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Déluge du Saguenay: un bienfait insoupçonné fait surface

La petite maison blanche au toit pentu résistant... (Archives La Presse)

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La petite maison blanche au toit pentu résistant au déluge du Saguenay a marqué l'imaginaire québécois.

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(Québec) Le déluge qui s'est abattu sur le Saguenay en 1996 a beau avoir été une des pires catastrophes naturelles des 50 dernières années au Québec, il semble qu'il n'a pas eu que des mauvais côtés. D'après une étude toute récente publiée dans Applied Geochemistry, l'inondation a charrié tellement de sédiments qu'ils ont recouvert le fond (très) pollué du haut-Saguenay, réglant du même coup un vieux et grave problème de contamination au mercure.

«On s'en doutait un peu, parce que le mercure n'est généralement pas très mobile. L'enfouissement est d'ailleurs souvent préconisé comme méthode de remédiation pour les problèmes de mercure. Mais on parle ici d'une pollution à très grande échelle, alors ça n'aurait eu aucun sens d'essayer enfouir une superficie plusieurs kilomètres carrés. Et il n'y avait jamais eu de suivi sur un aussi grand secteur, ni sur plusieurs années comme on l'a fait», dit le géochimiste de l'Université McGill Alfonso Mucci, co-auteur de l'étude.

Cette pollution, c'était celle d'une usine qu'a exploitée Alcan de 1947 à 1976, à Arvida, à moins de 10 km à l'ouest de Chicoutimi. On estime qu'en 30 ans d'activité, elle a rejeté 300 tonnes de mercure, dont 120 tonnes dorment toujours au fond de la rivière Saguenay. Comme il est arrivé avec les barrages hydroélectriques, ce mercure a été métabolisé par des bactéries vivant au fond de l'eau et transformé en méthylmercure, une molécule bio-accumulable qui, chez l'humain, nuit au développement du cerveau et provoque des problèmes cardiovasculaires et immunitaires, notamment.

Toute la faune marine contaminée

À partir de ces bactéries, le méthylmercure a rapidement remonté la chaîne alimentaire et a tellement contaminé la faune marine du haut du Saguenay qu'en 1972, le fédéral a carrément interdit toute activité de pêche commerciale dans ce secteur (voir plus bas). Autour de Chicoutimi, dit M. Mucci, les crevettes recelaient environ 10 000 fois plus de mercure que celles du Golfe - et 10 fois plus que la norme canadienne de 0,5 parties par million pour la consommation humaine.

L'imposition de nouvelles règles sur le mercure a par la suite ramené les concentrations autour du seuil de comestibilité, mais à la mi-juillet 1996, comme on le sait, il est tombé plus de 250 millimètres de pluie sur la région en seulement trois jours. Les trombes d'eau ont emporté 15 millions de mètres cubes de débris qui eurent tôt fait de recouvrir le haut-Saguenay d'une couche de sédiments atteignant jusqu'à 50 centimètres d'épaisseur. Afin de savoir ce qu'il était advenu du mercure d'antan, l'équipe de M. Mucci ont pris des échantillons en trois endroits du Saguenay (dans la baie des Ha! Ha!, dans le Bras-du-Nord et à environ 30 km en aval) pendant les six années qui ont suivi le déluge. Ils disposaient déjà de données recueillies dans ces mêmes trois endroits datant de juste avant.

Résultat : si le mercure semble avoir légèrement remonté la colonne de sédiments dans un premier temps, il a été presque aussitôt recapturé par d'autres molécules, «probablement des sulfures de fer», dit le géochimiste.

«J'étais là quelques semaines après déluge. (...) L'oxygène emprisonné dans la nouvelle couche de sédiments a été consommé rapidement par des bactéries, qui ont alors remplacé l'oxygène par un autre oxydant, soit des sulfates. Ces sulfates, les bactéries les transforment en sulfures, qui vont ensuite se lier au fer, et les sulfures de fer sont d'excellents absorbants pour le mercure», explique M. Mucci.

Mieux encore, le mercure est demeuré à plus de 15 cm de profondeur, ce qui le place hors de portée des animaux fouisseurs, comme les vers, qui auraient pu en principe le remettre en circulation.

Joint par Le Soleil, le chercheur en écotoxicologie de l'Université du Québec à Rimouski Émilien Pelletier, qui n'a pas participé à l'étude mais a mené des travaux sur la pollution marine dans le même secteur, a qualifié ces résultats de «peu surprenants», ne serait-ce que parce qu'«on connaissait déjà les résultats, même si leur publication a été retardée de plusieurs années».

«Mais quand même, ajoute-t-il, pour ce qui est du mercure, on n'était pas trop certain de comment il se comporterait. On se disait qu'il pouvait toujours migrer à travers la couche de sédiments, mais l'article le démontre clairement : le mercure n'est pas remonté. (...) On peut probablement considérer ça comme un problème du passé», commente M. Pelletier, tout en soulignant que bien des industries, en peu partout dans le monde, continuent de rejeter du mercure dans l'atmosphère.

La morue de... Chicoutimi ?

À vue de nez, cela peut sembler totalement aberrant, parce que la région est loin de la côte et que cela remonte à plus de 40 ans. Mais il y a bel et bien eu des activités de pêche commerciale marine dans la région de Chicoutimi et de Sainte-Rose-du-Nord, où l'on prenait notamment de la crevette, du crabe des neiges et de la morue.

À l'embouchure du Saguenay, un courant profond d'eau très froide et chargée de nutriments remonte brusquement à la surface, ce qui nourrit de grandes quantités de plancton - lequel attire, comme on le sait, beaucoup de baleines autour de Tadoussac. La remontée permet à cette eau de mer de se charger d'oxygène.

Or comme l'eau salée est plus dense que l'eau douce qui descend du Saguenay, et comme celui-ci est très profond (près de 300 mètres par endroits), cela permet à un bras de mer de passer littéralement en-dessous du courant de la rivière et de remonter loin en amont du fjord. D'où la présence d'une faune typique des fonds marins jusqu'à La Baie, où une populaire pêche blanche permet encore aujourd'hui de prendre du sébaste et de la morue, notamment.

Mais bien que le problème du mercure semble être résolu, ce ne serait pas nécessairement une bonne idée de rétablir la pêche commerciale, selon le chercheur de l'UQAR Émilien Pelletier.

«D'abord, il y a la présence du parc marin, qui n'était pas là dans les années 70. Mais il y a aussi que c'est milieu fermé, qui se renouvèle pas très bien. Juste avec la pêche hivernale, certaines espèces semblent avoir du mal à se maintenir», dit-il.

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