Biométhanisation 1er de 2

Du bac brun aux billets verts

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(Québec) Pendant que Québec hésite, Saint-Hyacinthe a foncé : dans cette ville de la Montérégie, les pelures de bananes des citoyens pourraient leur permettre de... sauver des taxes. Car dans cette municipalité, la première au Québec à avoir pris le pari de la biométhanisation avec l'inauguration en novembre d'une usine de 48 millions $, le bac brun et les décisions vertes promettent de se traduire en argent sonnant. Le Soleil est allé constater de visu les réalisations et ambitions de cette ville, où écologie rime avec économie.

Plus d'un demi-million de dollars d'économies en chauffage, vente de biogaz à Gaz Métro, bientôt une inscription au marché du carbone. Saint-Hyacinthe voit l'avenir en billets... verts! La municipalité pense arriver à rembourser son investissement dans une usine de biométhanisation de 48 millions $ d'ici 6 à 10 ans. Et engendrer les profits par la suite.

«L'environnement, quand c'est géré intelligent, c'est payant», lance le directeur général de la Ville de Saint-Hyacinthe Louis Bilodeau, rencontré par Le Soleil la semaine dernière.

Quand l'usine sera remboursée, soit dans 6 à 10 ans, il promet que la municipalité ajoutera des millions dans ses coffres. La vente de 13 millions de mètres cubes de gaz naturel à Gaz Métro pourrait atteindre 6 millions $ par an.

«On estime à environ 5 millions $ par année de revenus qui vont servir à offrir des nouveaux services ou à diminuer le compte de taxes», dit-il en entrevue en compagnie du maire Claude Corbeil. M. Bilodeau lui, dirige la Ville de Saint-Hyacinthe depuis 2008 et a vécu toutes les étapes ayant mené à l'inauguration du Centre de valorisation des matières organiques en novembre dernier.

Sur les 48 millions $ que coûtent les installations pour une usine de biométhanisation, 18,6 millions $ sont à la charge de la municipalité, le reste est partagé par les gouvernements provincial et fédéral.

Ce discours aussi écologique qu'économique a de quoi séduire les contribuables, mais aussi les dirigeants municipaux à l'heure où les villes québécoises espèrent de nouvelles sources de revenus.

«Le monde municipal demande depuis des années la diversification des revenus. Nous autres, on n'attend pas après le gouvernement», lance M. Bilodeau.

Ces millions promis sont pour dans quelques années. Mais déjà, la municipalité calcule son investissement dans la biométhanisation en économies. Saint-Hyacinthe épargnera 1,2 million $ en sauvant sur le transport et l'enfouissement de matières organiques. Elle émettra 50 % de moins de gaz à effet de serre. Alimenter sa flotte de véhicules, chauffer et climatiser ses bâtiments municipaux avec le gaz produit sur place fera économiser 500 000$, calcule-t-on.

Région agricole

Le directeur général et le maire sont bien conscients que leur région est choyée par la présence de plusieurs entreprises agroalimentaires. Leurs résidus, des huiles rejetées par la production de produits laitiers, les fruits et légumes, par exemple, sont particulièrement efficaces pour favoriser la biométhanisation et émettre beaucoup de biogaz et de digestat transformé en engrais.

Mais même sans la présence de ces producteurs, des régions comme Québec pourraient tirer profit d'ententes avec des épiceries, par exemple. Des contrats signés permettent à des chaînes d'alimentation non seulement de régler leurs problèmes de transport et d'enfouissement, mais ils donnent aussi une image écolo de plus en plus recherchée. «Ces entreprises sont fières de mettre en valeur le fait qu'ils biométhanisent», estime le maire Corbeil.

Marché du carbone

Saint-Hyacinthe espère aussi toucher des revenus par une inscription à la Bourse du carbone, un système de plafonnement et d'échange de droits d'émission de gaz à effet de serre entre états. Le Québec a conclu un tel accord d'échange avec la Californie, en vigueur depuis janvier. «On va soumettre notre projet à la Bourse du carbone. On supprime l'émission de 15 000 tonnes de CO2 par année. Sur la Bourse, chaque tonne vaut environ 15 $», explique M. Bilodeau. «Ces revenus n'avaient pas été budgétés, mais le gouvernement a mis en place la Bourse du carbone avec la Californie. On va en profiter bientôt. On se lance là-dedans.»

Pendant que Québec hésite, Saint-Hyacinthe... (Photo Le Soleil, Frédéric Matte) - image 2.0

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Photo Le Soleil, Frédéric Matte

Pendant ce temps à Québec

En mai 2011, on pensait bien que tous les foyers de Québec auraient leur bac brun et qu'une usine de biométhanisation annoncée à l'époque pour 57 millions $ transformerait dès 2014 des tonnes de restes de table en biogaz et en compost. Or, plus de quatre ans plus tard, la Ville ne collecte pas les matières compostables et la construction d'une usine semble encore loin, alors que le maire de Québec, Régis Labeaume, a récemment émis des réserves sur le coût du projet. Il faut dire qu'en 2013, l'ajout du traitement des boues municipales, comme le fait Saint-Hyacinthe, a fait bondir la facture à 100 millions $, dont plus de 40 millions $ à la charge de la Ville.

«On veut bien être verts et on pense qu'il faut que ça se fasse, mais à un moment donné, c'est une raison financière», a dit M. Labeaume le 26 mai. «C'est un beau cas où un gouvernement nous impose quelque chose et qu'il y a un coût additionnel qui n'est pas remboursé», avait ajouté le maire, qui trouve bien courte l'échéance demandée par le gouvernement du Québec de passer à la biométhanisation d'ici 2019. Tout enfouissement de matières organiques sera aussi interdit dès 2020. Le ministre de l'Environnement, David Heurtel, avait répliqué au maire Labeaume en demandant de «relativiser».

«On est encore à l'étape de l'élaboration du projet. On parle d'un projet pour 2019 et on est en 2015. Il faut quand même relativiser les choses», avait-il dit. Le ministre avait toutefois réaffirmé être convaincu que la biométhanisation est la voie à suivre. Et il avait d'ailleurs cité l'exemple de... Saint-Hyacinthe.

Pionnière et pas mal fière

À peine six mois après son inauguration, l'usine de biométhanisation de Saint-Hyacinthe récolte des honneurs et suscite l'intérêt des municipalités du Québec. «Pionnière», «plus importante au Canada», «modèle à suivre». Oubliez la fausse modestie pour le maire de Saint-Hyacinthe, Claude Corbeil, et le directeur général, Louis Bilodeau.

«À Saint-Hyacinthe, on veut être les meilleurs. Ce projet nous permet de se mettre sur un podium. Et j'espère que l'exemple de Saint-Hyacinthe va servir à d'autres municipalités», dit le maire Corbeil.

En entrevue au Soleil en marge d'une journée portes ouvertes à l'usine de biométhanisation, MM. Corbeil et Bilodeau étaient d'ailleurs assis près d'une table remplie de trophées.

Le projet de biométhanisation a reçu en mars le prix Distinctions 2015 du Réseau Environnement décerné à une institution qui contribue à l'amélioration des infrastructures de gestion des matières résiduelles.

Saint-Hyacinthe a aussi reçu le grand prix du mérite Ovation municipale 2015 lors des assises annuelles de l'Union des municipalités du Québec, le 23 mai.

La directrice des communications de la Ville, Brigitte Massé, a aussi reçu le mois dernier le prix de l'Association des communicateurs municipaux du Québec pour le lancement de l'usine. Le lancement a été couvert par des médias québécois, mais aussi canadiens-anglais, américains et européens.

Saint-Hyacinthe a aussi organisé plusieurs visites de responsables d'autres villes de partout dans la province, dont Montréal et Québec. Une inspiration pour le maire Régis Labeaume dont le projet d'usine de biométhanisation annoncé en 2011 tarde à se concrétiser? «M. Labeaume, tout est faisable et vous êtes les bienvenus», a lancé le maire Corbeil avec le sourire.

Rien ne se perd...

«Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.» Si Antoine Lavoisier touchait des droits d'auteurs chaque fois que sa maxime est citée à Saint-Hyacinthe, le célèbre chimiste et philosophe français du 18e siècle pourrait se payer une retraite dorée. Devenue véritable credo, cette maxime a été utilisée par littéralement tous les représentants municipaux rencontrés par Le Soleil lors de son passage pour visiter les installations de biométhanisation. Un peu plus et on verra cette maxime transformée en véritable slogan de la municipalité montérégienne.

L'usine de Saint-Hyacinthe en chiffres

48 M$ pour implanter l'usine : environ 20 M$ du provincial, environ 18 M$ de la Ville et environ 11 M$ du fédéral

10 200 tonnes par an de matières organiques collectées dans les bacs bruns de citoyens de 23 municipalités

270 000 tonnes totales des boues municipales et des résidus d'industries agroalimentaires transformés en biogaz, en terreau et en engrais

500 000 $ d'économies par an grâce au chauffage des bâtiments au gaz naturel et au gaz utilisé dans les véhicules municipaux convertis

6 M$ de revenus estimés par an pour la vente de surplus de 13 millions de mètres cubes de biogaz à Gaz Métro

50 % moins d'émissions de gaz à effet de serre, à terme

Les étapes de la biométhanisation

1- Les bacs bruns et les rejets des usines agroalimentaires

À Saint-Hyacinthe, la collecte des bacs bruns contenant les restes de table et des retailles de gazon des citoyens se fait depuis 2007. Le contenu des bacs était jusqu'à l'implantation du Centre de valorisation des matières organiques (CVMO), en novembre, envoyé dans un centre de compostage. Aujourd'hui, le centre accueille les bacs bruns de 23 municipalités environnantes, un potentiel de 93 000 citoyens (32 000 foyers), alors que Saint-Hyacinthe compte 53 000 habitants. Plus de 10 000 tonnes de restes de table sont collectées chaque année. Mais Saint-Hyacinthe, centre névralgique d'une zone forte en industries agroalimentaires, biométhanise aussi les restes de grandes entreprises comme Liberté ou Agropur. Au total, bacs bruns et entreprises fournissent 25 000 tonnes de matières organiques évitent ainsi d'être enfouies. La municipalité a ainsi une longueur d'avance alors que dès 2020, la politique du gouvernement du Québec interdira l'enfouissement de matières organiques. Ces tonnes de fruits, légumes, gazon, viande ou yogourt prennent donc le chemin de nouveau CVMO.

2- Centre de valorisation des matières organiques

Inauguré en novembre, le Centre de valorisation des matières organiques flambant neuf roule déjà à plein régime. Là, les tonnes de matières organiques sont réduites en bouillie aux airs de «soupe aux pois», comme l'a illustré le directeur du Service du génie de Saint-Hyacinthe, Alain Marcoux. La machinerie permet aussi de séparer les emballages des matières organiques. Le plastique récupéré est recyclé. Au moment du passage du Soleil, un amas de fruits et de légumes périmés provenant des épiceries à grande surface de la région est passé au tordeur. L'intérêt des entreprises pour la biométhanisation est en croissance, dit le maire de Saint-Hyacinthe, Claude Corbeil. Et la Ville touche de l'argent pour recevoir ces restes. «Ils nous payent pour "domper" ici», dit-il. Une fois réduites à l'état liquide, les matières organiques sont envoyées par camions-citernes vers trois biodigesteurs.

3- Les biodigesteurs

Pour l'instant, Saint-Hyacinthe compte trois biodigesteurs qui transforment les restes de table, mais aussi quelque 13 600 tonnes de boues municipales en biogaz et en digestat utilisé comme engrais. La prochaine étape prévoit la construction de cinq autres de ces tours d'acier voisines de l'usine de traitement des eaux usées. Dans ces gros silos chauffés à même le gaz naturel qu'ils produisent, la matière est «digérée» pendant 25 jours par des bactéries qui agissent sans oxygène à 38 degrés Celcius. En plus du biogaz qui en ressort, les biodigesteurs fabriquent aussi un résidu appelé digestat. Cette matière est alors oxygénée pendant 30 jours avant de servir pour l'aménagement paysager de la municipalité. «À la Ville, on récupère cette matière au lieu d'acheter du terreau ou de la terre à jardin. On fait des économies là-dessus», a expliqué le directeur général de la Ville, Louis Bilodeau. Saint-Hyacinthe a aussi signé en novembre une entente de principe pour la vente des surplus de gaz naturel à Gaz Métro. Cette entente, sur laquelle la Régie de l'énergie doit se prononcer ces prochains jours, permettra à terme de vendre jusqu'à 13 millions de mètres cubes par an pendant 20 ans. La Ville espère ainsi toucher jusqu'à 6 millions $ annuellement.

4- Rouler au gaz naturel

Saint-Hyacinthe a amorcé la conversion de ses véhicules municipaux pour les faire rouler au gaz naturel. Huit bornes ont été installées pour alimenter les voitures et camions. «À terme, 40 à 50 véhicules rouleront au gaz naturel produit ici», explique le directeur des travaux publics, Yvan De Lachevrotière. Tous les achats neufs sont des véhicules équipés pour le gaz naturel. Même chose pour les bâtiments alors que le biogaz récolté sert aussi à chauffer des bâtiments municipaux, dont l'Hôtel de Ville et le garage municipal qui ont été adaptés. Les bâtiments neufs sont tous branchés au gaz naturel. Pour l'instant, les bornes pour les voitures sont branchées au réseau de Gaz Métro, mais lorsque tout sera en place, dès 2016, Saint-Hyacinthe sera indépendante et ne payera que pour le transport du gaz qu'elle produit, ce qui reviendra à environ 0,20 $ le mètre cube de gaz comprimé, soit l'équivalent d'un litre d'essence qui se vend actuellement autour de 1,20 $. La municipalité épargnera ainsi au moins 500 000 $ par an.

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