Chant du cygne pour le canari des mers?

Les deux pires tueurs des bélugas du Saint-Laurent,... (Photo fournie par GREMM)

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Les deux pires tueurs des bélugas du Saint-Laurent, les cancers et la chasse, sont disparus depuis 20 ou 30 ans. Pourtant, la population de la «baleine blanche» aurait continué à décliner au cours des années 2000.

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(Québec) À bien des égards, la situation du béluga du Saint-Laurent a de quoi faire baver de jalousie à peu près toutes les autres espèces animales du monde. Imaginez : la chasse en est inexistante depuis des décennies. Le cétacé n'a presque pas de prédateurs dans le golfe. Le problème de cancer qui le tenaillait depuis longtemps semble résolu. Et pourtant... Alors qu'un (autre) recours judiciaire autour du projet de terminal pétrolier de Cacouna vient d'être déposé, quelque chose cloche toujours avec notre «baleine blanche». Mais quoi?

Il fut un temps où la réponse à cette question était claire. À la fin du XIXe siècle, note Pêches et Océans, la population de bélugas du Saint-Laurent s'élevait à environ 10 000 têtes. L'industrie de la «chasse au marsouin» a alors connu un essor marqué, puis le cheptel s'est presque tout de suite effondré, s'approchant de la barre des 5000 vers 1920, passant sous les 2000 une vingtaine d'années plus tard, puis autour de 1000 au milieu du XXe.

Par la suite, un autre tueur s'est manifesté, soit la forte pollution du fleuve aux BPC, et d'autres cancérigènes que l'industrie (les alumineries, notamment) rejetait en quantités énormes. Le «marsouin» est rapidement devenu le cétacé le plus contaminé du monde et, à une certaine époque, environ 27 % des adultes avaient un cancer, d'après les autopsies réalisées sur les carcasses qui s'échouaient - un taux comparable à celui de l'homme moderne et sans aucun équivalent chez d'autres espèces.

Pas étonnant, donc, que la population ait stagné autour de 1000 individus pendant 50 ans...

Mais voilà, la chasse est formellement interdite depuis 1979; elle avait de toute manière été pratiquement abandonnée bien avant. Et à défaut d'une preuve bétonnée, on a de bonnes raisons de croire que le spectre du cancer n'est désormais rien de plus qu'un fantôme.

«Les cancers les plus fréquents qu'on voyait, c'étaient les cancers gastro-intestinaux, mais là, le dernier que j'ai vu, ça remonte à 2006», témoigne Stéphane Lair, professeur de médecine vétérinaire à l'Université de Montréal, qui dirige depuis 2001 un programme dans le cadre duquel toutes les carcasses de bélugas trouvées sont autopsiées. En outre, aucun cas de cancer n'a été décelé chez les individus nés après 1971, signe que les cancérigènes ne tuent plus, ou alors beaucoup moins.

Bref, les deux pires tueurs des bélugas du Saint-Laurent que l'on connaissait sont disparus depuis 20 ou 30 ans.

Mais sans que l'on comprenne encore bien pourquoi, le béluga n'en a pas profité pour se multiplier. Au contraire, les derniers recensements (en 2009) suggèrent même que sa population aurait décliné au cours des années 2000 pour s'établir désormais à environ 890.

Et c'est ce qui fait craindre à plusieurs, militants comme scientifiques, que le terminal pétrolier que la compagnie TransCanada veut construire à Cacouna pourrait être la goutte qui fasse déborder le vase. Le projet prévoit qu'une partie du pétrole que le futur oléoduc Énergie Est amènera de l'Alberta s'arrêtera à Cacouna pour y être chargé sur bateaux.

«Pouponnière» pour le béluga

Au large de Cacouna, cependant, se trouve une sorte de «pouponnière» pour le béluga, les femelles fréquentant cette côte avec leurs petits tout l'été. C'est essentiellement pour cette raison que le fédéral et le provincial auraient sciemment ignorée que des groupes ont déposé cette semaine une demande d'injonction afin de bloquer des travaux de forage devant préparer la construction.

Et il se pourrait bien, en effet, que le béluga du Saint-Laurent ait besoin de cet endroit pour survivre. Car si les cancers tuaient les «vieux» animaux, ce sont maintenant surtout les jeunes qui meurent. Et cette fois-ci, il ne semble pas y avoir de suspect principal...

«Ce qui est nouveau depuis quelques années, dit M. Lair, c'est qu'on voit beaucoup plus de mortalité de veaux, c'est-à-dire des bélugas âgés de seulement quelques jours. Habituellement, on en trouvait entre zéro et trois échoués par année, mais on en a trouvé jusqu'à 16 récemment [en 2012, et 8 en 2008 et en 2010, NDLR]. En parallèle de ça, on voit aussi beaucoup de femelles qui meurent durant la mise bas. On les trouve avec le foetus pris dans le canal pelvien, elles ne sont pas capables de l'expulser, et elles en meurent. On trouve aussi plus de femelles mortes très peu de temps après la mise bas, on voit facilement des signes qui montrent qu'elles ont accouché très peu de temps avant de mourir.»

Et ces problèmes périnataux sont venus s'ajouter à d'autres nouveaux périls qui menaçaient la «relève». Un nombre étonnamment élevé de juvéniles (52 % des décès pour cet âge) meurent d'infections aux poumons causées par un vers microscopique. Or ce parasite n'est ni nouveau ni rare dans le golfe, et il est généralement bénin, «donc ça suggère que le système immunitaire de ces animaux-là est affaibli», dit M. Lair.

Les polluants viennent tout de suite à l'esprit, d'autant plus que les BPC, dont on trouve encore des traces dans les sédiments, sont connus pour nuire au système immunitaire.

Par ailleurs, ajoute le biologiste Robert Michaud, qui a fondé et dirige depuis 30 ans le Groupe de recherche et d'éducation sur les mammifères marins, un autre contaminant est venu «prendre la relève», pour ainsi dire, des BPC dans les années 90 - soit les PBDE, pour polybromodiphényléthers, des molécules qui ont servi d'ignifuge dans les plastiques et qui n'ont été interdit au Canada qu'en 2010. La substance, dont la concentration moyenne dans les bélugas doublait tous les trois ans dans les années 90, pourrait expliquer une partie des ennuis du «canari des mers», comme on appelle ce cétacé à cause de ses sifflements sous-marins.

De fortes expositions aux PBDE sont en effet liées à un dysfonctionnement de la glande thyroïde menant à des problèmes musculaires, ce qui pourrait en principe avoir un lien avec les mortalités périnatales, suppute M. Michaud, tout en ajoutant qu'il peut très bien y avoir d'autres facteurs.

trois autres avenues d'explication

Un avis scientifique de Pêches et Océans Canada datant de l'an dernier avait en effet identifié trois autres avenues d'explication, en plus de la pollution.

Les bateaux de plaisance et le dérangement qu'implique leur proximité, d'autres vieux «suspects» dans cette histoire, y sont évidemment mentionnés. Et après tout, illustre M. Michaud, si les fermiers savent qu'il vaut mieux laisser une vache tranquille lorsqu'elle vêle, cela peut être vrai.

Mais plus préoccupants sont les deux autres, parce qu'on ne pourra vraisemblablement pas y faire grand-chose. La température des eaux du golfe s'est élevée au cours des 30 dernières années, conséquence du réchauffement planétaire, avec pour effet que l'étendue des glaces, en hiver, s'en est trouvée rétrécie. Pour un mammifère marin qui doit périodiquement reprendre son souffle à la surface, cela peut sembler être une excellente nouvelle, mais il n'en est rien, assure M. Michaud, surtout pour les mères et leurs jeunes.

«En hiver, le golfe devient un environnement très hostile pour eux. Il y vente beaucoup, ça soulève de hautes vagues, et pour de petites baleines comme les bélugas, ça peut être exténuant. Il semble que partout dans le monde, les bélugas cherchent la proximité de la glace en hiver [ils profitent souvent d'espaces dégagés derrière la banquise, NDLR], peut-être parce que ça leur permet d'économiser leur énergie. Il est d'ailleurs aussi possible que les femelles qui meurent en couche soient épuisées.»

Et, peut-être à cause du réchauffement, peut-être pour d'autres raisons, certains stocks de poissons dont se nourrissent les «marsouins» ont fluctué pour la peine ces dernières années. L'un d'eux, une population de harengs du sud du golfe baptisé «4T», a dramatiquement chuté.

Tous ces facteurs peuvent jouer un rôle. «On a des bonnes pistes, mais pas de réponse complète», dit M. Michaud. Mais les conséquences de l'établissement d'un terminal pétrolier à Cacouna, elles, lui semblent assez claires.

«C'est un endroit où les femelles mettent bas, et c'est un moment critique de la vie. Pour mettre toutes les chances de leur côté, les femelles vont toujours aller aux mêmes endroits, dont elles finissent par avoir une connaissance extrêmement fine. Elles y retournent année après année, et même de mère en fille. Alors pour cette raison-là, je pense que s'il y a un terminal qui se construit là, les bélugas vont essayer de tolérer le dérangement plutôt que de déménager, même si ce n'est pas ce qui va être bien pour eux.»

Opposition partagée

Jusqu'à présent, c'est surtout (uniquement?) le biologiste du GREMM Robert Michaud qui avait donné une voix médiatique à la science dans le dossier du terminal de Cacouna. On aurait cependant tort de croire qu'il est isolé. Voici ce qu'en pense le vétérinaire Stéphane Lair, spécialiste des bélugas de l'Université de Montréal.

«Dans ce contexte-là [de déclin démographique, NDLR], quand on voit la possibilité d'avoir un autre stress très important dans une zone clé pour la reproduction, nous autres, on pense qu'on s'en va vers la catastrophe.

«Les mesures mises en place par le gouvernement provincial, c'est n'importe quoi. Cinq cents mètres de distance? Ce n'est rien. Les bélugas vont peut-être éviter le secteur, mais ça ne réglera pas le problème : il y a des raisons pour lesquelles ils allaient là. C'est pour mettre bas et nourrir leurs jeunes. Et là, on sait qu'ils ont déjà des problèmes de mise bas. Puis, on sait aussi que les animaux sauvages ont besoin de calme pour mettre bas, et que si un animal est stressé à ce moment-là, il va y avoir des différences dans la sécrétion de certaines hormones qui doivent faciliter la mise bas, l'enclenchement de la production de lait et l'attachement entre la mère et son veau. [...] Si la mère est dérangée à cette période-là, je ne vois pas comment ça ne pourrait pas avoir d'impact sur la population.

Les avis précédents, au sujet d'un projet de port méthanier autrefois, disaient de ne pas faire d'activité durant la période de reproduction. Là, je ne sais pas pourquoi, mais c'est la même situation et ça aurait changé...»

Le béluga en trois questions niaiseuses

Q Si le béluga est un animal de l'Arctique, pourquoi y en a-t-il dans le golfe du Saint-Laurent?

R Lors de la dernière glaciation, qui s'est terminée il y a environ 12 000 ans, une calotte de glace ayant jusqu'à cinq kilomètres d'épaisseur recouvrait tout le nord du continent et descendait jusqu'au sud des Grands Lacs. Lorsque le climat s'est réchauffé et que la glace (présente aussi en mer) s'est retirée, les espèces nordiques ont reculé en même temps. C'est au cours de ce «retour vers l'Arctique» qu'une population de bélugas est restée «enfermée» dans le golfe du Saint-Laurent. On connaît deux autres populations-reliques de bélugas dans le monde, l'une en Alaska, l'autre en Russie.

Q Pourquoi le béluga ne quitte pas simplement le golfe pour aller dans l'Atlantique Nord?

R «La réponse est essentiellement dans l'habitat des femelles», dit le biologiste du GREMM Robert Michaud. «On le voit dans toutes les populations de bélugas autour de l'Arctique, les femelles vont retourner aux mêmes endroits, parce qu'elles les connaissent extrêmement bien et qu'elles savent y trouver ce dont elles ont besoin. [...] Il y a un très fort attachement aux aires alimentaires et de reproduction.»

Q Si les bélugas sont des baleines, pourquoi n'ont-ils pas de fanons?

R Il existe deux sortes de cétacés, ceux qui ont des dents (les «odontocètes», comme le béluga, les dauphins, etc.) et les baleines à fanons (nommées «mysticètes», comme la célèbre baleine bleue et les rorquals). Tous ces cétacés ont un ancêtre commun, un mammifère terrestre de la famille (aujourd'hui éteinte) des pakicétidés, qui vivaient il y a environ 55 millions d'années. Une partie de ceux-ci se sont réadaptés à la vie dans l'eau, d'abord comme amphibiens (autour de 48 millions d'années), puis comme mammifères entièrement aquatiques (pattes arrière disparues il y a 40 millions d'années). Les premiers cétacés avaient des dents, comme leurs ancêtres. Les fanons, qui servent à retenir de grande quantité de petits crustacés, sont apparus plus récemment, il y a environ 34 millions d'années.

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