La droite et les verts: chronique d'un divorce

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(Québec) Quand Gabriel Nadeau-Dubois, Naomi Klein et d'autres figures de la gauche ont annoncé le mois dernier qu'une grande manifestation pour le climat aurait lieu samedi, à Québec, personne n'a sourcillé. Des gauchistes qui militent pour l'environnement? Rien à signaler. Business as usual. À tort ou à raison, le mouvement vert est aussi automatiquement associé à la gauche que 2 et 2 le sont à 4, dans notre psyché collective. Mais la mémoire est une faculté qui oublie vite, surtout en politique. Chronique d'un divorce.

Il fut un temps pas si lointain où les écolos rejetaient toute étiquette de gauche ou de droite. Et où la droite elle-même ne rechignait pas à la vue d'une politique environnementale, d'ailleurs. Tenez : en 1992, le Canada est devenu le premier pays du G7 à signer la convention de l'ONU sur les changements climatiques, ainsi que celle sur la biodiversité. Le gouvernement de l'époque était celui... des conservateurs de Brian Mulroney - et son ministre de l'environnement était un certain Jean Charest. Aux États-Unis, le républicain George Bush, père, venait à peine d'amender le Clean Air Act pour réduire les pluies acides et les dommages à la couche d'ozone, et les sondages de l'époque montraient que les partisans républicains étaient presque aussi nombreux (entre 70 et 75 %) que les démocrates à trouver que l'État dépensait «trop peu» pour protéger l'environnement.

Mieux encore: parmi les tout premiers leaders occidentaux qui ont milité pour une action internationale contre les changements climatiques figurait... Margaret Thatcher, ladies and gentlemen, la «dame de fer» de la droite britannique - ce qu'elle fit notamment dans un discours célèbre devant l'ONU en 1989.

Mais en 2015, il n'y paraît plus rien. À part l'ancien chef du Reform Party Preston Manning, qui milite pour une forme de taxe sur le carbone, la droite politique applaudit les attaques du gouvernement Harper contre les contrôles environnementaux sous toutes leurs formes. Les commentateurs associés à la droite font unanimement des crises d'urticaire à l'idée de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Et à l'inverse, la marche d'aujourd'hui est soutenue, hormis les organisations écolos, très principalement par des groupes campant clairement à gauche - plusieurs syndicats, Réseau pour la simplicité volontaire, Alternatives, FRAPRU, etc.

Qu'a-t-il pu bien se passer depuis 20 ans pour que les mouvements conservateur et environnemental se tournent le dos à ce point? Et pour qu'une marche, qui pourtant aurait tout intérêt à faire l'étalage d'une coalition arc-en-ciel, soit si associée à la gauche?

Pas les mêmes conservateurs, pas les mêmes enjeux

Il s'est passé beaucoup, beaucoup de choses. D'abord, les conservateurs eux-mêmes ont, dans l'ensemble, changé. C'est une évidence que Stephen Harper n'est pas le même genre de dirigeant que Brian Mulroney. Aux États-Unis, il est devenu tout simplement impensable pour un républicain d'appuyer une mesure de protection de l'environnement.

«Les pluies acides, c'était quelque chose de très tangible, une pollution qu'on voyait littéralement détruire les forêts et les lacs», analyse la commentatrice de droite Tasha Kheiriddin. «Et pour les conservateurs, c'était tout à fait normal de s'attaquer à ça, parce qu'il y a une grande tradition de protection de la nature chez les conservateurs, qui remonte à Theodore Roosevelt [président américain de 1901 à 1909, a créé les premières réserves naturelles du continent, NDLR]. [...] Mais le réchauffement climatique, c'est une problématique différente. Oui, il y a des effets locaux, mais ça ne touche pas tout le monde directement. Et la solution est complètement hostile envers l'industrie du pétrole. Donc, ça crée un conflit avec une région très conservatrice, l'Alberta, où l'industrie est très présente.»

Village ou village global

Le contexte, aussi, a grandement changé. «En 1992, l'environnement était au sommet de tous les sondages. C'est la priorité numéro 1 des électeurs, alors les politiciens devaient faire quelque chose, le public le demandait. Maintenant, depuis la récession de 2008, l'environnement se retrouve au bas des priorités, alors que l'économie et les emplois ont pris le dessus», remarque Jim Harris, qui fut chef du Parti vert du Canada de 2003 à 2006 - et qui est lui-même un ancien militant conservateur, souvent décrit comme un «écocapitaliste», bien qu'il rejette l'étiquette.

Mais les changements sont plus profonds encore, soutient pour sa part le politologue de l'Université Laval Jean Mercier. «Peu à peu, la vie socioéconomique se déroule dans des ensembles de plus en plus grands. On est passé de la famille et du village à des petites villes, puis des grandes cités, et maintenant au global. Ce qui arrive, c'est que les conservateurs sont, par définition, en faveur de l'échelle qui prévaut depuis un certain temps. Alors traditionnellement, être conservateur, ça voulait souvent dire demeurer à une petite échelle, au niveau village, de la région. Et en général, cette posture-là allait contre une certaine industrialisation, qui nous poussait vers de plus grands ensembles. Mais c'est ce niveau-là qui prévaut depuis un certain temps, alors c'est celui que les conservateurs défendent, et il va contre l'environnement. Alors qu'à l'inverse, ceux qui, de nos jours sont pour un retour à petite échelle, un retour à la terre, au village, ce ne sont plus des conservateurs.»

Polarisation

Les façons de faire de la politique ont également changé. Au tournant des années 90, au Canada, les partis tentaient de plaire au plus grand nombre possible, ce qui les faisait converger vers le centre. Or le marketing politique a aujourd'hui tendance à segmenter l'électorat en sous-groupes afin de viser - par des annonces, des promesses - les terreaux les plus fertiles. Ce qui a pour conséquence de polariser l'électorat beaucoup plus qu'il ne l'était il y a 20 ans.

Et comme l'écologisme a plus d'atomes crochus avec la gauche qu'avec la droite, cette polarisation a peut-être fait sortir la «vraie nature» de l'environnementalisme, suppute Harvey Mead, militant vert de la première heure. «Il y a une gauche maintenant, alors qu'il n'y en avait à peu près pas avant. C'est un mouvement polarisé en fonction d'enjeux économiques. C'est quasiment par accident que les environnementalistes sont là-dedans. Sauf qu'ils sont bien plus conscients aujourd'hui des arguments des économistes de gauche et de droite. C'est une évolution, je dirais : les écologistes ont regardé [tout ça] et s'identifient plus aux économistes de gauche qu'au néolibéralisme», dit M. Mead.

«Il a eu des luttes internes dans les organisations écologistes, j'en ai observé beaucoup dans les années 90, dit M. Mercier. La plupart du temps, la gauche l'a emporté. Donc, théoriquement, il y a encore une place pour la droite, mais c'est vrai que si on regarde les manifestations publiques, c'est la gauche qui a pris le dessus. La droite a été mise de côté, et ça nuit probablement à capacité d'adhésion.»

Mentionnons à cet égard que M. Harris affirme qu'au contraire, ses idées conservatrices étaient «bien reçues» au Parti vert du Canada. Des archives de presse montrent toutefois que son leadership a été contesté sur cette base, ses adversaires lui reprochant notamment les baisses d'impôts qu'il défendait.

Politique partisane

Mais quoi qu'il en soit, nuance Steven Guilbeault, cofondateur du groupe environnementaliste Équiterre, ce clivage entre la droite et l'écologisme, s'il existe bel et bien, est surtout présent en politique partisane.

«Il y avait effectivement pas mal d'affinités avec le gouvernement de Brian Mulroney. Et il n'y en a plus du tout avec le gouvernement Harper. Mais ça ne veut pas dire qu'il n'y a plus de communication entre de gens de différents secteurs de la société», souligne-t-il.

M. Guilbeault prend pour exemple l'Alliance SWITCH, qui veut verdir l'économie du Québec et qui rassemble à la fois des groupes écolos et des acteurs économiques, comme l'industrie de l'aluminium, Desjardins et Gaz Métro.

«C'est sûr que quand je parle de manifestations à mes amis de SWITCH, c'est un truc avec lequel ils ne sont pas très à l'aise. [...] Les gens du capital de risque, par exemple, ont des revendications, mais ils ne font pas de marches. Alors, il y a des différences dans les façons de faire, mais parfois, on se rejoint et on travaille ensemble malgré tout.»

Une marche «ouverte à tout le monde»

Les organisateurs de la marche Action climat se défendent bien d'exclure qui que ce soit de leur manifestation. Mais de là à lancer des perches vers des organisations ou des figures de proue de la droite, il y a un pas qui semble ne pas avoir été franchi.

L'idée d'une marche à Québec, rappelons-le, a commencé à germer en début d'année. Les militants verts y voient une façon d'envoyer un message fort à l'occasion du Sommet des premiers ministres provinciaux sur les changements climatiques, qui se tiendra mardi dans la capitale.

«On est ouvert à tout le monde», assure Patrick Bonin, de Greenpeace, un des porte-parole de la marche. «C'est vrai qu'il faut un large éventail, parce que ce n'est pas juste la gauche ou juste la droite qui va régler le problème. Mais je pense qu'il y a eu une période, de laquelle on semble en voie de sortir, où ceux qu'on associait à la droite avaient des positions très opposées à la lutte aux changements climatiques, voire étaient carrément climatosceptiques. C'étaient plus les partis plus de gauche qui portaient cette lutte-là.»

Mais les organisateurs de la manifestation ont-ils invité des organisations ou des gros noms de la droite afin de présenter une «coalition arc-en-ciel»? Le Soleil a dû poser la question à quatre reprises à deux porte-parole d'Action climat avant d'obtenir ce qui s'approchait d'une vraie réponse : «Les gens qui ont été approchés, dit M. Bonin, avaient pris position contre le projet de pipeline Énergie Est, ils sont d'accord avec l'idée qu'on ne peut pas exploiter encore plus les sables bitumineux et lutter contre les changements climatiques en même temps. Ceux qui sont associés à la droite, historiquement, n'étaient pas les porteurs de cette lutte. Ça nous fera plaisir monter au front avec eux, mais sur la question du pipeline, je n'ai pas vu beaucoup de déclarations de leur part disant que les sables bitumineux sont incompatibles avec la lutte aux changements climatiques.»

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