Musulmans de Québec: éviter le piège du voile

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(Québec) L'attentat du 29 janvier à la Grande Mosquée de Québec a soulevé des questions que nous ne nous étions pas beaucoup posées. Pas assez, peut-être. Qui sont les musulmans de Québec? Quelle est leur relation à la religion et à la communauté? En quoi est-elle différente (ou pas) de celle des Québécois de vieille souche? J'ai retenu de mes recherches et entretiens quelques clés qui peuvent aider, je crois, à mieux comprendre qui sont les musulmans de Québec et comment améliorer le «vivre-ensemble». Dernier de 3

9. La réalité complexe du voile musulman

«Le voile est un piège... Il n'a rien à voir avec la religion» - Kenza Elazzouzzi

Voir au parc une femme voilée des pieds à la tête sous un soleil de 30 degrés à côté d'un mari en short et en gougounes heurte nos valeurs d'égalité et de liberté.

On y voit un symbole d'asservissement des femmes et encore davantage s'il s'agit du voile intégral qui ne laisse voir que les yeux. 

Beaucoup y voient une menace ou un présage de ce qui attend le Québec le jour où les musulmans deviendraient majoritaires et voudraient imposer à tous les règles de vie tirées de la charia.

La réalité n'est pas si simple et on aurait intérêt à dédramatiser cette question du voile qui a beaucoup animé la vie politique partisane au Québec et qui divise aussi les musulmans.

«Le voile est un piège», prévient Kenza Elazzouzzi, Marocaine d'origine, qui ne l'a jamais porté. 

Des femmes le portent par choix personnel, d'autres par choix de couple. Certaines par habitude ou tradition. N'ayant pas connu autre chose, elles auraient le sentiment d'être nues en public sans leur voile. Des petites filles ont parfois hâte de porter le voile, un privilège réservé aux grandes.

Une minorité (on l'espère) y est contrainte par leur mari, la famille ou la communauté. Des femmes musulmanes sont conscientes de leurs droits, d'autres le sont moins. 

Une lecture très littérale du Coran peut suggérer que le voile est une obligation de l'Islam. À l'époque où les textes ont été écrits, l'objectif était de préserver la dignité des femmes.

Une lecture plus «actuelle» du Coran n'en fait pas d'obligation.

Ce fut le cas dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient entre le milieu du XIXe siècle et le milieu des années 60, date à partir de laquelle le voile est progressivement revenu.

«Le voile n'a rien à voir avec la religion», plaide Mme Elazzouzzi, qui a vécu en France avant de venir à Québec il y a 34 ans. 

À l'emploi du gouvernement fédéral, elle est engagée dans la cause des femmes et dans des organismes culturels.

Musulmane de «naissance», Kenza ne pratique pas sa religion, qu'elle dit d'ailleurs mal connaître. 

À l'époque où elle était jeune adulte et rebelle, elle raconte avoir renié sa religion et sa culture arabe. Elle a porté des mini-jupes et s'est beaucoup maquillée en «réaction à ce qu'on attendait alors des femmes arabes». «J'étais très occidentalisée», se souvient-elle. 

Elle a longtemps eu sur le voile une opinion très tranchée, proche dit-elle de celle de la militante anti-islamiste Djemila Benhabib. «Ça se peut que j'aie été raciste face au voile», analyse-t-elle.

Elle a fini par se réconcilier avec ses racines. «J'ai appris à comprendre l'autre partie en moi.»

Elle dit mieux comprendre pourquoi des femmes portent le voile et estime ne pas avoir le droit de juger. 

Son point de vue est désormais plus pragmatique. Elle se demandera si le service est moins bon parce qu'une femme est voilée ou s'il y a un enjeu de santé ou de sécurité avec le voile. Si la réponse est non, pourquoi interdirait-on le voile? 

«Si un signe religieux me dérange, c'est moi qui a un problème.»

Nour Sayem, Syrienne d'origine, est arrivée à Québec à la fin des années 60. Elle s'est éloignée elle aussi de ses racines et de sa religion avant d'y revenir.

Elle fait aujourd'hui ses cinq prières par jour et se décrit comme «plutôt mystique». Elle n'a jamais porté le voile. Pour elle, ce n'est guère plus qu'un bout de tissu. Elle a utilisé le mot «torchon», mais il n'y avait aucun mépris dans son propos. 

Je me souviens d'une entrevue il y a quelques années avec une jeune Tunisienne qui arrivait de Montréal. Elle avait longuement réfléchi avant d'adopter le voile, puis le burkini à la piscine. Elle y voyait une «affirmation féministe» et une façon de répondre à la volonté de Dieu. 

Sa mère, qui n'avait jamais porté le voile, le lui avait reproché.

«Tu finis tes études à l'université, t'as une maîtrise. Qu'est-ce que je vais faire de toi, voilée et pas de job après toutes ces études?» Elle avait trouvé un mari et un travail. Était sereine avec sa décision, même si elle disait sentir le poids des regards. 

Abdoul Echraf Ouedraogo, originaire de Mauritanie, est musulman pratiquant. Sa femme ne porte pas le voile. 

Si elle voulait le porter, il serait embêté. «Je ne sais pas ce que je ferais», dit-il. «Le voile, je ne trouve pas ça très sexy.»

*****

10. Entre la honte et l'affirmation

«Depuis le 11 septembre, c'est la dictature de l'intégration» - Abdoul Echraf Ouedraogo

Le 11 septembre fut un choc pour le monde occidental, mais aussi pour la communauté musulmane, déjà suspecte depuis la guerre en Irak et qui le devenait davantage. 

«La toile était tissée. 2001 ne fut pas le début, mais le summum», analyse Boufeldja Benabdallah, cofondateur du Centre Culturel Islamique de Québec. 

Le 11 septembre a provoqué des réactions contradictoires. 

Certains ont eu «honte» d'être musulmans ou ont voulu gommer leur identité pour échapper à la discrimination. 

Pour d'autres, ce fut le réveil d'un sentiment d'appartenance à leur religion et leur culture. Des divisions sont apparues. «Depuis le 11 septembre, les musulmans pratiquants sont vus comme des ennemis par les non pratiquants», a perçu Rachid Raffa.

«Je savais que j'étais immigrante, mais je l'ai réalisé seulement après le 11 septembre», dit Kenza Elazzouzzi qui a alors cessé de dire qu'elle est Marocaine. «J'avais honte», dit-elle. Elle est aujourd'hui plus sereine avec son identité.

Abdoul Echraf Ouedraogo a vu des amis marocains commencer à prendre de l'alcool pour mieux se faire accepter. 

Plusieurs ont francisé leur nom de façon informelle pour éviter d'être identifiés comme musulmans. D'autres l'ont fait de façon officielle auprès de l'État civil. 

Il y a eu plus de 21 000 changements de noms au Québec depuis 2000-2001, mais il n'y a pas de statistiques sur les motifs.

«Depuis le 11 septembre, c'est la dictature de l'intégration... une logique de la négation», perçoit M.Ouedraogo. «Cette négation est un danger aussi grand de basculer dans l'extrême.» 

*****

11. Tolérance zéro sur le racisme 

«Une obligation de bon samaritain» - Kenza Elazzouzzi

«Lorsqu'on voit quelqu'un tomber, on va l'aider. Il y a une obligation de bon samaritain.» Ce devrait être la même chose avec les propos racistes, plaide Kenza Elazzouzzi. 

«Il faut cesser de mettre la tête dans le sable, réagir et dénoncer.» Les gens se taisent par crainte d'être «le méchant» qui agresse, analyse-t-elle. 

Intervenir «ne veut pas dire de câlisser une volée, mais on peut demander: pourquoi vous faites ça? Qu'est-ce qui vous motive? Je veux comprendre».

Mme Elazzouzzi croit qu'il ne faut pas tolérer l'humour raciste. Pas plus que l'humour sur le harcèlement sexuel ou la santé mentale. 

Le professeur d'anthropologie Abdelwahed Mekki-Berrada parle de «tolérance zéro» sur le racisme dans le discours public et les jokes. «Il faut un message fort pour les enfants.»

Il raconte cette anecdote: un jeune de 15 ans arrive un matin à sa première job d'été. Son nom commence par Ben. «Ben Laden» s'amuse l'animateur du camp de jour. Un autre jeune s'est levé et a pris sa défense devant la superviseure. 

«C'est par là que passe la révolution, croit M. Mekki-Berrada. Par les soupers de Noël, les sorties entre amis. On ne peut pas faire de joke n'importe quand.»

Policer l'humour dans l'espace public est cependant un projet risqué. La liberté d'expression est une valeur fondamentale, sauf quand elle devient incitation à la haine ou à la violence. 

Je craindrais qu'une chasse aux sorcières contre l'humour crée plus de dommages que de bénéfices. Il est cependant utile de réaliser que l'humour et les discours racistes ont aussi des conséquences. Ils contribuent à banaliser et légitimer les attitudes racistes que la collectivité dit vouloir rejeter. 

*****

12. La clé: l'emploi

«L'emploi, c'est la porte d'entrée pour les relations sociales.» - Abdoul Echraf Ouedraogo

L'emploi est la «question centrale» de toute intégration, rappelle le démographe Abdoul Echraf Ouedraogo. 

«C'est la porte d'entrée pour les relations sociales. On ne va pas au café en demandant: "Veux-tu être mon ami?" C'est au travail que se font les premiers contacts.»

«Pas de revenu, tu ne peux pas sortir, tu ne ne peux pas consommer, ne peux pas être.»

Quand tu as un job, tu passes plus facilement par-dessus les regards et les mots racistes, pense-t-il. 

L'emploi est un des lieux de discrimination les mieux documentés, ont démontré ne nombreuses études statistiques. 

Les taux de chômage des nouveaux arrivants et minorités culturelles sont significativement plus élevés que ceux des Québécois de vieille souche. 

Seul le nom (à consonance étrangère) explique parfois cet écart. «Le mauvais exemple vient du gouvernement», croit Abdoul Echarf Ouedraogo. 

Plusieurs suggèrent de «sortir» l'immigration du MIDI (ministère de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion), perçu comme un petit ministère sans grands moyens et de l'envoyer au ministère du Travail. 

Remanier les structures n'est sans doute pas le remède miracle, mais il faut des moyens pour que l'emploi des immigrants devienne une plus grande préoccupation collective. La qualité du vivre ensemble en dépend. 

*****

13. Cessez de jouer dans le bobo de l'identité 

«Mettez de la laïcité mur à mur s'il le faut, mais cessez d'en parler»  - Abdoul Echraf Ouedraogo

Chaque débat sur l'identité québécoise ramène son lot de discours d'exclusion et de méfiance.

«Il n'est pas sain d'être éternellement en train de parler d'identité», croit le démographe Abdoul Echraf Ouedraogo.

Il faut cesser de débattre à répétition et fixer clairement les règles, suggère-t-il.

«Mettez de la laïcité mur à mur s'il le faut, mais cessez d'en parler et d'envenimer les choses», croit ce musulman pratiquant, originaire de Mauritanie.

Personnellement, il pourrait vivre avec les recommandations sur les signes religieux de la commission Bouchard Taylor. 

M. Ouedraogo reproche par ailleurs aux «élites» d'avoir «instillé chez les Québécois un déficit identitaire».

Il souhaite une société francophone au Québec, mais met en garde contre le danger de trop insister sur la notion de «francophone de langue maternelle». «Ça introduit l'idée que l'immigrant est menaçant», croit-il. Il donne ici son exemple personnel. 

À la question du recensement sur la langue maternelle, il a répondu «peul» et sa femme «wolof». Dans les livres, ça donne zéro pour le français, ce qui pourrait être vu comme un recul du français dans la rue de Val-Bélair où habite la famille. 

Dans les faits, sa femme et lui ne peuvent se comprendre qu'en français, leur langue d'usage au quotidien et celle que le couple transmet à ses quatre enfants.

Je ne crois pas que les débats sur l'avenir du français au Québec et sur l'identité soient inutiles. 

Mais j'entends que chaque nouveau débat qui n'aide pas à clarifier et régler les choses contribue à les empirer.




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