L'uranium qui fait peur

La mine de McCLean Lake en Saskatchewan... (Photo AFP, David Boily)

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La mine de McCLean Lake en Saskatchewan

Photo AFP, David Boily

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(Québec) Parmi tous les endroits du monde, le nord de la Saskatchewan figure assurément parmi les derniers qui intéressent les Québécois. Et même après les derniers, quelque part entre les catégories «connais pas» et «on s'en fout». Mais c'est pourtant vers là que tous les regards devraient se tourner ces jours-ci, alors que le BAPE sur la filière uranifère entreprend sa dernière série d'audiences. Car si une mine d'uranium ouvrait au Québec, elle risquerait fort de ressembler, à bien des égards, à celles du nord des Prairies.

Patricia Thomas connaît plutôt bien cette région, qui abrite toutes les mines d'uranium actives au Canada - cinq au total. Chercheuse en toxicologie et spécialiste de la radioactivité à l'Université de Saskatchewan, elle y a mené quelques projets de recherche autour de mines d'uranium, principalement afin de voir si des matériaux radioactifs s'immisçaient dans la chaîne alimentaire. Et dans l'ensemble, dit-elle, si elle avait de la famille qui vivait proche d'une mine d'uranium, elle ne serait pas particulièrement inquiète - bien que, dit-elle, il reste des points d'interrogation à long terme.

«Ça dépendrait de la distance avec la mine [...], mais les maisons ne sont pas construites vraiment proche, alors non, ça ne m'inquiéterait pas particulièrement. Pour l'eau potable, cela dépendrait d'où ils mettent les résidus miniers.»

Voilà qui contraste avec les histoires d'horreur qui circulent depuis quelques mois au sujet de l'extraction de l'uranium : cancers de toutes sortes, tant pour les travailleurs miniers que pour la population vivant à proximité, malformations, fausses couches et autres risques évoqués par des groupes antinucléaires. En 2009, des médecins de Sept-Îles avaient même menacé de démissionner en bloc si un projet de mine d'uranium, porté par la minière Terra Venture, mais abandonné depuis, voyait le jour tout près de la ville. Plus récemment, les Cris de Mistissini se sont farouchement opposés à un projet d'exploration uranifère de Strateco dans les monts Otish, eux qui fréquentent ce territoire et consomment la viande d'animaux qui y vivent.

On en entendra d'ailleurs abondamment parler dans les prochains jours, alors que le BAPE sur la filière uranifère tiendra ses audiences publiques à Montréal, lundi, et à Québec à la fin de la semaine prochaine. Et l'industrie, c'est une évidence, niera essentiellement qu'il y a des risques déraisonnables à exploiter une mine d'uranium.

Alors, qui a raison? Y a-t-il vraiment lieu de s'inquiéter? À vue de nez, oui : si leur position était prévisible, des groupes comme Sept-Îles sans uranium (SISUR) et Pour que le Québec ait meilleure mine s'appuient sur d'authentiques études publiées dans des revues savantes. Et ces articles montrent que, au moins chez les travailleurs miniers, l'extraction de l'uranium a des effets nocifs sur la santé - surtout des cancers du poumon.

Comparer des pommes avec des pommes

Mais à bien y regarder, ces articles ne sont peut-être pas aussi éclairants qu'il y paraît. En effet, notent Mme Thomas et sa collègue toxicologue de la Commission canadienne de sécurité nucléaire (CCSN, organisme fédéral qui supervise tout ce qui se fait de nucléaire au pays) Patsy Thompson, ces études documentent des situations qui remontent jusqu'aux années 50, voire 40 dans certains cas, époque où les normes environnementales et sanitaires n'étaient pas du tout ce qu'elles sont aujourd'hui. D'autres concernent des mines d'uranium exploitées en ex-URSS ou dans le Tiers Monde, mais cela revient au même.

«Dans bien des cas, ce sont des pratiques qui ne sont plus acceptées au Canada depuis longtemps. Ça a commencé à changer vers le milieu des années 70», dit Mme Thompson. Alors, si l'on veut comparer des pommes avec des pommes, si l'on veut savoir à quoi ressemblerait une mine d'uranium dans le Québec de 2014, ces études ne sont pas d'une grande aide. C'est bien dans le nord de la Saskatchewan qu'il faut chercher des situations comparables.

Et qu'y voit-on? A priori, pas grand-chose. D'après les travaux de Mme Thomas, il semble que la viande des orignaux vivant proche des mines saskatchewanaises contienne bel et bien plus de matière radioactive que la viande d'animaux vivant ailleurs, mais les concentrations restent inoffensives et il est possible que cela s'explique simplement par le fait que cette région est naturellement riche en uranium.

La CCSN, qui fait un suivi de la qualité de l'air et de l'eau autour de mines d'uranium, a de son côté trouvé des concentrations anormales de sélénium (pas radioactif, mais quand même nocif) dans les poissons capturés à moins de 10 km en aval des mines saskatchewanaises - et suffisamment pour causer des ennuis de santé à de gros consommateurs de poissons qui en mangerait 600 grammes (1 livre et un tiers) par jour, comme certains. Mais depuis 2009, le contrôle du sélénium a été resserré et la Commission s'attend à voir diminuer les concentrations dans les poissons.

Autrement, hormis quelques problèmes passés qui ont été réglés, les échantillons d'air et d'eau prélevés autour des mines d'uranium des Prairies ne contiennent pas plus de matière radioactive que la moyenne de la région, que ce soit de l'uranium ou ses «produits de filiations» (voir autre texte). Si bien que «la dose totale reçue par les personnes vivant à une distance de 2 à 10 km du point de rejet le plus proche est similaire à la dose reçue par le Canadien moyen», a témoigné la CCSN lors d'audiences préliminaires du BAPE, cet automne.

Même son de cloche du côté de l'Institut de la santé publique (INSPQ), qui a publié un rapport sur les effets de l'exploitation de l'uranium sur la santé des populations avoisinantes, au printemps dernier. Le document avait alors été décrit par les écolos comme la «preuve» que les mines d'uranium sont dangereuses, mais son auteure principale, Dre Agathe Croteau, en a fait une autre interprétation lors d'un entretien récent avec Le Soleil: «Les études qu'on a consultées n'ont rien montré d'alarmant. Mais bon, si quelqu'un voulait se faire l'avocat du diable, il dirait qu'on ne peut pas exclure hors de tout doute qu'il n'y a aucun problème, parce qu'il y a peu d'études. Et c'est vrai qu'il n'y en a pas beaucoup.»

Questions à long terme

Mais ces données rassurantes n'apaisent pas tous les doutes de Mme Thomas, surtout à long terme. «C'est vrai qu'ils ne libèrent pas des quantités si terribles de radium [un sous-produit dangereux de la désintégration naturelle de l'uranium] dans l'environnement, mais cela charge l'écosystème petit à petit, dit Mme Thomas. [...] Ce qu'ils font, c'est qu'ils précipitent le radium dans leurs usines de traitement des eaux, et ils relâchent de faibles concentrations. Je ne suis pas familière avec la surveillance qu'ils font, mais ça s'en va dans l'eau et le radium se transforme ensuite en plomb-210, qui est beaucoup moins soluble que le radium. Et ça, ça peut s'accumuler dans les sédiments.»

À cet égard, il faut noter que Mme Thompson rétorque qu'«on a beaucoup de données sur les sédiments, et ce qu'on voit, c'est qu'il y a une accumulation d'arsenic, de nickel, d'uranium, de plomb et de polonium dans une zone proche de la source d'effluent, et un certain impact sur les communautés d'invertébrés qui vivent au fond des lacs et rivières. Mais c'est un impact qui est très localisé, et c'est suivi depuis la fin des années 80».

Et puis, ce genre de manière de procéder - donner le feu vert à une mine et corriger ses méthodes de confinement au besoin - s'apparente à une «expérience» en plein air, reproche Marc Fafard, fondateur du groupe SISUR et opposant de la première heure aux projets uranifères québécois. «Ils ont découvert récemment qu'ils avaient un problème de sélénium, dit-il. [Ils l'ont peut-être corrigé, mais] c'est un peu comme une expérience en continu. Ils sont toujours à la remorque des symptômes et des impacts. Les résidus qu'on enfouit sous terre, on n'a pas plus que 15 ans d'expérience avec ces sites-là, alors on ne peut pas les considérer comme autre chose qu'un projet-pilote.»

En quelques mots...

Radioactivité

Le noyau des atomes est composé de deux sortes de particules, soit les protons et les neutrons. Pour cette raison, il peut exister différentes «versions», nommées «isotopes», d'un même élément - l'oxygène, par exemple, a toujours huit protons, mais peut avoir 8, 9 ou 10 neutrons. Mais les combinaisons de protons et de neutrons ne sont pas toutes stables: certaines ont trop, ou trop peu de neutrons pour l'être, et finissent tôt ou tard par se transformer. Lorsqu'un noyau d'oxygène, pour reprendre cet exemple, ne possède que sept neutrons, il se transforme au bout de quelques minutes en azote (sept protons et huit neutrons). Ce genre de transformation inclut toujours que le noyau éjecte de la matière (et souvent un rayonnement extrêmement intense); et c'est ça que l'on appelle radioactivité et qui est un danger pour la santé.

***

Uranium

Passé un certain seuil, les noyaux deviennent tout simplement trop gros pour être stables: peu importe le nombre de neutrons qu'ils ont ou n'ont pas, ils sont toujours instables et radioactifs. C'est le cas de l'uranium, même s'il lui faut beaucoup de temps pour amorcer sa transformation - littéralement des milliards d'années. Dans le cas de l'uranium, cette métamorphose se fait en 15 étapes qui s'étalent sur des milliers d'années, jusqu'à ce que le noyau ait perdu assez de matière pour devenir du plomb-206, un isotope stable. Au passage, le noyau d'uranium prendra plusieurs formes particulièrement dangereuses pour la santé, notamment le radium-226, très soluble dans l'eau, le radon-222, un gaz causant le cancer du poumon, et le polonium-210, extrêmement toxique.

***

NAS

Non, rien à voir avec le numéro d'assurance sociale. C'est plutôt l'acronyme de la National Academy of Sciences, aux États-Unis. L'organisme a publié en 2011 un rapport largement cité sur les mines d'uranium, à la demande de l'État de la Virginie, qui se demandait quoi faire avec un vieux moratoire sur l'exploitation de l'uranium datant de 1982. La NAS ne s'est pas prononcée sur le moratoire lui-même, mais a remis un document comportant deux volets. L'un énumérait les risques qu'il y avait à ouvrir des mines d'uranium, et ces risques sont bien réels si l'exploitation est mal encadrée. L'autre examinait les «meilleures pratiques» pour bien gérer ces risques - et citait le Canada en exemple d'endroit ayant de bonnes pratiques.

En quelques chiffres...

1974

Année où, voyant qu'ils souffraient de cancer du poumon nettement plus souvent que la moyenne nationale, les mineurs d'uranium de la région d'Elliott Lake, en Ontario, ont entamé une grève qui fut marquante pour la santé et la sécurité au travail. On lui doit notamment le fait que les mines d'uranium sont beaucoup mieux ventilées de nos jours, elles qui ont autrement tendance à accumuler des concentrations dangereuses de radon, un gaz radioactif cancérigène.

***

226

Comme dans «radium-226». Il s'agit d'un des maillons de la chaîne de désintégration de l'uranium, et l'un de ceux qui inquiètent le plus. Il est en effet bien soluble dans l'eau, ce qui signifie que s'il est mal géré, il peut être lessivé par la pluie et contaminer la nappe phréatique. Sa demi-vie (le temps qu'il faut pour que la moitié d'une quantité donnée se transforme) est relativement longue, à 1600 ans, et en plus d'être nocif en lui-même, le radium-226 mute en radon, un gaz radioactif et un autre des «sous-produits» les plus problématiques de l'uranium.

***

0

Il n'existe aucun site de stockage à long terme des déchets radioactifs au Canada. Une fois l'uranium extrait, il est destiné aux centrales nucléaires, où il fournit de l'énergie. Mais une fois utilisé comme carburant, ce qu'il en reste demeure radioactif et dangereux. Le fédéral cherche depuis des années un endroit où ranger définitivement ces déchets nucléaires, mais il s'agit d'une patate chaude, d'un point de vue politique. Personne n'en veut, et le dossier semble au point mort depuis des années.

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