Ce vêtement était aussi le meilleur moyen de camoufler l'encombrant appareil photographique Yashica Mat à deux objectifs superposés avec viseur carré sur le dessus.
En mai 1972, le bureau permanent du Soleil à Sept-Îles était à découvert pour une raison que j'ai oubliée. Mais je n'ai pas oublié la rapidité avec laquelle la direction du journal a décidé, ce mercredi 10 mai, de dépêcher dans cette ville ses journalistes les plus proches, le collègue André Desnoyers et moi, tous deux en poste au bureau de Rimouski.
Tous les vols commerciaux avaient été annulés.
Le pilote de l'avion privé nous a déposés près d'une aérogare bondée de policiers arrivés avant nous avec valise, casque et matraque. Notre pilote avait reçu instruction d'attendre sur le tarmac aussi longtemps qu'il le pourrait que l'un de nous deux lui rapporte les précieuses pellicules à convoyer jusqu'à Québec.
Mais encore fallait-il arriver jusqu'à la ville, aucun taxi n'acceptant de venir nous chercher à l'aéroport. Un bon Samaritain recruté par le collègue a finalement accepté de nous servir de chauffeur.
L'insécurité allait monter d'un autre cran à la vue de véhicules abandonnés sur la route 138 pour faire des barrages à contourner tant bien que mal, à travers champs.
Notre guide allait aussi refuser d'approcher sa voiture du lieu des récentes confrontations entre grévistes et policiers et, surtout, du palais de justice où un individu avait, un peu plus tôt, foncé dans la foule des manifestants, faisant plusieurs blessés, dont un allait succomber le lendemain.
Est-il nécessaire de dire qu'en recueillant sur place des témoignages, il valait mieux garder le calepin de notes dans la poche et ne sortir que très furtivement de l'imper les lentilles de l'appareil photo?
Véhicules vandalisés, commerces presque tous fermés, les protestataires avaient visiblement pris le contrôle de la ville et de sa station de radio, soumettant l'ensemble de la population à un climat de terreur.
Même à l'hôtel (qui s'appelait à l'époque Auberge des Gouverneurs), chacun semblait se méfier de tout le monde et le bar était fermé, histoire de ne pas attirer la clientèle locale.
Ça débordait d'étrangers incapables de quitter la ville et pour obtenir une chambre, il fallait accepter de la partager.
Il ne reste que peu d'archives sur les évènements de cette semaine traumatisante pour la capitale du minerai de fer.
En effet, l'agitation syndicale s'est répandue jusque dans les salles de rédaction de plusieurs médias nationaux dont Le Soleil, où les presses n'ont pas tourné les vendredi 12 et samedi 13 mai, à cause d'un débrayage.
Revenu sur la rive sud, j'ai appris que les fleuristes avaient été autorisés à ouvrir leur boutique, le samedi veille de la fête des Mères. J'ai aussi constaté à distance que la tension ne diminuait que très lentement sur l'autre rive du grand golfe.
Beaucoup plus tard, mon collègue Gilles Ouellet (engagé comme journaliste au bureau de Sept-Îles en 1974) me racontait que cette friction entre groupes sociaux était encore palpable dans tous les secteurs d'activité qu'il avait à couvrir.
Mais, deux ans plus tôt, au lendemain de l'emprisonnement des trois chefs syndicaux, moi, j'avais été, à Sept-Îles, aux premières loges pour lire sur les visages des acteurs les menaces et les craintes émanant d'une violence à donner froid dans le dos.