Lynda Beaulieu, soeur et ange gardien de Robert Lepage

«On me dit souvent: ''T'es pas tannée d'être... (Le Soleil, Erick Labbé)

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«On me dit souvent: ''T'es pas tannée d'être dans l'ombre de ton frère?'' Je ne suis pas dans son ombre, je suis dans sa lumière. Ce gars-là, il m'éclaire. Je marche à côté de lui, pas en arrière, pas en avant: à côté», dit Lynda Beaulieu, soeur de Robert Lepage.

Le Soleil, Erick Labbé

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(Québec) Derrière la carrière phénoménale de Robert Lepage se cache sa soeur, Lynda Beaulieu. Tel un ange gardien, elle veille inlassablement depuis plus de 20 ans à ses intérêts. Surnommée affectueusement la «reine mère» d'Ex Machina, la femme de 57 ans au franc-parler, colorée, entière et authentique, lève le voile sur ses souvenirs d'enfance et son association professionnelle avec son célèbre frère, «un être d'exception».

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Lynda Beaulieu devant les photos d'elle et son frère Robert, à l'époque où ils fréquentaient l'école Saints-Martyrs-Canadiens

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Sur la porte du bureau de Lynda Beaulieu, dans les locaux d'Ex Machina, deux photos en noir et blanc accueillent le visiteur: la sienne et celle de son frère Robert, à l'époque où ils fréquentaient l'école Saints-Martyrs-Canadiens. «Deux ti-culs pas d'avenir de la rue Murray», lance-t-elle, dans une allusion à leur enfance pas toujours facile dans le quartier Montcalm.

Les deux «ti-culs pas d'avenir» s'en sont finalement assez bien tirés, merci. Robert Lepage, l'artiste et dramaturge, n'a plus besoin de présentation, lui qui fait voyager son talent aux quatre coins de la planète. Sa soeur Lynda, de 14 mois sa cadette, veille au grain sur sa carrière depuis plus de 20 ans. «Il n'y a rien qui se rend à Robert sans passer par moi, e-rien», lance-t-elle au Soleil, à l'occasion d'une rare entrevue.

Mais avant d'être la soeur et l'agente du célèbre homme de théâtre, Lynda Beaulieu - qui porte le nom de son mari depuis 40 ans - est d'abord son amie, sa grande complice, sa plus grande critique, mais aussi sa plus grande admiratrice. «L'importance des êtres chers, ça nous a été inculqué très tôt dans notre famille», mentionne-t-elle. «Je me fais assez discrète. Pour moi, être une agente, c'est mettre de l'avant Robert, son travail, celui d'Ex Machina.»

Le décor de son bureau témoigne de son profond attachement pour la famille. Ici et là, des photos de ses deux enfants et de sa petite-fille de 11 ans, mais aussi une kyrielle de souvenirs rattachés à la carrière de son frangin.

Au mur, une grande photo vitrée de Robert, tirée du film Mars et Avril, de Martin Villeneuve. Plus loin, une affiche laminée du film Triptyque dont elle a signé la production. Sur un bureau et le rebord de la fenêtre, des prix recueillis à travers le monde: nomination à un Laurence Olivier Award pour Les plaques tectoniques; un hommage de la ville de Milan pour Le projet Andersen; un badge remis par le cosmonaute Alexeï Leonov, lors de la première de La face cachée de la lune, à Moscou...

«Je ne suis pas quelqu'un qui vit dans le passé, mais on dirait que ça m'aide à me propulser en avant. Le passé m'aide à affronter ce qui s'en vient», avoue-t-elle.

Tout sauf plate 

Revisiter le passé, c'était en partie le but de l'entrevue, Lynda Beaulieu ayant vécu au 887 Murray, aux côtés d'un père chauffeur de taxi qui ne comptait pas ses heures pour assurer la subsistance de ses quatre enfants, et d'une mère ménagère, elle aussi bourreau de travail, toujours le coeur sur la main, prête à s'occuper de ses proches. 

Et grande conteuse aussi. «Elle avait tellement d'histoires spataragonflantes à nous raconter. Robert ne retient pas des voisins...»

Une «enfance hors du commun» a nourri Robert Lepage pour sa pièce 887. «On a vécu beaucoup de choses sur la rue Murray. Comme toutes les familles, on a eu nos drames. Ce n'était pas des années jojo. On n'était pas riches. Ma mère m'envoyait à la caisse populaire, au coin de la rue, pour faire "arranger" son carnet. J'avais cinq ou six ans, je sniquais tout le temps. Je voyais qu'il restait souvent 30 $ dans le compte pour faire l'épicerie pour la semaine, après avoir payé le loyer.»

Malgré tout, poursuit-elle, «nous avons été élevés dans un esprit de partage et de communauté. Malgré le fait qu'on n'avait rien, on en avait assez pour le partager. Ma mère ouvrait la porte aux quêteux qui venaient manger à notre table, tous les samedis et dimanches.»

Outre Lynda et Robert, la famille comptait également deux enfants, Anne et Dave, adoptés en -Nouvelle-Écosse, alors que le père, Fernand, travaillait dans la marine canadienne. À la mort de la grand-mère maternelle, atteinte d'alzheimer, deux autres grands-parents, dont l'un aveugle, en plus d'un vieil oncle célibataire, sont venus habiter chez les Lepage, cette fois sur Brown.

«À 10 ans, j'ai vu ma grand-mère expirer son dernier souffle devant moi. Maman, la maladie, la mort, elle ne cachait pas ça. Ça a été une richesse extraordinaire pour nous. [...] J'ai compris très tôt que lorsque tu meurs, tu ne cherches pas tes clés de char, tu cherches la main de l'autre. La mort, c'est quelque chose de grand, ça donne le goût d'être vivant.»

Mais tout n'était pas noir chez les Lepage, loin de là - de surcroît avec un frère qui possédait déjà une imagination débordante, un avant-goût de l'artiste en devenir. «Jouer avec Robert, quand j'étais petite, c'était tout sauf plate. On a fait des affaires incroyables ensemble. Lui avait les idées, moi le guts. On a failli se faire tuer deux trois fois par notre mère, mais c'est pas grave...»

Lynda se souvient de l'idée qu'a eue un jour son frère, dans le temps des Fêtes, de ramasser tous les sapins mis à la rue pour créer une immense forêt dans la cour arrière de leur bloc appartement. «On jouait là-dedans pis on se faisait des peurs.»

Et aussi, du jeu baptisé «le couvent de chenilles», où ces insectes, dans l'imaginaire de Robert, se transformaient en religieuses que le duo installait dans chaque pièce d'un cloître fictif, construit dans le sable. «Les chenilles montaient partout. Y'avait des cocons en-dessous de la galerie à la fin de l'été...»

Ad Lib au lieu d'Appelez-moi Lise

Lynda a deviné très tôt tout le talent artistique qui habitait son frère, doté comme elle d'un grand sens de l'humour. Elle savait qu'un jour il serait connu. «Je me souviens, j'avais 12 ans et je lui avais dit : "Toi, un jour, on va te voir à Appelez-moi Lise [l'émission de fin de soirée animée dans les années 70 par Lise Payette]. Finalement, il est passé à la télé pour la première fois à l'émission de Jean-Pierre Coallier [Ad Lib].»

«C'était pissant, parce qu'à l'époque, Robert jouait dans la Ligue nationale d'improvisation, et l'animateur a passé son temps à lui parler de hockey, alors que Robert ne connaissait rien là-dedans. Ç'a été une entrevue merdique comme ça s'peut pas...»

Lorsque son frère a déposé sa candidature au Conservatoire de Québec, elle n'a jamais douté un seul instant qu'il serait accepté, alors que lui se faisait du sang de cochon. «Il avait le sens de la répartie, c'est inné chez lui. Mais il avait peur de ne pas être pris. Il se demandait ce qu'il allait faire dans la vie. Je ne l'avais jamais vu aussi nerveux de ne pas avoir quelque chose. Quand il est revenu à la maison après avoir vu son nom sur la liste, il m'a sauté au cou.»

«Tout ça pour faire le fou»

La première fois que Robert a annoncé à son père qu'il voulait devenir comédien, celui-ci n'a pas cherché à le décourager, même s'il craignait que son fils éprouve du mal à gagner sa vie. «Il lui avait dit : ''My God! T'as choisi un méchant métier de crève-faim, mais si c'est ça qui te rend heureux, vas-y''», se souvient Lynda. Plus tard, le paternel a été estomaqué de connaître le salaire que Robert pouvait encaisser pour une semaine de travail dans la Ligue nationale d'improvisation (LNI). Deux fois et demie son salaire hebdomadaire de chauffeur de taxi. «Voyons donc, cr..., ça s'peut pas. Tout ça pour faire le fou devant le monde.» Un soir, Fernand Lepage est allé assister à un match de la LNI, au Centre François-Charon (aujourd'hui le CRDPQ). «Robert avait été nommé la première étoile. Mon père était debout, toi, à l'applaudir, il était fier, il pleurait. [...] Si nos parents étaient toujours vivants, je crois qu'ils seraient plus fiers de nous voir ensemble que de nos carrières. Ils ne voulaient pas qu'on se perde de vue.»  

Québec tatouée sur le coeur

Projet du Diamant... (Fournie par Ex Machina) - image 4.0

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Projet du Diamant

Fournie par Ex Machina

Robert Lepage a Québec tatouée sur le coeur. Sa soeur ne le voit pas vivre ailleurs, même si, il y a une quinzaine d'années, il lui a «fait peur» en parlant d'aller habiter en Europe. «Il aurait pu aller n'importe où, il a été sollicité de partout, mais il a décidé de rester chez lui, à Québec. Il est toujours très heureux de revenir. Ses racines sont ici. C'est un gars de famille, Robert, c'est un gars fidèle.»

Le projet du Diamant, un organisme à but non lucratif qui devrait voir le jour à place D'Youville d'ici quelques années, tient particulièrement à coeur à l'homme de théâtre. Elle le voit d'ici quelques années, lui, «le globe-trotter, l'homme du monde», se faire un plaisir d'accueillir des invités venus des quatre coins du monde. «Robert représente Québec dignement partout où il passe, mais il aime aussi recevoir le monde.»

N'empêche, Lynda Beaulieu ne reste pas insensible aux propos «parfois choquants» de certains animateurs radiophoniques, selon lesquels le dramaturge, «on sait ben, s'est fait faire un théâtre» avec des subventions, et qu'il serait plus approprié, «s'il est riche, de mettre son propre argent là-dedans». Des paroles qui ont valu à son frère de se faire parfois «crier des noms» sur la rue.

Lynda Beaulieu sort les griffes pour se porter à sa défense. «Ça m'attriste. On a l'air d'être une teigne [...] T'as juste envie de leur répondre: "Écoutez, mes cocos de Pâques, son argent, ça fait longtemps qu'il l'a investi dans la société. Ça fait 10 ans qu'on travaille fort sur ce projet et qu'on a payé de notre poche."

«Est-ce que les gens pourraient comprendre que les subventions, si on ne les avait pas données à Québec, on les aurait données à Montréal? lance-t-elle. Pourquoi vous n'êtes pas contents que cet argent vienne chez nous? Tant mieux si on réussit. Pourquoi ne pas saluer ça?»

Lynda Beaulieu réfute les allégations voulant que tout se déroule en catimini, de façon hermétique. Le moment venu, toutes les étapes de la construction du Diamant pourront être vues en direct sur le site d'Ex Machina. «On veut que ce soit un lieu ouvert. Ce n'est pas le lieu de Robert Lepage, c'est celui des gens et des artistes de Québec [...] C'est triste de voir le talent de chez nous partir ailleurs. C'est pour ça que Robert ne s'en va pas. Il veut changer ça, montrer que Québec est un lieu extraordinaire.»  

Photo d'enfance... (Le Soleil, Erick Labbé) - image 5.0

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Photo d'enfance

Le Soleil, Erick Labbé

887, un hommage à la famille

Si Lynda Beaulieu ne tarit pas d'éloges pour la pièce 887, «un hymne à l'amour pour mon père», c'est La face cachée de la lune qui l'a littéralement mise K.O. Pour la première fois, raconte-t-elle avec émotion, son frère offrait au public une plongée dans son univers personnel et familial, qui a fait office de véritable «catharsis».

«Le travail de 887 a été amorcé sur La face cachée de la lune. D'avoir été capable d'aller aussi creux, ça l'a amené là», dit-elle, en faisant référence à une «période sombre, noire, pas drôle» de son existence. [...] Avec 887, il est allé ailleurs, mais ça m'a fait moins mal parce que le motton était passé. La pièce m'a bouleversée, mais de la bonne façon.»

En période de création d'un spectacle personnel, contrairement à ses autres spectacles, le dramaturge refuse l'accès de la salle de répétition à sa soeur. Ç'a été le cas pour La face cachée de la lune, le dramaturge insistant pour qu'elle découvre la pièce le soir de la première, avec le public.

C'était bien mal connaître sa curieuse et frondeuse de soeur...

«J'appelle Marie-Thérèse [Fortin, la directrice du Trident à l'époque] pour qu'elle me débarre la porte afin que j'assiste à la générale. Je vais m'asseoir dans le fond de la salle. Et là, j'en ai pleuré une shot. Seigneur que j'ai trouvé ça difficile, ça m'a rentré dedans. Les détails que personne ne remarque, la p'tite calotte sur la planche à repasser, moi, je les voyais, je connaissais leur signification.

«Robert était allé, poursuit-elle, dans des zones sombres de son enfance où je n'avais pas eu le droit d'aller avec lui. Il s'était complètement mis à nu. Là, on pouvait en parler. Ça m'a guéri autant que lui. En plus, c'était un hommage à ma mère qui a été une femme extraordinaire.»

L'attente du père

La pièce 887, «probablement l'un des plus beaux spectacles à vie de Robert», a également fait remonter plein de souvenirs de son père, Fernand, un chauffeur de taxi décédé d'un cancer du poumon à l'âge de 75 ans. Le chef du clan Lepage, qui n'était pas allé longtemps à l'école, vouait un amour infini à ses enfants.

«Mon père m'a enseigné l'affaire la plus importante dans ma vie: l'intégrité. Mon père ne passait pas par quatre chemins pour nous dire les choses. Il était rough des fois, il pouvait nous sortir des affaires qui faisaient mal, mais c'était plein d'amour. C'était un homme sévère, mais on n'a jamais douté deux secondes de son amour.»

Dans 887, la scène où son frère l'attend, la nuit, sur le balcon, l'a fait pleurer. «On a tellement attendu notre père...» glisse-t-elle, en réprimant ses sanglots. «Quand je voyais son taxi arriver devant la porte, ça y allait. J'embarquais dans la voiture et il me lisait une histoire, je me souviens, tirée d'un livre avec un poussin. Il lisait de façon saccadée. Ça m'impressionnait de voir que cet homme qui travaillait si fort ne lisait pas très bien. C'était des moments précieux où il était tout à moi.»

Cet hommage à son père dans 887 a contribué à éveiller les consciences de plusieurs spectateurs. Elle a reçu de nombreux commentaires de gens qui ont revisité leur passé pour s'en guérir. «Quelqu'un m'a dit qu'il avait honte de parler de sa famille parce qu'il disait qu'elle ne lui avait jamais rien apporté. Maintenant, il dit réaliser que c'est grâce à elle qu'il est devenu ce qu'il est.»

«Robert, c'est un magicien capable de faire du meilleur du pire, de transformer les choses et les êtres. Moi, il m'a transformée.»  ­

Une agente très spéciale

La «reine mère» d'Ex Machina, photographiée en haut... (Le Soleil, Erick Labbé) - image 7.0

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La «reine mère» d'Ex Machina, photographiée en haut de l'édifice de la rue Dalhousie. «Quand j'ai commencé, je n'arrêtais pas de faire des tatas avec la main, comme la reine mère saluant ses loyaux sujets [...] Je travaille sérieusement, mais je ne suis pas sérieuse.»

Le Soleil, Erick Labbé

Sur son lit de mort, en 1992, le père de Lynda Beaulieu, «un homme de peu de mots», lui dit quelque chose qu'elle prendra du temps à comprendre. «T'es assez folle. Pourquoi tu vas pas travailler avec ton frère? Me semble qu'il serait bien avec toi.»

Lynda Beaulieu est alors loin de se douter qu'elle s'apprête à prendre le virage d'une vie. À 37 ans, commise aux soumissions depuis une vingtaine d'années chez Westburne, une compagnie spécialisée en aqueducs et égouts, elle éprouve la désagréable impression «de tourner en rond, d'avoir fait le tour, de ne plus apprendre». 

Lors d'un voyage à Venise avec Robert, elle s'ouvre à lui, lui disant être mûre «pour faire autre chose» dans sa vie professionnelle. «Coudon, pourquoi tu viendrais pas travailler avec moi? Tu me connais, tu me suis depuis mes débuts, tu me conseilles. Trouve-toi pas de raisons pour pas venir. Je veux que tu sois avec nous autres quand on va rentrer à la Caserne», lui lance-t-il.

Pendant un mois, rongée par le doute, elle tourne la proposition dans tous les sens. À l'époque, mère de deux jeunes enfants, elle laissait un emploi stable, avec vacances et assurances mur à mur, pour un «saut dans le vide», dans un milieu aux antipodes de celui qu'elle avait connu, et dont elle ne savait pratiquement rien. 

«Mon grand doute, c'était ma relation avec Robert, confie-t-elle. Lui et moi, on s'aime de façon incroyable, on est très attachés l'un à l'autre. Tout à coup qu'on se chicane, que le travail vient scrapper tout ça...»

Les paroles paternelles, prophétiques, lui reviennent alors en mémoire. «Il me donnait la réponse que je cherchais. Le lendemain, je donnais ma démission et j'appelais Robert pour lui dire que j'embarquais. Je ne l'ai jamais regretté, même si j'ai eu des doutes au début.»

Un bulldozer

C'est à titre d'assistante personnelle que Lynda Beaulieu débarque à la Caserne. Les premiers temps sont houleux. Un immense stress l'habite. «Tu te sens comme un imposteur. T'es la soeur de l'autre, tout le monde te regarde de travers. [...] Les premières semaines ont été un peu rock'n'roll. J'arrivais avec ma façon de faire, alors que Robert pensait qu'il allait tout m'enseigner. Il a plutôt vu un bulldozer débarquer. L'adaptation, elle s'est faite davantage de son bord que du mien.»

Femme organisée et méticuleuse, Lynda a du mal à accepter le laisser-aller et le manque de ponctualité qui prévalent dans son nouveau milieu de travail. «Imagine, quand tu rentres là-dedans, c'est un choc. Les affaires pêle-mêle, tout croches; le n'importe quoi, moi ça pouvait pas marcher. En même temps, je comprenais que c'était une gang d'artistes qui s'étaient bâtis eux-mêmes.»

Un bon matin, elle «pète sa coche» à Robert. «Si t'es pas capable de comprendre qu'il doit y avoir une certaine discipline dans la business, moi je flye chez nous.»

Le soir, Robert lui donne un coup de fil à la maison. «Il m'a alors dit cette chose que j'ai trouvée extraordinaire : "Lynda, donne-moi le temps de réaliser que tu es plus vieille que moi dans le fond. Je pensais pas que tu étais une femme d'affaires de même."»

De retour sur la rue Dalhousie, Lynda «prend tranquillement sa place». Elle obtient «carte blanche», brosse un «état de la situation» et présente un projet de réformes à l'interne. «Robert a compris qu'il fallait mettre un peu d'ordre.»

Sans le savoir, Lynda venait de mettre la table, «tranquillement pas vite» pour épouser un rôle encore plus important, celui d'agente de son célèbre frère.

Une grande famille

Puisque celui qui occupait la fonction passait beaucoup de temps à la consulter avant de prendre une décision, elle voit son frère lui tendre une perche afin de prendre la relève. «Arrête de chercher, maudite folle, c'est toi! Tu fais la job depuis six mois.»

La fille qui, plus jeune, détestait l'école et la lecture «pour s'en confesser» prend à deux mains les commandes de sa carrière, gérant son horaire et négociant des contrats avec les plus grandes compagnies artistiques. 

«Quand je me suis assise avec Robert pour savoir ce qu'il voulait faire dans la vie, il m'a répondu: "L'important, c'est pas l'argent ou avoir un gros compte en banque; je veux créer, développer mes idées. Organise-toi pour que je puisse le faire." Alors ma job, ce n'est pas compliqué, c'est de m'assurer qu'il soit heureux et qu'il ait tout ce qu'il faut pour être le plus libre possible. Sa nourriture, c'est son travail.»

Lynda joue aussi le rôle de débusqueuse de talents, allant à la rencontre d'artistes encore peu connus, appelés peut-être à devenir de proches collaborateurs. Tel Rick Miller, un architecte de formation qui est devenu une pièce maîtresse dans la création de la pièce sur Frank Lloyd Wright (La géométrie des miracles, 1998). 

«Je vais voir des spectacles pour lui. Faire des découvertes, c'est peut-être ce que j'aime le plus dans ma job. À force de côtoyer Robert, je connais ses intérêts, je sais ce qui peut avoir un écho dans son travail. [...] Une fois, il m'a dit que son art était meilleur depuis que j'étais avec lui. Ça m'a touchée.»

Lynda Beaulieu insiste et le répète, Ex Machina, c'est d'abord et surtout la force d'une pléiade de collaborateurs. «Quand je suis arrivée ici, on était à peu près cinq; on est rendus pas loin de trente. C'est devenu une grande famille, une confrérie hallucinante. On travaille tous dans le même but. Je le dis souvent, mais quand Robert est applaudi, on est tous applaudis. On reçoit les applaudissements ici, en plein coeur, parce qu'on sait tous ce qu'on a fait pour qu'il soit rendu là. Il y a une grande fierté de le représenter.»

Pas la tête à l'argent

Parlez de création artistique à Robert Lepage, mais jamais d'argent. Lynda Beaulieu est aux premières loges pour être témoin du détachement total de son frère à l'égard de tout ce qui est finances personnelles. «Avec lui, c'est zéro, je retiens rien! Mets-lui pas de l'argent dans les mains, il va s'arranger pour le perdre, c'est hallucinant», lance-t-elle, pince-sans-rire. «L'argent, c'est le dernier de ses soucis.» Elle le voit encore, alors qu'elle venait d'arriver à Ex Machina, jeter sur son bureau un «tapon» de factures, de reçus et de chèques pas encaissés. «J'ai déjà trouvé un chèque de 6000 $ pas changé depuis un an et demi [...] Maintenant, il est l'être le plus discipliné que je connaisse. Quand je lui dis "vide-toi la poche", il se vide la poche (rires). Il sort ses factures et il les a toutes.» Comme agente, Lynda a «débarrassé» son frère de «tout ce qui s'appelle payer un compte, faire l'épicerie». Le magasinage, très peu pour lui. «Il ne s'achète rien; si ça ne part pas de lui, ça ne l'intéresse pas. Il est tellement pas là-dedans. En même temps, il est d'une générosité sans bornes. Robert donne beaucoup, mais il ne s'en valorise pas.»  

Un agenda réglé au quart de tour

Un homme occupé, Robert Lepage? Le mot est faible. Ses journées, ses semaines, ses mois sont réglés comme du papier à musique. Sa soeur tient un agenda serré auquel il ne déroge jamais. «Le secret, c'est de ne pas regarder l'horaire trop longtemps d'avance, sinon ça donne le vertige. Moi-même, je ne regarde pas trop loin, sinon je ne suis pas bien, je fatigue. Jour par jour, tu as la berlue.»

Elle ouvre l'ordinateur de son bureau. L'emploi du temps de son frère se décline tel un arc-en-ciel. Aussi loin qu'en août 2019. «J'ai des codes de couleur. En orange, il est à l'extérieur; en vert, ce sont des représentations de spectacles d'Ex Machina, avec ou sans lui; en rose, un tournage de film, avec ou sans lui; en rouge, des évènements très importants pas encore confirmés.»

Cette vie réglée au quart de tour oblige son entourage à refuser une multitude de demandes et à faire des choix. Vous désirez lui parler pas longtemps, juste un p'tit cinq minutes? Oubliez ça. «Il faut comprendre que ce n'est pas Québec qui appelle, c'est le monde. Chaque jour, on reçoit entre 100 et 150 courriels de demandes de toutes sortes, d'Australie, du Japon, de la Nouvelle-Zélande. Le mot d'ordre, ici, c'est de répondre à tout le monde, aussi hurluberlue peut être la demande.»

Derrière la carrière phénoménale de Robert Lepage se... (Le Soleil, Yan Doublet) - image 10.0

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Le Soleil, Yan Doublet

Il y a aussi du bleu dans cet «horaire de fou». Bleu, la couleur des vacances, qu'il apprécie de plus en plus grâce à sa frangine. «Robert, c'est un workaholic, comme l'était notre père. C'est de famille, ça court dans le sang. Au début, quand on a commencé à travailler ensemble, il ne prenait jamais de vacances, ça n'existait pas, il n'avait pas le temps. Je te l'avais mis en congé trois mois, "toi tu t'en vas, le temps que je m'organise. Écris, voyage, fais ce que tu veux, mais à un moment donné, il faut que tu prennes du recul." [...] Maintenant, je ne le force plus, il commence à aimer ça...»

Entrevue avec un gamin

Malgré son emploi du temps aussi chargé qu'un premier ministre, son agente de soeur accepte parfois des rendez-vous que des collaborateurs ont jugé saugrenus. Comme cette entrevue avec un gamin de troisième année qui rêvait de devenir metteur en scène et dont le travail scolaire portait sur le dramaturge. 

«La même journée, j'avais refusé la demande de quelqu'un qui faisait sa thèse sur Robert. Tu vas dire que ça n'a pas de bon sens et tu aurais probablement raison, mais ici, on marche aussi par ça, dit-elle en se touchant le coeur. On a aussi donné sa chance à Robert, on lui a déjà permis de croire que ça se pouvait.»

«Ce petit garçon-là, il a envoyé sa petite lettre écrite à la main comme une bouteille à la mer. Je me suis dit que j'allais le faire rêver, lui permettre de croire que les rêves, c'est fait pour être réalisés, et que lui aussi avait le droit de rêver, du haut de ses 10 ans.»

«Robert lui a finalement donné son heure d'entrevue, comme s'il avait parlé à un grand scientifique. Il était toute là avec lui. Ç'a toujours été comme ça chez les Lepage. Il n'y a pas de classes sociales.»  ­

«Une femme d'affaires incroyable»

Si Lynda Beaulieu ne se gêne pas pour «vanter» son frère, «même s'il n'aime pas ça», le principal intéressé lui retourne l'ascenseur et salue sa précieuse collaboration. «Elle a toujours été une fan [...] Quand elle a voulu changer de métier, c'était à une époque où je me cherchais un nouvel assistant. Donc, je lui ai offert de m'assister. On pensait que ça durerait un an. C'est une femme d'affaires incroyable. Elle a saisi ce que je faisais. Elle m'a structuré, elle m'a organisé. On est vraiment devenus partenaires dans le crime. Nous sommes très très proches. Elle tient compte de tout, pas juste du projet artistique, mais aussi du projet économique qui vient avec [...], de la famille, de la santé et du bien-être de son frère.»  Propos recueillis par Geneviève Bouchard

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