Longue lutte contre le dépotoir pour des citoyens d'Armagh

En plus des odeurs pestilentielles, les citoyens d'Armagh,... (Photo Le Soleil, Yan Doublet)

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En plus des odeurs pestilentielles, les citoyens d'Armagh, comme Rorbert Martineau, doivent consommer de l'eau impropre.

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Stéphanie Martin
Le Soleil

(Québec) «Je ne demande pas la charité. Je demande de l'air et de l'eau. C'est la seule chose que je veux.»

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Des résidus fins de bois mélangés à de la poussière de gypse sont enfouis sur le site.

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Assise dans la cuisine de sa petite maison du rang 1 à Armagh, Sophie Thibeault laisse tomber cette évidence comme une brique.

On perçoit dans l'air une odeur diffuse de soufre et d'oeufs pourris. La journaliste s'en aperçoit, mais pour Mme Thibeault et son voisin, Robert Martineau, ce n'est même pas notable. On s'habitue, disent-ils. Lors du passage du Soleil, c'est une bonne journée. Les épisodes d'odeurs auxquels ils sont habitués sont beaucoup plus suffocants. À une certaine époque, M. Martineau dormait même avec une serviette mouillée sur la figure pour couper l'effet étouffant. «On vit l'enfer depuis cinq ans. Mais tout le monde s'en fiche. On dirait qu'on est oubliés.»

M. Martineau et Mme Thibeault vivent à environ 500 mètres du lieu d'enfouissement technique (LET) de la MRC de Bellechasse. En termes communs, c'est un dépotoir. Il est composé de «cellules» imperméabilisées et on y effectue un contrôle des émissions liquides et gazeuses. Il accueille de 24000à 25000 tonnes métriques de déchets par année, provenant de 33 municipalités de Bellechasse, des Etchemins et de Montmagny.

Voilà cinq ans qu'il fait rager les résidents des environs; en fait, depuis qu'on y a enfoui, avec l'accord du ministère de l'Environnement, des résidus fins de bois, mélangés à de la poussière de gypse. Un cocktail infernal. Car en se décomposant, ces matières émettent du sulfure d'hydrogène, un gaz potentiellement mortel si respiré en fortes concentrations.

À petites doses, la liste de ses effets indésirables s'allonge : maux de tête, nausées, vomissements, irritation des voies respiratoires, oppression thoracique, palpitations cardiaques, fatigue, anxiété, troubles du sommeil, stress.

Son odeur caractéristique d'oeufs pourris est remarquable entre mille.

Quand Robert Martineau s'est installé dans le rang 1, en 1998, le dépotoir était modeste. Mais depuis, la MRC, qui en est propriétaire et qui l'exploite, a obtenu un décret gouvernemental pour l'agrandir et le transformer en lieu d'enfouissement technique.

Les émissions de sulfure d'hydrogène sont devenues pratiquement intolérables en 2011 et 2012. Sur recommandation de la firme GENIVAR, la MRC a fait installer un système pour acheminer les gaz vers des torchères chargées de les brûler. L'intensité et la fréquence des épisodes ont diminué, mais ils sont loin d'avoir disparu complètement, déplorent les deux voisins, qui sont parents d'un petit garçon de six ans.

À sa première journée de maternelle, l'automne dernier, Kyle a attendu l'autobus dans un nuage de gaz, se souvient son père. Il est «tout le temps malade», s'inquiète-t-il. Il a mal aux articulations. Il tousse souvent, ses poumons sont fragilisés. Les deux parents n'en mènent pas large non plus côté santé. Ils ne peuvent pas s'empêcher de faire un lien avec l'air qu'ils respirent tous les jours.

Eau non potable

Comme si ce n'était pas assez, le petit doit aussi prendre son bain dans une eau impropre. Il suffit d'ouvrir le robinet pour que la puanteur saute aux narines. «Parfois, ça coule noir», soupire Sophie, exaspérée. Les bains se font rapidement, en prenant bien garde à ce que le garçonnet n'avale pas d'eau.

D'autres voisins ont progressivement été touchés par le même problème, au fil des ans. Mais la MRC ne trace pas de parallèle entre la contamination des puits et le LET. D'autres facteurs comme le mauvais entretien des puits est plutôt en cause, plaide le directeur général adjoint, Christian Noël. Le ministère de l'Environnement ne conclut pas non plus à une contamination par le LET, étant donné que les puits sont situés en amont hydraulique du site d'enfouissement, indique le porte-parole Frédéric Fournier.

Des arguments qui ne convainquent pas Sophie et Robert. Pourquoi leur eau et celle de leurs voisins s'est-elle gâtée alors même que leurs problèmes avec le site d'enfouissement se sont accrus? Pourquoi les poissons qui peuplaient le lac de Robert sont-ils tous morts en même temps? se demandent-ils. En attendant, Armagh a accepté récemment de leur fournir de l'eau embouteillée «jusqu'à ce que la municipalité fasse des analyses plus spécifiques autour du lieu d'enfouissement technique et trouve la source de contamination de leur puits», lit-on dans l'extrait du procès-verbal de la séance du conseil du 2décembre.

Sophie et Robert voudraient bien partir. Mais ils n'ont pas les moyens, sachant que personne ne voudra de leur maison. Ce qu'ils souhaiteraient, c'est qu'on leur offre la valeur de l'évaluation de leur propriété, pour qu'ils se fassent une vie ailleurs.

Une idée : partir

Éric Letellier, lui, a déjà résolu de déménager ses pénates d'ici un an, quitte à assumer une perte financière. Voilà quelques années qu'il économise pour partir, avec sa femme et ses deux enfants de 9 et 15 ans. Il craint pour leur santé, à long terme. Au plus fort des émissions, il a même perdu deux chiens, qui sont morts subitement. Pour lui, le lien avec le gaz est évident. Sa maison, il la démolira, car il ne veut pas que d'autres vivent ces difficultés. Après cinq ans, il fonde peu d'espoir que la situation s'améliore. «Il n'y a pas d'autre solution que de s'en aller de là», lance-t-il.

Plus loin, sur le rang 8, Gisèle Chabot, la mère de Sophie, a vu sa qualité de vie décliner. «L'été, je ne peux pas me permettre de laisser les fenêtres ouvertes de peur que l'odeur arrive.» Pour la femme de 65ans, qui est née à Armagh, «ce n'est pas une vie». Chaque coup de gaz apporte ses malaises : yeux et gorge irrités, essoufflement, fatigue. Elle a l'impression que les doléances des citoyens touchés sont balayées sous le tapis.

Pauline Rodrigue a le même sentiment. Armagh, ce n'est pas Québec, dit-elle. Une poignée de citoyens incommodés par les gaz d'un centre d'enfouissement dans la campagne bellechassoise ne soulève pas les passions comme des épisodes de pollution au nickel sur Limoilou.

Comme membre du comité de vigilance, elle surveille les activités du LET depuis son ouverture. La terre qu'elle cultive avec son mari aboutit à quelque 600 pieds du lieu d'enfouissement. Quand le vent souffle dans cette direction, les effets sont instantanés.

«On se retrouve à notre âge qu'on ne vaut plus rien. Qui va acheter une terre à proximité d'un site d'enfouissement quand les vents dominants vont dans sa direction?»

Pour elle, le gouvernement n'aurait jamais dû permettre l'agrandissement du LET, sachant que le site est situé si près des habitations. «C'est ça, la grave erreur.» Dans un rayon d'un kilomètre et demi autour du LET, on compte en effet une trentaine de résidences.

«Il y a eu une mauvaise décision de prise. Maintenant, ils ont espérance que le monde s'en aille d'eux-mêmes ou qu'ils meurent et il n'y aura plus de problème», lâche-t-elle, amère.

La Santé publique inquiète

Même si la MRC de Bellechasse soutient que les désagréments liés aux émissions de gaz du lieu d'enfouissement d'Armagh ont beaucoup diminué depuis trois ans, la Direction de la santé publique a encore récemment sonné l'alarme et s'inquiète pour la santé des résidants.

Le directeur général adjoint de la MRC de Bellechasse, Christian Noël, s'est dit surpris de l'appel du Soleil, qui s'enquérait des mesures prises pour améliorer la qualité de vie des citoyens vivant à proximité du lieu d'enfouissement technique (LET). Les inconvénients ont nettement diminué, et les signalements d'odeurs nauséabondes sont beaucoup moins fréquents depuis l'installation des torchères pour brûler les gaz en 2012, soutient-il.

Pourtant, la Direction de santé publique (DSP) de l'Agence de la santé et des services sociaux de la Chaudière-Appalaches est toujours préoccupée par la question, et l'a réitéré dans une lettre transmise à la MRC en juillet dernier et dont Le Soleil a obtenu copie. La DSP reconnaît que lors des émissions de gaz, on note «un déclenchement de symptômes chez les résidents touchés [...] qui nuisent à leur qualité de vie».

Elle reconnaît que la présence de sulfure d'hydrogène et de composés organiques volatils dans l'air a des impacts sur la santé des résidants qui vivent à proximité du LET. Elle écrit : «Pendant les épisodes d'odeurs nauséabondes, nous recommandons aux personnes qui présentent des symptômes incommodants de limiter le temps passé à l'extérieur, de fermer les fenêtres de leur habitation ainsi que toute prise d'air extérieur et d'envisager de quitter leur résidence» si les malaises sont intolérables.

La DSP se montre aussi très inquiète des «risques à la santé à long terme que peuvent poser la présence de certaines substances comme les composés organiques volatils». Elle recommande à la MRC de Bellechasse de prendre «toutes les mesures jugées efficaces pour limiter les fuites de biogaz et la dispersion des odeurs dans l'air ambiant».

M. Noël qualifie ces recommandations d'«exagérées». Il admet que les torchères, avec l'hiver froid qu'on vit, ne font pas leur travail la nuit puisqu'elles gèlent. Mais la MRC a l'intention de les modifier pour les rendre plus efficaces. Elle a aussi demandé à une firme d'ingénieurs de vérifier si des fuites passées inaperçues sont présentes sur le site.

Dédommagement

Elle envisage aussi de dédommager les citoyens les plus touchés. Chaque année, la MRC octroie environ 90 000 $ à Armagh pour compenser les inconvénients liés à la présence sur son territoire d'un LET. «On pense de plus en plus que cette compensation-là ne devrait pas être versée à la municipalité, mais bien être redistribuée entre les résidants qui sont en périphérie du LET», avance Christian Noël. Cela équivaudrait à une enveloppe de 3000 $ par habitation située à l'intérieur du périmètre de 1,5 km chaque année. «C'est pas une question d'acheter ces citoyens-là, mais on reconnaît qu'ils sont compensés pour certains inconvénients.»

Cependant, pour la résidante Pauline Rodrigue, c'est trop peu. La seule chose qui pourrait mettre fin au cauchemar des citoyens serait la fermeture pure et simple du lieu d'enfouissement et de permettre aux gens qui sont trop près de se relocaliser, dit-elle. Mais elle ne se berce pas d'illusions et dit être consciente que tout est une question d'argent et de volonté politique.

Pendant ce temps, la MRC et le ministère de l'Environnement se débattent en Cour supérieure pour établir qui est le responsable du problème. La MRC, qui blâmait le Ministère pour avoir permis l'enfouissement des matériaux secs et du gypse qui ont causé les émissions de gaz, a obtenu gain de cause en décembre. La Cour a ordonné qu'on lui rembourse plus de 350 000 $ plus les intérêts pour couvrir le coût d'installation du système d'élimination des gaz. Le Ministère a porté la cause en appel.

«On va-tu attendre que quelqu'un meure?»

«Les effets du sulfure d'hydrogène sur les humains sont bien documentés. On attend quoi? On va-tu attendre que quelqu'un meure?» lance, excédé, le président de l'Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique, André Bélisle.

Pour lui, l'attitude des autorités de la MRC de Bellechasse et du ministère de l'Environnement dans le dossier du LET d'Armagh est inacceptable. «Ils se renvoient la balle pendant que des gens souffrent. [...] Arrêtez de vous obstiner et réglez le problème. Ensuite la facture ira au responsable.»

M. Bélisle ne connaît pas d'autres cas actuellement au Québec où la situation est si problématique. Il y a bien eu le cas de Cantlay, en Outaouais, où des citoyens se sont battus pour faire reconnaître les désagréments que leur occasionnait un dépotoir de matériaux secs qui a finalement été fermé définitivement par le ministère de l'Environnement en 2007. «Sinon on a réglé les problèmes pas mal partout en interdisant l'enfouissement du bois et du placoplâtre», dit-il. Il est temps selon lui qu'on trouve une solution durable à Armagh. «On ne peut pas tolérer que ces gens subissent ce problème sans qu'on réagisse!»

Les lieux d'enfouissement technique dans la région

Au tournant des années 2000, le gouvernement du Québec a exigé des municipalités et des MRC qu'elles transforment leurs dépotoirs (lieux d'enfouissement sanitaire) en lieux d'enfouissement technique (LET), qui sont soumis à de nouvelles règles de contrôle en matière d'environnement et d'aménagement. Il existe sept LET dans la région si on compte Charlevoix, Portneuf, Bellechasse, Lotbinière et la Beauce. Ils sont situés à Armagh, Frampton, Saint-Lambert-de-Lauzon, Saint-Flavien, Clermont, Saint-Joachim et Neuville.

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