à l'endroit des municipalités dévitalisées».

M. Moreau a précisé que son gouvernement étudiait présentement la possibilité de ramener une modulation du financement des infrastructures tenant compte de la taille des municipalités et de leur niveau de vitalité. «Je ne retiendrai pas cette suggestion [du Conseil du patronat]», a-t-il précisé.

À la suite des réponses données à la presse, deux citoyens ont calmement souligné au ministre que les dernières actions de son gouvernement avaient, d'une part, réduit le rôle de la société civile (les non-élus) dans le développement et, d'autre part, les décisions étatiques n'avaient pas comblé les besoins de la région, notamment en transport.  Gilles Gagné (collaboration spéciale)

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