Une poignée de sans-abri, de bohémiens, accumuleraient donc les contraventions, parfois par dizaines révèlent les extraits du rapport dont Le Soleil a pris connaissance. Le document complet sera rendu public ce midi, en conférence de presse, puis servira d'assises pour un débat ouvert à tous, en soirée.
Dans le dossier le plus déconcertant, un seul jeune a accumulé 296 constats d'infraction en plus ou moins quatre ans. Certains jours, il en recevait deux. Il doit aujourd'hui plus de 30 000 $ d'amendes auxquelles s'ajoutent les divers frais pour un total d'un peu moins de 50 000 $. Ses principales fautes? Avoir mendié et s'être adonné au squeegee (offrir ses services pour nettoyer les pare-brise).
Le recensement de quelque 4000 contraventions remises par les policiers de Québec à des personnes sans domicile fixe sur une période de 10 ans a permis de constater que les moins de 20 ans remportent la mise... Les 50 jeunes marginaux identifiés ont un solde négatif moyen de plus de 4000 $, observe la professeure de l'École de service social de l'Université de Montréal Céline Bellot. C'est le double des amendes moyennes accumulées par l'ensemble des 284 sans-logis de tous âges retracés pour cette étude.
Tous n'accumulent pas autant de contraventions. Le tiers d'entre eux n'ont été pincés qu'une fois durant les 10 années décortiquées. N'empêche, en réunissant toutes leurs dettes, on découvre que leur passif collectif est de plus de 580 000 $, dévoile l'enquête.
Sept villes à l'étude
Mme Bellot connaît bien le dossier. Avec sa coéquipière, Marie-Ève Sylvestre, de l'Université d'Ottawa, l'auteure fait le même exercice dans sept villes, de Halifax à Vancouver, en s'arrêtant sur la route pour scruter les pratiques policières dans la capitale québécoise et Montréal, ainsi qu'à Ottawa, à Toronto et à Winnipeg.
«À Québec, ce sont vraiment les stratégies de survie des jeunes, le squeegee et quémander, qui sont visées. On se rend compte qu'il y a une cible évidente : les plus jeunes», précise-t-elle, jointe à son domicile.
«La plupart de ces jeunes-là ne vont pas trouver un emploi qui va leur permettre de payer», se
désole Mme Bellot. «À coups de 10 $ par mois, ça va s'étirer sur 10 ans.» Sinon, ils devront compenser par des travaux communautaires. Quelques-uns seront incarcérés pour non-paiement.
«Ça a un impact majeur sur la vie des personnes», constate le coordonnateur du Regroupement pour l'aide aux itinérants et itinérantes de Québec, Frédéric Keck. Avant même la publication de la recherche de Mme Bellot, il était convaincu que «la personne itinérante est plus ciblée parce qu'elle détonne dans le paysage».
«Le pire qu'on a vu, c'est 30 000 $ [d'amendes]. Mais 5000 $ à 10 000 $, c'est fréquent. Ce n'est pas un très bon départ pour se relever. Donner un ticket de 150 $ à quelqu'un qui dort dans la rue, à la base, c'est incohérent.»
Le directeur de la Maison de Lauberivière, Éric Boulay, avait aussi constaté sur le terrain ce que démontre l'analyse des universitaires : «Ça existe. Ça vient appuyer ce qu'on dit. [...] Ça ressemble à du harcèlement.»
Ainsi, un quidam pourra luncher devant l'église du quartier Saint-Roch sans être dérangé, illustre-t-il. La femme et l'homme qui recourent aux services des organismes communautaires du secteur risquent fort d'être accostés par les policiers, parfois plusieurs fois par jour : «J'entends dire que les gens sont plus, par exemple, "contrôlés".» Les forces de l'ordre leur demanderaient de s'identifier régulièrement.
Suivant la même ligne, il observe que les visiteurs de son centre d'aide pour les itinérants reçoivent des amendes pour des infractions bénignes, sur lesquelles les agents ferment généralement les yeux. Pressé, M. Boulay traverse parfois une rue sans se rendre à l'intersection. Cette entorse aux règles n'aura pas de grandes conséquences, suppute-t-il, même lorsqu'un policier assiste à la scène. «Si un usager [de Lauberivière] fait la même chose... Il se peut qu'il ait une contravention.»
«On ne s'oppose pas à ce qu'ils soient punis [s'ils sont dangereux]», enchaîne le coordonnateur de la section de Québec de la Ligue des droits et libertés, Sébastien Harvey. «Le problème, c'est que ces personnes vont être punies plus souvent et pour des comportements qui ne sont pas nécessairement dangereux. C'est une méthode judiciaire pour régler un comportement qui n'a rien de criminel. C'est un problème social.»
Pour participer, ce soir, au débat public sur la judiciarisation des personnes en situation d'itinérance à Québec organisé par la section de Québec de la Ligue des droits et libertés, présentez-vous à l'École nationale d'administration publique, au 555, boulevard Charest Est, juste à côté du campement des «indignés» dans le quartier Saint-Roch.
La discussion est lancée à 18h45 et devrait se terminer vers 21h30.