Musulmans à Québec: qui sont vraiment ces voisins?

L'attentat du 29 janvier à la Grande Mosquée de Québec a soulevé des questions... (Infographie Le Soleil)

Agrandir

Infographie Le Soleil

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) L'attentat du 29 janvier à la Grande Mosquée de Québec a soulevé des questions que nous ne nous étions pas beaucoup posées. Pas assez, peut-être. Qui sont les musulmans de Québec? Quelle est leur relation à la religion et à la communauté? En quoi est-elle différente (ou pas) de celle des Québécois de vieille souche? J'ai retenu de mes recherches et entretiens quelques clés qui peuvent aider, je crois, à mieux comprendre qui sont les musulmans de Québec et comment améliorer le «vivre-ensemble».  1er de 3

1. Ne pas réduire l'identité

«Je ne suis qu'un musulman, tabarnak» - Touhami Rachid Raffa

«On me réduit à n'être qu'un musulman», déplore Touhami Rachid Raffa. J'ai hésité à reproduire ses mots. Je sais qu'ils peuvent choquer et ce n'est pas ce que je cherche.

J'ai cependant trouvé que ce «tabarnak» rendait bien le niveau d'exaspération (et d'intégration) de cet algérien, intellectuel et cultivé, venu au Québec il y a 42 ans.

Ils sont nombreux à partager cette impression d'être «réduits» à n'être que des musulmans.

Comme si leur religion était leur principal (ou seul) trait de personnalité. Comme s'il était plus significatif d'être né musulman que d'être un père ou une mère de famille, un travailleur, un étudiant, un militant, un prof ou un artiste.

On ne définit pas un Québécois de vieille souche par sa religion catholique. À moins peut-être de parler d'un curé, et encore. 

On s'intéresse à l'humain, à ce qu'il est, ce qu'il vit, ce qu'il pense de son voisinage et de sa ville ou de son pays. 

Au Québécois de vieille souche, on ne parle pas de religion. On ne lui demande pas d'expliquer ou de condamner ce que d'autres catholiques ont pu faire de mal ici ou ailleurs. Aux juifs, on ne demande pas plus d'expliquer ou de condamner les gestes des soldats ou du gouvernement israëliens.

Alors pourquoi, avec les musulmans?

Je n'y vois pas de racisme ou de mauvaise intention, mais le résultat est le même. Nous contribuons aux stéréotypes sur les musulmans en les réduisant à leur religion. 

Quand je dis «nous», je parle des citoyens en général, élus, acteurs de la vie publique et médias. Beaucoup les médias, je dirais, car c'est nous qui «racontons» les musulmans sur la place publique. 

L'actualité internationale et le programme politique local ne cessent de ramener le «sujet musulman» dans l'actualité et on se sent le devoir de mieux expliquer les musulmans à nos lecteurs et auditeurs.

Et que fait-on pour parler des musulmans? On va là où on est certain de trouver des musulmans. À la mosquée, dans les lieux de prières ou les associations religieuses. 

On y trouve des gens très bien dont on rapporte, le plus souvent avec empathie et ouverture, les propos et enseignements. 

Sauf que ce faisant, on n'aura parlé qu'à des musulmans pratiquants qui ne représentent pas la majorité des musulmans établis au Québec. Cela crée des distorsions en renforçant l'idée que les musulmans sont religieux avant toute autre chose.

*****

2. Lever les tabous 

«L'innocence tranquille du racisme ordinaire» - Touhami Rachid Raffa

Touhami Rachid Raffa n'a «pas eu le parcours de l'immigrant combattant qui a souffert», dit-il. 

Après des études en droit maritime et en littérature française en Algérie et au Maroc, un poste l'attendait à son arrivée à Montréal. 

Il a plus tard été choisi à un concours d'embauche du ministère des Transports, faisant mentir les pronostics de ses amis. 

S'il n'en fut pas la première victime, il est témoin depuis des «décennies» de ce qu'il appelle «l'innocence tranquille du racisme ordinaire».

Des scientifiques qualifiés boudés par des employeurs; le «ghetto obligé» des chauffeurs de taxi; le médecin reçu par le Collège mais incapable de trouver une résidence pour terminer sa formation, etc. 

Les «petites tragédies» s'accumulent dans une «ignorance voulue», jette-t-il. «Pire que le silence coupable», c'est un «désintérêt total». «Il faut lever le tabou sur le mot racisme», implore M.Raffa, qui fut président du Centre culturel islamique de Québec. 

«J'espère que l'attentat sera un électrochoc pour les Québécois et le gouvernement», souhaite-t-il.

Le reste du Canada traite mieux ses nouveaux arrivants, perçoit-il. «L'élite québécoise est tournée vers Paris au lieu de Toronto.»

Abdelwahed Mekki-Berrada est professeur à l'Université Laval en anthropologie, discipline qu'il décrit comme l'«étude de la diversité pour la comprendre». 

Il y a probablement croisé le jeune Bissonnette, mais n'en a aucun souvenir.  

M. Mekki a vécu dix ans à Montréal et six ans aux États-Unis avant de s'installer à Québec en 2006. 

«Je voulais rentrer chez nous», dit-il pour expliquer le choix du Québec. C'est ici qu'il a perçu pour la première fois les «regards et les attitudes». Ici qu'on l'a traité pour la première fois «d'importé». 

Au lendemain de la vigile, il rapporte qu'une petite fille marocaine de 8 ans est rentrée de l'école en racontant avoir entendu d'un autre enfant ces mots assassins : «Il n'en a pas tué assez.» 

«Il y a du racisme et de la xéno-phobie à Québec», dit-il. 

«Une masse critique» de gens qui vivent dans la «crainte de l'autre».

«Chercher un bouc émissaire est une façon de se défiler», croit-il. «Les facteurs qui mènent à la tragédie sont multiples et complexes : discours de radios, discours d'imams, discours d'élus et de la société en général.»

Au lendemain du drame, ses étudiants lui ont apporté des fleurs. Il croit au «message de pardon» pour «éviter une réplique» à l'attentat du 29 janvier.

Il dit avoir de la peine pour la mère du jeune tueur. «Je la plains, j'aimerais lui faire un câlin.»

M. Mekki-Berrada a amené ses enfants au Maroc il y a quelques années. «Il faut comprendre d'où on vient pour savoir où on va», dit-il. La demande des enfants est venue après quelques jours : «On s'en retourne chez nous.» 

*****

3. La majorité ne pratique pas

«Les gens ne viennent pas au Québec pour prier» - Abdoul Echraf Ouedrago

L'image du musulman rigide, assidu à la mosquée, aux cinq prières quotidiennes et autoritaire sur sa femme et sa famille est erronée. 

La réalité de la communauté musulmane est beaucoup plus éclatée. Autant que peut l'être celle des catholiques et Québécois de vieille souche, formée de fidèles mais, aussi, d'une majorité de non-pratiquants.

Des musulmans ne vont à la mosquée qu'occasionnellement, une fois par année, au ramadan par exemple, comme des catholiques à la messe de minuit. 

Les statistiques sont difficiles à valider, mais le taux de pratique des musulmans à Québec se situe quelque part entre 10 % et 20 %. Ce taux varie selon les régions et les cultures d'origine. 

En extrapolant les données du recensement 2011, on peut estimer qu'il y a entre 8000 et 10 000 musulmans dans la région de Québec. Ça représente environ 1,3 % de la population. 

Si une ou deux personnes sur dix vont à la mosquée, cela donne entre 1000 et 2000 personnes à la prière du vendredi. On est aux limites (et peut-être au-delà) de la capacité des sept mosquées et lieux de prière de Québec. 

Il y a par exemple 400 à 500 places à la Grande Mosquée du chemin Ste-Foy. Guère plus de 80 à la salle de prière de la rue de la Couronne.   

«Les gens ne viennent pas au Québec pour prier», rappelle Abdoul Echraf Ouedrago, un démographe père de quatre enfants, établi à Val-Bélair. 

Mauritanien d'origine, Abdoul est partisan de la laïcité de l'État. Il fréquente la Grande Mosquée de Ste-Foy, où il hésitait déjà à amener son fils ainé avant l'attentat du 29 janvier. Il pressentait qu'il finirait par arriver quelque chose dans les mosquées de Québec. 

Il avait ainsi pris l'habitude de prier adossé aux colonnes de la mosquée, pour ne pas être à la vue immédiate depuis la porte d'entrée.

L'image que je retiens de ma conversation avec Abdoul Echraf n'est cependant pas celle du musulman craintif à la mosquée.

C'est celle d'un père plein d'humour et de dévouement. Lorsque son fils a voulu apprendre à patiner, le père est allé à la patinoire du quartier avec sa chaise, en cachette la nuit pour que personne ne le voie, pour apprendre à se tenir debout sur la glace avant de pouvoir l'enseigner à son fils. 

L'élève a depuis dépassé le maître. Au point d'être gêné des talents de patinage de son père.

L'image que je retiens n'est pas celle du père à la mosquée, mais du père en pèlerinage dans les arénas de ce pays où le hockey est une religion.

*****

4. Grande diversité 

«La communauté musulmane au Québec est plurielle» - Abdelwahed Mekki-Berrada

Environ la moitié des musulmans de Québec ont des racines au Maghreb et dans la langue arabe (Algérie, Maroc, Tunisie, Égypte). 

C'est significatif, mais ça veut dire qu'il y en a autant qui viennent d'ailleurs. 

De l'Afrique subsaharienne (Sénégal, Mali, Niger, Côte d'Ivoire, Guinée, Mauritanie, etc.), du Moyen-Orient (Liban, Syrie, Iran, etc.), de l'Europe (Bosnie, Kosovo) et de l'Asie (Afghanistan, Birmanie, Bangladesh, etc.).

Plusieurs de ceux-là ne sont pas des immigrants sélectionnés et sont arrivés comme réfugiés. Contrairement aux Maghrébins, la plupart ne parlent pas français à leur arrivée et ont des formations très inégales.

La communauté musulmane au Québec est «plurielle», rappelle Abdelwahed Mekki-Berrada, professeur au Département d'anthropologie de l'Université Laval.

Plurielle dans ses convictions et pratiques religieuses; plurielle dans ses origines; plurielle dans sa culture, son éducation, ses valeurs, son âge et son enracinement au Québec.

Touhami Rachid Raffa, 67 ans, est né un 24 juin. Il a grandi dans une Algérie occupée par la France. Dans son quartier cohabitaient juifs, chrétiens et musulmans. Il se souvient d'une femme juive qui allaitait un enfant musulman.

Cette Algérie de diversité n'existe plus. La jeune génération naît dans un «milieu plus homogénéisé», constate-t-il. Un monde qui les «victimise» et où la «religion est encerclée». 

Ceux qui arrivent au Québec aujourd'hui sont «plus coincés, plus méfiants, plus fermés», perçoit-il. 

Ils n'ont pas reçu l'enseignement «humaniste et littéraire» qu'il y avait à l'époque. On a cessé de former des humanistes pour former des ingénieurs, dit-il. On utilise des «manuels pour études islamiques» et on «condamne la philosophie». 

Rachid Raffa ne juge pas cette jeune génération pour qui la vie est moins facile que ce qu'il a connu. «[Naître aujourd'hui], je serais comme eux.»

Depuis dix ans, l'Université Laval accueille près de 1000 étudiants par année en provenance du Maghreb. C'est quatre fois plus qu'au début des années 80.

Plus de la moitié étudient en science, en génie ou au postdoctorat, et près du quart en administration. Donc très peu dans les programmes d'arts et de sciences sociales.

Ce qui a beaucoup changé (pour le mieux), c'est que près de 45 % des étudiants maghrébins de 2015-2016 étaient des étudiantes. La proportion était d'environ 15 % dans les années 80, début 90.




À lire aussi

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer