Vaincre les ordures par le feu

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En 2013, l'incinérateur municipal de Québec a brûlé 275 000 tonnes de déchets provenant de Québec même, de Saint-Augustin, de L'Ancienne-Lorette, de l'île d'Orléans et de l'est de la MRC de La Jacques-Cartier.

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(Québec) Les meilleures «vidanges», c'est bien connu, sont celles que l'on ne produit pas. Les secondes, dans cet ordre de préférence malodorant, sont celles que l'on recycle d'une manière ou d'une autre. Mais il en reste toujours, en fin de compte, plus de 700 kilogrammes par habitant au Québec, dont il faut bien faire quelque chose. Alors, préférez-vous vos déchets crus ou grillés?

La Ville de Lévis a investi dans un... (Photothèque Le Soleil) - image 1.0

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La Ville de Lévis a investi dans un système d'incinérateur sophistiqué afin de réduire son empreinte écologique. 

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Québec est la seule ville de la province... (Photothèque le Soleil, Jean-Marie Villeneuve) - image 1.1

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Québec est la seule ville de la province qui incinère une grande quantité de ses déchets. Mais si l'incinération réduit considérablement la quantité de détritus enfouis, elle ne règle pas tout.

Photothèque le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

La région de Québec est la seule de la province où les déchets passent, pour la plupart, dans un incinérateur. Les villes de Montréal et de Longueuil en ont bien un petit chacune, mais ils servent uniquement à brûler ce qu'il reste une fois que les eaux de leurs égouts ont été traitées. Toutefois, hormis ces deux petites exceptions, seules Lévis et Québec incinèrent leurs déchets, et seule cette dernière récupère la chaleur produite, la vendant à la White Birch.

Tout le reste, partout au Québec, prend le chemin des dépotoirs :

5,2 millions de tonnes pour la seule année 2012. Grâce aux efforts de réduction et de valorisation qui ont porté fruit, cette quantité diminue petit à petit - elle était de 6,1 millions de tonnes en 2008 -, mais il en reste encore des montagnes, littéralement, que l'on enfouit telles quelles. Un peu bêtement, d'ailleurs, dit l'ingénieur Gérard Gosselin, qui dirige le comité sur la valorisation énergétique des déchets du Réseau environnement, parce que l'incinération réduirait énormément la quantité de déchets qui se retrouvent dans le sol ad vitam aeternam.

Des chiffres fournis par la Ville de Québec sont, à cet égard du moins, éloquents : en 2013, l'incinérateur municipal a brûlé 275 000 tonnes de déchets provenant de Québec même, de Saint-Augustin, de L'Ancienne-Lorette, de l'île d'Orléans et de l'est de la MRC de La Jacques-Cartier. Il en est ressorti 56 000 tonnes de cendres, une réduction de près de 80 %. En comptant les «mâchefers», soit un mélange de métaux (récupérés en partie) et de verres qui prend le chemin du lieu d'enfouissement technique de Saint-Tite-des-Caps, la réduction en poids avoisine plutôt les 70 % selon des documents de la Ville, mais atteint quand même 90 % en volume. Et c'est sans compter que, même si cela peut paraître paradoxal, l'incinération réduit les quantités de gaz à effet de serre émises par les déchets.

«Même dans les lieux d'enfouissement les mieux contrôlés avec des super bons systèmes de captage des biogaz, il reste toujours du méthane [gaz que la décomposition produit en l'absence d'oxygène et dont l'effet de serre est de 20 à

25 fois plus élevé que celui du CO2, NDLR] qui s'échappe, dit-il. [...] Et au début, quand tu commences à remplir une cellule [dans un lieu d'enfouissement sanitaire], tu ne peux pas capter les biogaz, tu ne peux pas recouvrir ta cellule parce que tes camions doivent continuer de décharger. Alors, ce qui se décompose le plus rapidement n'est pas capté.»

En outre, plaide M. Gosselin, si l'on récupère la chaleur et qu'on la vend à des industries, cette énergie remplace alors des combustibles fossiles et diminue les émissions de GES. Les déchets de plastique, dérivés du pétrole, ne contribuent évidemment pas à cette réduction, mais les déchets organiques, oui.

«Même si on fait de la collecte séparée pour les matières organiques, ce ne sera jamais à 100 %. La viande, ce n'est pas évident à cause des odeurs, alors il va toujours en rester une partie, en plus des papiers et cartons contaminés, des tissus et des bourres de coton, de jute, etc. La partie que l'on brûle qui ne fait pas de GES est d'environ le tiers si on recycle bien, mais au Québec on est plus autour de 40 à 50 %.»

Pays européens

Plusieurs pays européens font un usage intensif de l'incinération et en tirent beaucoup d'énergie - voir le cas du Danemark, ci-contre. Alors, pourquoi le reste du Québec tient tant à tout enterrer?

Au ministère de l'Environnement, on se borne à dire que les règlements «permettent» l'incinération, mais que «cette décision de choisir les moyens pour éliminer la matière résiduelle relève des municipalités», et que le gouvernement veut de toute manière favoriser la réduction des déchets en amont - recyclage, récu, réutilisation, «valorisations» diverses comme le compostage, etc. Personne ne conteste cet ordre de priorité, mais à la question de savoir si, tant qu'à enfouir tout ce qu'il reste, il ne vaudrait pas mieux l'incinérer et en tirer de l'énergie, le Ministère ne nous a pas donné de réponse.

Le fait que les incinérateurs soient plutôt impopulaires y joue sans doute pour quelque chose. Au milieu des années 2000, la Ville de Montréal avait commandé un rapport sur les technologies disponibles pour éliminer les quantités colossales de déchets qu'elle produit. La firme d'ingénierie Dessau-Soprin y concluait que l'incinération serait «bien adaptée» aux besoins de la métropole, mais que «l'acceptabilité [sociale] de cette technologie est difficile et incertaine au Québec. L'incinération souffre encore de la mauvaise réputation établie après d'incidents ou de problèmes de pollution atmosphérique dans le passé».

Lourd passé de pollution

Jusqu'aux années 90, Montréal brûlait ses déchets dans des incinérateurs qui ont été fermés notamment parce qu'ils étaient très polluants. À Québec aussi, l'incinérateur a un lourd passé de pollution derrière lui. Les normes se sont énormément resserrées depuis 20 ans, et la qualité de l'air autour de l'incinérateur est maintenant la même qu'ailleurs, mais l'image de pollueur est restée.

En outre, tous ne sont pas convaincus des bienfaits de cette technologie. «Ça ne règle pas tout : les déchets ne disparaissent pas dans l'incinérateur, ils se transforment en cendre ou en vapeur, et il faut en disposer par la suite», dit Karel Ménard, directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets.

Pour lui, l'incinération n'est tout simplement pas une solution à long terme. «Ça coûte cher, un incinérateur comme celui de Québec coûterait autour de 250 millions $ à construire. Alors, une fois qu'on l'a, on veut s'en servir. [...] Le risque, c'est de devenir dépendant de l'incinération : on crée une infrastructure qu'il faut nourrir, et ça devient un concurrent direct de la réduction et du recyclage. Une fois qu'on a l'incinérateur, il faut l'alimenter en déchets pour le rentabiliser. Et à ce moment-là, c'est sûr qu'on ne fera pas [de vrais efforts] de recyclage.»

Réduction des déchets

Le mieux, d'un point de vue environnemental, est de continuer à réduire les quantités de déchets produits, plaide-t-il. Et il faut admettre qu'ils donnent des résultats. Après le sommet de 6,9 millions de tonnes de déchets enfouis ou brûlés en 2000, les 5,2 millions de tonnes de 2012 représentent une baisse de 24 %.

M. Gosselin nie toutefois que l'incinération fasse concurrence au recyclage. Certes, le succès de ce dernier réduit les quantités à brûler, mais la combustion peut très bien se faire après que les «3 R» se furent servis, dit-il. Et s'il admet qu'une capacité de brûlage comme celle de Québec (1000 tonnes par jour) coûte «autour de 300 millions $» à construire en un seul emplacement, il plaide plutôt pour la construction d'installations plus petites. Si l'on construisait 4 incinérateurs de 250 tonnes par jour que l'on implanterait dans des parcs industriels, dit-il, beaucoup de pièces seraient plus petites et pourraient être fabriquées en usine (diminuant ainsi de beaucoup leur prix), ce qui n'est pas le cas des gros incinérateurs.

La dépendance à l'incinération du Danemark

S'il est un État où l'incinération des déchets est reine, c'est bien le Danemark. Seulement 4 % des déchets municipaux y finissent dans des dépotoirs, où il est formellement interdit d'enfouir tout déchet combustible depuis 2001.

On y compte une trentaine d'incinérateurs - ce qui est énorme pour un pays de 5,5 millions d'habitants - qui brûlent près de 55 % des déchets, convertissant l'énergie produite en électricité ou en chauffage communautaire. Ajoutez à cela un taux de «récu» qui a augmenté de

36 à 50 % au cours des années 2000, et vous avez ce qui a toutes les allures d'un Eden écolo.

Mais plusieurs organisations environnementales, justement, contestent cette étiquette. Des groupes comme Zero Waste et les Amis de la Terre soulignent que si le Danemark parvient à la fois à recycler et à se chauffer avec ses déchets, c'est précisément parce que les vidanges qu'il brûle ne sont pas toutes les siennes. Le pays dépend tellement de l'incinération qu'il doit maintenant en importer des pays voisins, avancent-ils.

Le gouvernement danois, sur un site Web faisant la promotion des solutions vertes du pays - oui, le Danemark a un site juste pour ça : stateofgreen.com -, fait toutefois remarquer que «les conditions qui prévalent au Danemark ne sont pas les mêmes partout, si bien que certains pays ne sont pas capables de bannir l'enfouissement. Les installations de déchets-à-énergie danois sont donc, dans les faits, en compétition avec des dépotoirs».

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