L'agrile du frêne, «ça fait mal»

Lorsque l'agrile infecte un frêne, des pousses minces... (Le Soleil, Jean-François Cliche)

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Lorsque l'agrile infecte un frêne, des pousses minces peuvent sembler «sortir» du tronc. C'est un des signes qui permet de déceler la présence de l'insecte.

Le Soleil, Jean-François Cliche

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(Montréal) «Ça fait mal, c'est sûr. On parle de 4000 $ en frais d'abattage, et on n'a pas fini. [...] C'est dommage, c'était des beaux arbres.»

Il y a quelques années, Yvette (nom fictif), comme n'importe quelle autre personne pas particulièrement versée en entomologie, n'avait jamais entendu parler de l'agrile du frêne (Agrilus planipennis). Mais depuis que l'insecte s'est installé chez elle, dans l'ouest du Québec, il l'a forcée à faire abattre une dizaine de frênes sur son grand terrain d'un acre, en plus d'en faire traiter quelques autres. La «bibitte» ne lui est maintenant que trop familière.

«Dans le quartier, ça cause beaucoup de problèmes. Il y a beaucoup de frênes, par ici, alors c'est un problème pour tout le monde autour», dit Yvette.

L'agrile est un petit bout de vie d'à peine quelques millimètres de long, qui mène une existence très discrète, dans les arbres. Mais s'il est rare qu'on l'aperçoive directement, les effets de sa présence, eux, sont immanquables : il cause des ravages partout où il passe. Et comme ce n'est qu'une question de temps avant qu'il ne débarque à Québec, Le Soleil s'est rendu dans la région de Montréal afin de voir sur place ce qui attend la région...

Originaire d'Asie, l'agrile du frêne a été introduit en Amérique du Nord vraisemblablement dans les années 90, et fut détecté pour la première fois en 2002 autour de Détroit et de Windsor. En Orient, où les arbres ont eu des dizaines de millénaires pour s'y adapter, sa présence n'a rien de particulièrement problématique, mais en Amérique, les frênes sont sans défense contre cet insecte. L'agrile peut donc pondre ses oeufs sous l'écorce des frênes sans difficulté - il n'a pas de prédateur naturel ici -, et ses larves sont libres de dévorer à loisir le phloème de l'arbre, c'est-à-dire la couche par laquelle la sève monte vers les feuilles. Quand le phloème devient trop rongé, l'arbre meurt, ce qui arrive dans 99 % des cas. Des dizaines de millions de frênes, littéralement, en sont morts sur le continent depuis 12 ans.

L'insecte se propage lentement, mais inexorablement depuis sa découverte. Il a atteint Toronto en 2007, Ottawa en 2008, Montréal en 2011, et ce n'est qu'une question de temps avant qu'il n'atteigne la Vieille Capitale. Alors, à quoi ressembleront nos rues quand l'agrile s'y sera mis à son aise?

Avec les 13 000 frênes dans ses espaces publics et des milliers d'autres sur des terrains privés, l'arrivée d'A. planipennis ne pourra pas faire autrement que de laisser de grosses traces - surtout dans Limoilou, où le frêne compte pour 22 % des arbres. Mais tout est dans la manière, comme on dit...

«Il y a des gens qui disent qu'il n'y a rien à faire et que tous les frênes sont condamnés. Mais nous, on ne le pense pas. Et c'est pour ça que nos rues ne sont pas décimées», lance le maire de l'arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve et responsable de l'environnement à Montréal, Réal Ménard.

700 abattages

Avec Rosemont-Petite-Patrie, «MHM» est l'un des plus touchés de la métropole. Juste cette année, ces deux arrondissements envisagent d'abattre un total de 700 frênes, dont plusieurs ne sont pas infectés, mais se situent à moins de 300 mètres d'un arbre touché. Et forcément, en marchant dans les rues de ces quartiers, on voit assez clairement des signes de l'agrile - ici, un frêne presque sans feuille et marqué d'un «X» orange, là, une série de troncs coupés à 1 mètre du sol, portant eux aussi la même marque orange.

Mais dans l'ensemble, comme l'indique M. Ménard, il est vrai que les rues ne sont pas défigurées.

Ça aurait pu être bien pire, remarquez, note l'ingénieur forestier Bruno Chicoine, dont l'entreprise Antidote Arboriculture a traité beaucoup de frênes autour de Mont-réal et d'Ottawa. «En ce moment, à Gatineau et à Ottawa, le paysage est en train de changer drastiquement. [...] À Ottawa, on a eu un dépistage par mortalité», ce qui signifie que l'insecte avait déjà eu le temps de s'implanter et d'essaimer avant que les autorités se rendent compte de son arrivée. Il était donc déjà bien tard pour agir...

À Montréal, l'agrile a été détecté beaucoup plus précocement, grâce à des pièges que la Ville avait tendus à cet effet, ce qui lui a permis de freiner la progression de l'«ennemi» en coupant des arbres infectés ou qui risquent de l'être, et en en traitant d'autres.

En outre, un nouvel insecticide d'origine biologique, le TreeAzin, que l'on injecte dans l'arbre, a été homologué récemment par le fédéral justement pour lutter contre l'agrile, et il est efficace. Notons à cet égard que Québec et Lévis posent elles aussi des pièges à agrile depuis 2011, ce qui donne à penser qu'elles ne seront pas prises au dépourvu.

Mais comme toutes les guerres, combattre l'agrile du frêne a un prix. Le traitement au TreeAzin coûte en moyenne 200 $ par arbre à Montréal, dit M. Ménard, et le traitement doit être répété tous les deux ans. L'«île» compte pas moins de 200 000 frênes publics, sans compter des dizaines de milliers de plus qui sont sur des terrains privés. Faites le calcul...

Au total, Montréal investira 3,3 millions $ cette année pour le dépistage, le traitement et l'abattage liés à l'agrile. «Mais il faut au minimum maintenir nos efforts, et il faudrait même idéalement les accroître», dit M. Ménard, qui refuse toutefois de dire par un facteur de combien.

Évidemment, sur un budget de près de 5 milliards $, cela demeure relativement peu - même si, comme n'importe quelle autre municipalité, Montréal trouverait certainement autre chose à faire avec cet argent. Et il y a fort à parier que la «ponction» sur les finances de Québec ne sera, toutes proportions gardées, pas plus grande.

Mais comme le montre l'exemple de notre «Yvette», à l'échelle d'un particulier, les frais sont autrement plus lourds. Les arbres privés sont la responsabilité entière de leur propriétaire. Les municipalités n'assument pas un sou de la facture, même quand elles obligent (ce qu'elles ont le pouvoir de faire) un privé à abattre un ou des arbres, par exemple s'ils sont morts et menacent de tomber. Toutes proportions gardées, même si l'agrile engendrera des coûts pour Québec et Lévis, ses effets les plus dramatiques surviendront donc vraisemblablement dans des cours arrière...

Pas une opération facile

Car abattre un arbre en pleine ville n'est pas une opération facile. Ni gratuite. Les coûts peuvent atteindre 1000 $ par arbre, voire plus si le frêne est difficile d'accès. Pour s'éviter de débourser une grosse somme, un propriétaire peut choisir de faire traiter ses frênes au TreeAzin, mais ce n'est pas donné non plus - entre 140 et 500 $ pièce, selon la taille de l'arbre, dit M. Chicoine - et, surtout, c'est un «abonnement» à vie, puisque le traitement n'est pas permanent...

Et puis, dit M. Chicoine, quand M. et Mme Tout-le-monde réalisent que leurs arbres sont malades, il est souvent trop tard. «Si vous saviez le nombre de gens qui nous appellent et, quand on va sur place, on se rend compte que leurs frênes sont irrécupérables...»

C'est arrivé à l'une de ses clientes de la Rive-Sud de Montréal. «Je suis très déçue que la Ville ne nous ait pas alertés à l'avance. [...] J'ai dû faire abattre 14 frênes sur mon terrain, à mes frais», dit Mary (nom fictif). Elle ne veut pas dévoiler le montant de la facture - à part pour dire «non, pas tant que ça», quand Le Soleil a avancé le chiffre de 20 000 $ -, mais dit avoir des «moyens limités et la municipalité ne m'aide pas».

«Enfin, il faut être philosophe. Ce n'est pas la fin du monde. Mais ça va changer le quartier, c'est certain», dit-elle.

L'agrile du frêne a laissé ses traces dans... (Le Soleil, Jean-François Cliche) - image 2.0

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L'agrile du frêne a laissé ses traces dans certains quartiers de Montréal. Parmi les signes de son passage, un frêne presque sans feuilles marqué d'un «X» orange et une série de troncs coupés à 1 mètre du sol.

Le Soleil, Jean-François Cliche

Mon arbre, un frêne?

On reconnaît un arbre à ses fruits, veut le dicton. Mais en l'absence de fruits, on peut identifier un frêne à son feuillage et à son écorce.

• Les feuilles. Chez le frêne, elles ont deux caractéristiques faciles à observer. D'abord, il s'agit de feuilles dites «composées» : au lieu d'avoir une tige qui mène à une feuille unique, la tige se divise pour déboucher sur plusieurs «petites feuilles», nommées folioles (de 5 à 11 selon l'essence). Ensuite, ces folioles sont dites «opposées», ce qui signifie que les folioles poussent en paires opposées partant d'un même point de la tige. La plupart des autres arbres à feuilles composées ont des folioles «alternes», qui partent de la tige une à une.

• L'écorce. Chez les frênes matures, elle est grise et forme des motifs ressemblant à des losanges.

Infecté par l'agrile?

Quand l'agrile infecte un frêne, celui-ci montre assez rapidement des signes permettant de déceler la présence de l'insecte. Certains sont des «symptômes» généraux de stress : le feuillage peut devenir très clairsemé, surtout à la cime, et l'arbre peut faire des «gourmands» (soit des pousses minces qui semblent «sortir» du tronc, voir photo ci-dessus). Ce sont là des indices génériques suggérant que «quelque chose» ne va pas, mais la cause n'est pas nécessairement l'agrile.

Les signes plus particuliers à l'insecte sont, d'abord, l'apparition de petits trous en forme de «D» sur l'écorce. Aucun autre insecte ne s'attaque au frêne de cette façon, ce qui en fait un indice sûr - mais le trou étant très petit, à peine 1 ou 2 mm de diamètre, il est difficile à voir. L'autre marque propre à l'agrile est l'apparition de galeries sinueuses sous l'écorce, que creusent les larves en dévorant le phloème. Jean-François Cliche

Source : Ville de Montréal

Une arme prometteuse

Un chercheur de Québec pourrait avoir trouvé une nouvelle arme pour lutter contre l'agrile du frêne. Rien pour éradiquer l'insecte, ce qui est impossible, mais on pourrait tout de même la décrire comme une sorte d'«arme de destruction massive».

Cet engin de guerre, c'est un champignon microscopique nommé Beauvaria bassiana, dit Robert Lavallée, chercheur à Ressources naturelles Canada. Ce champignon n'est rien d'autre, essentiellement, qu'une «maladie» d'insecte capable d'affecter l'agrile.

L'idée de base de M. Lavallée est de construire des pièges où des agriles s'infecteront avant de ressortir. «Après le contact, le champignon germe et tue l'insecte en environ cinq jours en laboratoire, mais dans la nature, ça prendra plus de temps que ça. Et c'est très bien, parce qu'on veut justement que l'insecte aille en infecter d'autres», explique-t-il.

Car contrairement à d'autres espèces chez qui mâles et femelles s'accouplent une seule fois, l'agrile a des moeurs autrement moins «chastes», disons, copulant presque toujours avec plusieurs partenaires. Le champignon, espère M. Lavallée, pourra ainsi être transmis et retransmis de nombreuses fois - ce qui est d'autant plus important que l'agrile est très difficile à trouver.

Dans des essais menés l'an dernier, l'entomologiste a installé un piège à champignons dans un boisé de jeunes frênes infesté d'agrile, puis a posé d'autres pièges autour afin de capturer des agriles. Parmi ses «prises», pas moins de 50 % étaient infectées àB. bassianadans les pièges les plus proches de la source de contamination. «Ça ne fera pas de miracle, c'est UN morceau du casse-tête dans le contrôle de l'agrile, nuance-t-il, [... mais] nos résultats s'améliorent. On contrôle de mieux en mieux nos paramètres.»

Les guêpes en renfort

En matière de lutte biologique, par ailleurs, un autre «allié» a été relâché dans la nature récemment. Emboîtant le pas aux États-Unis, l'Agence canadienne d'inspection des aliments (qui pilote le dossier de l'agrile au fédéral) a autorisé l'an dernier l'introduction au Canada de deux espèces de guêpes originaires d'Asie. Il s'agit de parasitoïdes qui pondent leurs oeufs dans les agriles; leurs larves dévorent ensuite leur hôte, qui meurt au bout du processus.

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