Cyrille Delâge a toujours le feu sacré

Le commissaire aux incendies de la Ville de... (Le Soleil, Erick Labbé)

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Le commissaire aux incendies de la Ville de Québec Me Cyrille Delâge à sa résidence du Vieux-Québec. Toute sa vie, il a lu en anglais, essentiellement des biographies et des essais sur les guerres.

Le Soleil, Erick Labbé

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(Québec) Au cours de sa longue carrière à titre de coroner et de commissaire aux incendies de la Ville de Québec, Cyrille Delâge a mené plus de 3500 enquêtes, plusieurs d'envergure, dont celles sur la tragédie de L'Isle-Verte. Le coloré personnage a toujours refusé de donner des entrevues à la presse, jusqu'à ce qu'il accepte cette semaine la demande du Soleil, réclamée de longue date. L'attente a valu le coup...

Cyrille Delâge en 2014 devant son bureau de... (Photothèque Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve) - image 1.0

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Cyrille Delâge en 2014 devant son bureau de la rue du Pont, à Québec. De tous les coroners québécois, Me Cyrille Delâge est de loin le plus connu. Le plus craint aussi.

Photothèque Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

De tous les coroners québécois, Me Cyrille Delâge est de loin le plus connu. Le plus craint aussi. Devant lui, plus d'un témoin ont passé un mauvais quart d'heure, foudroyé par son regard et ses questions sans appel. L'homme n'a jamais fait dans la dentelle. La langue de bois, très peu pour lui.

«Ça fait longtemps que je me bats, que je travaille là-dedans, je ne changerai pas à l'âge que j'ai», lance-t-il au Soleil, de sa voix puissante et éraillée, reconnaissable entre toutes.

À bientôt 81 ans, Me Delâge demeure un bourreau de travail. Tous les matins, à 7h, il est à son bureau de la rue du Pont, à deux pas de l'ancien cinéma de Place Charest. Sur la vitre de la porte d'entrée, son nom est inscrit en grosses lettres, comme sorti d'une autre époque, sans accent circonflexe sur le a. «Elle a été cassée assez souvent par des bums...» 

L'édifice regorge de souvenirs pour le personnage, notaire comme l'ont été son père et son grand-père, l'ancien député et homme politique Cyrille Fraser Delâge. «Mon grand-père a acheté l'édifice en 1891 pour 4000$. Tout le monde veut l'avoir, je reçois plein d'offres.»

Une rencontre avec Cyrille Delâge est un feu roulant d'anecdotes, déclinées parfois sur un ton théâtral, dont plusieurs qu'il ne tient pas nécessairement à rendre publiques. Il aligne les noms, les dates, les endroits avec clarté et précision. L'homme est un conteur né.

Au fil d'une carrière de 60 ans, le personnage s'est monté un réseau de contacts impressionnant. Premiers ministres, députés, maires, avocats, membres du clergé, chefs de police, journalistes, il semble tout savoir du «who's who» québécois. Et s'il distribue des éloges aux uns, il est aussi capable de ramasser les autres, jurons et mots d'église à l'appui...

Apprend l'anglais... à l'Île d'Orléans

Né sur la rue d'Artigny, où s'élève aujourd'hui le complexe G, Cyrille Delâge a grandi dans ce qu'il appelle le «p'tit Brooklyn». Le journaliste avoue son ignorance. «Coudon, êtes-vous de Québec, vous!? Je vais vous faire une petite histoire de Québec pis oubliez-là pas...» tonne-t-il.

«À gauche, à droite, en face, c'était juste des Anglais qui disaient pas un mot de français, enchaîne-t-il. C'était un quartier un peu rough à cause de l'armée qui occupait le manège militaire. Les femmes ne voulaient pas sortir le soir.»

À l'âge de sept ans, le jeune Cyrille fréquente la caserne de pompiers de la rue Saint-Amable. À l'époque, le capitaine et le lieutenant habitent l'endroit en permanence avec leurs familles. «On m'a donné la permission d'entrer dans la caserne. Le samedi, on aidait les pompiers à faire le ménage. C'est comme ça que je me suis mis à courir les feux.»

L'été, il est caddy au club de golf Orléans, sur l'île de Félix. Sur les terrains de tennis, il court les balles de tennis pour des résidents de l'endroit. «La moitié des familles étaient anglophones, les Dunn, Manley, Ross... C'est comme ça que j'ai appris l'anglais. Toute ma vie, j'ai lu en anglais. Ma mère était une grande lectrice. Elle était abonnée au seul club de livres qui existait dans le temps, le Book of the Month.»

Devenu notaire en 1958, c'est le 27 janvier 1967 qu'on lui offre de devenir commissaire aux incendies de la Ville de Québec. «Le juge Roger Gosselin, chargé des nominations au gouvernement pendant le mandat de Daniel Johnson, me demande si le poste m'intéresse. Oui pis non. À 4000$ par année, un gars allait pas loin avec ça...»

Me Delâge ira finalement plus loin que prévu. Deux procureurs de la Couronne, Anatole Corriveau et Roch Lefrançois, lui enseignent les rudiments du métier. «Ils m'ont tout montré. Deux grands maîtres.»

«Vous savez, des livres épais comme ça ont été écrits sur les incendies criminels. C'est le crime le plus facile à commettre, la cause la plus difficile à monter et le procès le plus difficile à gagner.»

«Ma première enquête en-dehors de Québec, je me souviens, c'était dans les années 60, à Rivière-du-Loup. Un gars avait mis le feu. On l'avait manqué, le chien...»

Au fil des décennies, on le retrouve à la tête des enquêtes sur les plus grands incendies criminels de l'histoire du Québec: Notre-Dame-du-Lac en 1969, le saccage de la Baie-James en 1974, Chapais en 1979, plus récemment L'Isle-Verte, «un grand désastre qui n'est pas explicable, il y a du monde qui a manqué le bateau là-dedans».

Des milliers de témoins ont défilé devant lui pendant sa carrière. Les plus récalcitrants ont passé un mauvais moment. «Moi, y'a rien qui m'écoeure plus dans la vie que quelqu'un qui me ment en pleine face, sachant que je sais la vérité, comprenez-vous?», lance-t-il, en vous foudroyant du regard. L'espace d'un moment, le journaliste compatit avec ceux qui ont goûté à sa médecine...

L'homme ne s'est évidemment pas fait que des amis. Il n'a pas dit leurs quatre vérités seulement qu'à des quidams, des notables aussi y ont goûté. Il pointe l'enregistreuse du journaliste sur le bureau. «Ça s'arrête pas c't'affaire-là? Si je raconte ça, je vais me faire tuer...» lance-t-il en ricanant. 

«C'est sûr qu'il ne faut pas se laisser écoeurer. Je me suis fait des ennemis, ça n'a pas toujours été facile, surtout au Lac-Saint-Jean, où on a pogné plein de monde, mais j'ai toujours été supporté au boutte par le ministère (de la Sécurité publique), ça se dit pas.»

Père de deux filles, qui n'ont pas suivi ses traces professionnelles,

Me Delâge ne voit pas le jour où il rangera sa loupe d'enquêteur. Il se déplace depuis quelques semaines avec une canne en raison d'un problème au pied, mais pour le reste, il garde la forme.

«Faudrait bien que je pense à la retraite, mais ça me tente pas. Mon médecin m'a dit que je devais apprendre à vivre tranquillement. Moi, vivre tranquillement? T'es tu malade, crisse? J'avais sept ans pis j'avais trois jobs...»

Et vos mémoires, Me Delâge, il faut absolument les écrire. «En tout cas, si je le fais, j'en connais qui vont se sauver, osti, y vont s'en aller en Australie...»

Son collège rasé par les flammes

Des incendies, le coroner Delâge en a vu de tous les genres, dans toutes les situations, à tout moment du jour et de la nuit, mais celui qu'il a vécu, adolescent, demeure l'un de ses plus mémorables. Son collège avait été rasé par les flammes. Il avait 17 ans.

Après avoir coulé un examen au Collège des Jésuites de Québec, le jeune Cyrille est envoyé par son père, «l'homme le plus sévère jamais passé au Canada», pendant cinq ans au pensionnat du Collège Saint-Alexandre, à Gatineau.

«Le 30 mars au matin, nous étions en train de passer un examen au laboratoire et quelqu'un se met à crier "Au feu! Au feu!". Toute la bâtisse y a passé. Il n'y a pas eu de mort ni de blessé. J'ai toute perdu toute, toute, toute. Mon linge, ma montre... La belle raquette de tennis qu'un pro m'avait donnée, je l'ai vu brûler sur le mur. J'ai perdu sept piastres qui était dans mon tiroir. Savez-vous ce que ça représentait sept piastres pour un pensionnaire en 1954?»

Pour le retour en train à Québec, le jeune Cyrille a reçu l'aide d'un dénommé Robinson, un médecin, qui lui a donné 25 $. Vêtu seulement d'«une culotte et d'un haut de pyjama», il emprunte le paletot d'un homme beaucoup plus grand que lui. «Les manches m'arrivaient là...» lance-t-il en rigolant. 

Me Cyrille Delâge éprouve une immense fierté pour... (Le Soleil, Patrice Laroche) - image 3.0

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Me Cyrille Delâge éprouve une immense fierté pour le Commissariat aux incendies de Québec, plus efficace que ceux de Montréal ou de Toronto, «the best au Canada». 

Le Soleil, Patrice Laroche

Des pompiers mieux formés

Les pompiers d'aujourd'hui mieux formés que ceux d'hier? Le coroner Delâge s'esclaffe. «Ah ben cliss, il n'y pas de comparaisons. C'est pas une question à poser, ça.»

Et le notaire coroner d'apporter une (autre) savoureuse anecdote pour illustrer ses propos, nom et date à l'appui. «En 1967, Henri Bédard, qui a travaillé pour moi au commissariat, arrive un matin à une caserne. On lui donne un casque - un helmet qu'on appelait ça dans le temps - un capot, une paire de bottes, une paire de gants et on lui dit "embarque là, r'garde les autres faire, pis suis".»

Non seulement les pompiers modernes reçoivent-ils une meilleure formation - «ça finit plus» - et sont davantage en forme, mais leurs outils de travail sont à la fine pointe de la technologie. «Il y a de l'équipement moderne au boutte à Québec. Moi, je me suis battu pour avoir une échelle à timonier. Maintenant, on en a deux. Regardez ça travailler, monsieur, ça rentre dans une cour de reculons n'importe quand.»

Au mur de son bureau, une photo le montre lors d'un incendie à Place Royale, avec le chef Raymond Chevalier. Un pépin était survenu. «Regardez ce que c'est une échelle flambant neuve qui bloque ben raide. Que voulez-vous, c'est de la mécanique...»

L'incident de la rue des Cyprès, à Charlesbourg, alors que l'échelle n'a pas fonctionné, forçant une famille à sauter du quatrième étage, c'était la même chose? «Je sais pas, je sais pas encore», dit-il sans aller plus loin.

Le meilleur commissariat au pays

Malgré cet incident, foi de Cyrille Delage, les citoyens de Québec peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Avec 16 casernes et plus de 400 pompiers, le service de protection contre les incendies de la Ville de Québec est capable d'intervenir n'importe où, sans délai indu.

«Regardez comment ça marche. Vous n'entendez pu rien, y'a pu de chicane, hein? Tout est signé, tout le monde travaille. C'est une affaire réglée. C'est aussi très bien dirigé, par un gars de Montréal [Christian Paradis] qui était une coche au-dessus des autres [candidats], ce qui ne veut pas dire qu'ils n'étaient pas bons.»

Il éprouve une immense fierté pour le Commissariat aux incendies de sa ville, «the best au Canada», plus efficace que ceux de Montréal ou de Toronto. «Y'a rien ailleurs pour l'accoter. Vous pouvez le mettre devant toutes les maudites villes au Canada. On a des enquêteurs chevronnés, impartiaux, honnêtes. Cette machine-là, c'est un exemple. La preuve, on forme les gars des autres villes. Les enquêteurs [quatre au total] viennent du service de police, il n'y a donc pas de chicane avec les pompiers.»

Et les prises de bec entre le maire Labeaume et les pompiers? «Ç'a m'a mis dans l'embarras. Dans un divorce, vous savez, il n'y a jamais une personne qui a raison et l'autre qui a tort. Je ne blâme pas les pompiers de faire des pieds et des mains pour avoir les meilleures conditions de travail, mais je ne blâme pas non plus Régis Labeaume d'essayer d'avoir le meilleur prix pour les contribuables.» 

Plaidoyer pour la fusion des services

Pour le coroner Delâge, la protection contre les incendies en secteur rural passe obligatoirement par un regroupement des services de pompiers. «Au Québec, avec une population 30 % inférieure à celle de l'Ontario, on a 400 services d'incendie de plus. Il y a quelque chose qui marche pas. Il n'y a pas de raison que ça ne soit pas fusionné. C'est le secret, ça ne peut pas être autrement.» Il donne en exemple Boischatel et L'Ange-Gardien qui ont procédé avec succès à cette démarche. «Il faut que ça continue tout le long de la Côte [de Beaupré].» Il avoue comprendre toutefois la réticence des administrations municipales. «Il y a des villes qui ont investi des fortunes pour mettre leur équipement à niveau. Ça coûte cher.»

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