Musulmans de Québec: le miroir déformant des médias

L'attentat du 29 janvier à la Grande Mosquée de Québec a soulevé des questions... (Infographie Le Soleil)

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(Québec) L'attentat du 29 janvier à la Grande Mosquée de Québec a soulevé des questions que nous ne nous étions pas beaucoup posées. Pas assez, peut-être. Qui sont les musulmans de Québec? Quelle est leur relation à la religion et à la communauté? En quoi est-elle différente (ou pas) de celle des Québécois de vieille souche? J'ai retenu de mes recherches et entretiens quelques clés qui peuvent aider, je crois, à mieux comprendre qui sont les musulmans de Québec et comment améliorer le «vivre ensemble». 2e de 3

5. Le rôle déterminant des médias

«Les médias sont plus dommageables qu'une arme.» - Kenza Elazzouzzi

L'attentat du 29 janvier à la mosquée a déclenché une (autre) intifada contre les radios de Québec. On leur a reproché d'avoir contribué à un climat d'intolérance, d'exclusion et de haine. 

Pour peu, on les tenait responsables de la tuerie sans savoir si le jeune tireur écoutait même la radio de Québec. 

Dans la communauté musulmane, on a aussi beaucoup parlé des radios.

Des élus en ont profité pour régler des comptes personnels ou se faire du «capital politique» en lançant la pierre aux radios. Ou en se portant à leur défense.

Voici que le maire de Québec pointe aussi du doigt les messages haineux de lecteurs publiés dans le Journal de Québec. Sans parler des médias dits «sociaux», dont l'effet est souvent le contraire: antisocial. 

Les radios dites «poubelles» ne sont pas sans reproche. Mais sur le sujet délicat du traitement des questions religieuses, il n'y a personne qui soit complètement sans reproche.

Je n'aime d'ailleurs pas le mot radio-poubelle, qui condamne sans discernement toutes les voix radio un peu fortes. 

«Les radios-poubelles, c'est un faux débat», pense Emmanuel Mbai-Hadji Mbaïrewaye, de l'association des Africains de Québec et du comité d'organisation du Mois de l'histoire des Noirs. 

«La radio est un épiphénomène. Il a fallu que la société valide pour en arriver là», analyse Abdoul Echraf Ouedrago.

Plutôt que de chercher bêtement des boucs émissaires, M. Mbaïrewaye préfère une réflexion plus large sur le rôle des médias. 

«Les médias sont plus dommageables qu'une arme», estime Kenza Elazzouzzi. «Ils animent la colère» et ont des «partis pris»; les journalistes ont des «préjugés personnels... montrent de l'ignorance, de la peur et de la méconnaissance des autres cultures». 

La presse a fait un «travail excitatif», perçoit M. Boufeldja Benabdallah, du Centre culturel islamique.

Des études démontrent que les médias peuvent contribuer à l'adaptation et à l'intégration des immigrants, mais qu'ils peuvent aussi y nuire. 

Je serais porté à croire que cela vaut aussi pour le traitement des sujets d'autres minorités culturelles, ethniques, religieuses, sexuelles, etc. 

Dans une thèse de doctorat déposée à l'Université Laval en 2011, la chercheuse Amra Curovac Ridjanovic s'est intéressée aux Bosniaques (musulmans) arrivés à Québec en 2003*. 

Plusieurs des griefs contre les médias s'y retrouvent.

Les familles ont été interrogées dix ans après leur arrivée. 

Plusieurs avaient perçu que les médias avaient donné des explications confuses sur la guerre en Bosnie. Elles en ressentaient un «grand sentiment d'injustice» et avaient eu l'impression que leur «identité et les raisons pour lesquelles ils étaient persécutés et pour lesquelles ils ont dû partir n'étaient pas reconnues».

Des répondants ont dénoncé des «commentaires sarcastiques et blagues de mauvais goût à la radio». D'autres ont été froissés d'être désignés simplement comme des «musulmans». Cela ne permettait pas, croient-ils, de faire la distinction avec «l'image stéréotypée des musulmans arabes et leurs femmes voilées en tant que peuple qui ne boit pas d'alcool».

Une remarque plus large visait la représentation des familles dans les téléromans québécois: «Tout le monde est divorcé, les hommes ont des blondes, les femmes ont des chums, on voit pas de famille normale.»

Malgré les reproches aux médias, des répondants notent que ceux-ci ont eu un «impact positif dans leur adaptation à Québec en suscitant «une atmosphère de sympathie envers les réfugiés».

Voilà beaucoup de matière pour réfléchir à la façon dont les médias traitent des enjeux d'immigration et de religion. 

* «Le rôle des médias dans l'adaptation des réfugiés dans leur pays d'accueil. Le cas des réfugiés bosniaques dans la ville de Québec», Amra Curovac Ridjanovic, thèse de doctorat, Université Laval, 2011. 

*****

6. La petite histoire de l'arrivée des musulmans

«On voulait changer le monde.» - Boufeldja Benabdallah

1970 et suivantes: Les premiers étudiants en provenance du Maghreb (Tunisie, Maroc, Algérie) arrivent à l'Université Laval. 

Boufeldja Benabdallah est l'un d'eux. Un «soixante-huitard, peace and love et idéaliste», se décrit-il. Sa génération rêve de «changer le monde». Il vient aussi pour «apprendre de la démocratie du Québec», dit-il. 

La motivation n'a rien à voir avec un impérialisme religieux.

Certains étudiants rentreront après leurs études; d'autres vont rester. Instruits et parlant bien français, ceux-là vont s'intégrer plutôt bien à la vie à Québec et trouveront du travail. 

Actif dans les mouvements associatifs (sport, politique, culture, etc.), Boufeldja Benabdallah et deux collègues, l'un du Bangladesh, l'autre du Pakistan, aménagent sur le campus un premier local de prière. 

Ce noyau annonce la diversité de la communauté musulmane qui va suivre. M. Benabdallah contribuera plus tard à la fondation du Centre culturel islamique de Québec (1985) qui portera le nom de grande mosquée.

1990 et suivantes: La flambée de violence qui suit l'émergence du Front islamique du Salut en Algérie amène une arrivée importante de réfugiés politiques qui luttent pour leur survie et de familles qui veulent assurer le mieux-être de leurs enfants. 

1993 et suivantes: Le conflit en ex-Yougoslavie pousse des centaines de Bosniaques à trouver refuge à Québec. Ceux-ci parraineront, dans les années 80, la venue de membres de leurs familles.

1999-2000: Plus de 1100 Kosovars fuyant le régime de Slobodan Milosevic arrivent au Québec, principalement à Montréal et Québec. La situation s'étant rapidement normalisée au Kosovo, beaucoup de ces réfugiés sont repartis.

2008: Le gouvernement du Québec change les règles pour les étudiants étrangers qui peuvent désormais obtenir plus facilement un statut de résident permanent. Des Maghrébins et Africains vont s'en prévaloir. 

2008 et suivantes: Le Canada ouvre ses portes aux Rohingyas, une minorité musulmane maltraitée en Birmanie et contrainte de vivre dans des camps au Bangladesh. Ils seront quelques centaines à s'installer à Québec.

2016: Québec accueille plusieurs centaines de réfugiés syriens, conformément à la promesse électorale de Justin Trudeau.   

À ces immigrants et réfugiés de confession musulmane et à leur famille et descendants s'ajoutent des Québécois de «vieille souche» convertis à l'islam.

*****

7. Briser l'amalgame du terrorisme

«Comment a-t-on pu croire que tous les musulmans étaient des terroristes?» - Abdelwahed Mekki-Berrada

«Comment a-t-on pu croire que tous les musulmans étaient des terroristes?» 

Abdelwahed Mekki-Berrada, professeur en anthropologie à l'Université Laval, en reste abasourdi. Il espère que l'attentat de Québec «sonnera le réveil».

Il ne s'agit pas de banaliser la gravité des attentats commis par des groupes islamistes radicaux.

M.Mekki-Barrada rappelle cependant que la violence et les extrémismes sont multiformes: «Mao, Marx, Hitler, maintenant Trump soutenu par une droite religieuse près de suprémacistes blancs.»

«Il y a des excès dans toutes les religions et idéologies», dit-il.

«Il y a une tendance à croire que plus tu pratiques (religion), plus tu es extrémiste (et à risque de devenir terroriste). C'est faux», insiste le démographe Abdoul Echraf Ouedrago. «Un juif hassidique ne tuerait pas une mouche», dit-il. 

Des terroristes du 11 septembre ont été vus quelques jours avant l'attentat buvant de l'alcool au bar, rappelle-t-il. Ça ne colle pas à l'image du «bon musulman» orthodoxe.

Les résultats préliminaires d'une étude sur le «soutien à la radicalisation violente» chez les étudiants de cégep québécois suggèrent que les plus «partisans» de la violence n'ont pas d'attaches religieuses.

La pratique religieuse aurait même un effet calmant, a observé M. Mekki-Berrada. Le fait d'être anxieux et dépressif ou d'avoir été soi-même victime ou témoin de violence influence cependant les résultats. Mille huit cents étudiants de huit cégeps, dont celui de Sainte-Foy, ont répondu à l'enquête.

*****

8. Une présence discrète 

«Une petite communauté faible et désorganisée» - Rachid Raffa 

La place de l'islam au deuxième rang des religions du monde (25% de la population mondiale) derrière les chrétiens (33%) évoque une image de force.

Un portrait assez différent de la réalité du Canada où la communauté musulmane compte pour environ 3% de la population et à peine plus de 1% dans la région de Québec.

Les premiers Maghrébins musulmans arrivés à partir des années 70 étaient regroupés autour de l'Université Laval et dans Sainte-Foy.

Plusieurs y habitent encore, mais cette communauté s'est depuis éparpillée. L'esprit associatif du début s'est émoussé et aujourd'hui c'est davantage «chacun pour soi», a noté Boufeldja Benabdallah, cofondateur du Centre culturel islamique. 

«Nous sommes une petite communauté faible et désorganisée», constate Touhami Rachid Raffa, qui fut là depuis les débuts.

«Il y a de l'individualisme. On n'a pas une masse critique de gens impliqués. Notre élite n'est pas à notre service. Ceux qui ont réussi ne sont pas nos leaders locaux», regrette-t-il. 

La communauté musulmane de Québec est diversifiée, rappelle Mekki-Berrada. Cela peut poser des problèmes de représentativité et d'affiliation. «Qui représente qui? Qui finance qui?» 

Il faudrait s'assurer de la représentativité de ceux qui parlent au nom de la communauté pour «ne pas exacerber les tensions», suggère le professeur.

Les sept mosquées et lieux de prière de Québec** sont officiellement tenus par des bénévoles qui misent sur les collectes de fonds pour les achats, l'entretien et les agrandissements. 

La communauté musulmane de Québec aura mis plus de 40 ans à obtenir un cimetière si son récent projet à Saint-Apollinaire se concrétise.

** Grande mosquée du chemin Sainte-Foy; mosquée Annour, rue Myrand; mosquée de la Capitale, rue Marie-de-L'Incarnation; mosquée de Québec (Bel Agir) sur la 1re Avenue; salle de prière Masjid AL-rahma, rue de la Couronne; salle de prière de Lévis, rue Bégin; salle de prière du pavillon Parent à l'Université Laval. 




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