«C'est la plus belle.» Sébastien Leboeuf, promoteur immobilier de Québec et grand amateur de chasse qui a acquis l'île privée pour 4 millions$ en décembre, ne tarissait pas d'éloges en nous faisant faire le tour du propriétaire.
Il est vrai que la discrète voisine de l'île d'Orléans et de Grosse-Île a beaucoup à offrir avec ses plages de turf gris, ses champs dorés et ses forêts matures qui se déploient sur un omniprésent fond marin. Un concentré de tout ce qui attire les amoureux de la nature en bordure du Saint-Laurent.
Et à la pointe ouest, résistant au vent et aux fameuses grandes marées, un chapelet de six bâtiments, murs blancs et toits rouges, qui témoignent de son occupation. Sans oublier 18 cabanes d'hirondelles, pleines à craquer ces temps-ci.
Dans le gros garage, tout ce qu'il faut pour amuser les grands garçons: un pick-up, une fourgonnette, un jeep, deux tracteurs et la machinerie qui va avec. Juste à côté, un chenil a été aménagé pour loger quatre superbes springers anglais. Les bêtes, dressées pour la chasse aux faisans, sont achetées directement d'Irlande pour la coquette somme de 4000$ chacun.
L'emplacement de la maison actuelle remonte à 1847, du temps de la quarantaine à Grosse-Île. Elle compte six chambres modestes, deux salles de bain et une grande pièce commune qui sert de salon et de salle à manger. La cuisine se trouve dans l'annexe, où vivent les gardiens de l'île.
Partout, les planchers sont orange ou verts et les murs d'un vieux beige. Y sont accrochées des lithographies, des bêtes empaillées et les «armoiries» du Club de chasse aux brigands, fondé au début des années 60 par un courtier en valeurs mobilières de Montréal, William O'Brien, et sept de ses richissimes clients. Parmi eux, les Bronfman (Seagram) et les Desmarais (Power Corporation, propriétaire du Soleil).
Plusieurs héritiers ont pris la relève et de nouveaux venus, dont M. Leboeuf, se sont joints récemment au noyau de huit membres. Ce sont eux qui assument les frais d'entretien de la propriété, les dépenses de chasse et les salaires des employés. «C'est très simple, très camp de chasse, mais ils aiment ça de même, ils ne veulent pas trop que ça bouge», témoigne Gisèle Roy, gardienne des lieux avec son mari Hervé Vézina.
Il faut faire partie du club sélect ou être invité pour se balader et chasser à l'île au Ruau. Chacun des membres a droit à trois séjours (deux de trois jours et un de deux jours, déterminés par tirage au sort) en septembre et en octobre. Comme à l'hôtel, les groupes - généralement huit personnes - ne se croisent pas.
Les membres en règle ne se réunissent qu'une fois par année, lors d'un souper à Montréal, pour discuter de la saison passée, de celle à venir et du travail à abattre d'ici là. C'est là, il y a quelques semaines, que le nouveau propriétaire en a profité pour rassurer ses partenaires: l'île ne sera pas dénaturée, la routine bouleversée, la quiétude menacée. Il y a toutefois un peu de rattrapage à faire dans l'entretien, précise Sébastien Leboeuf. L'homme d'affaires entend retaper la maison en respectant son cachet d'origine. Il veut aussi installer une éolienne et des panneaux solaires pour réduire la dépendance aux deux grosses génératrices qui fonctionnent au mazout.
Lors de notre passage, Yves Prauttmann, responsable du développement durable pour Leboeuf société immobilière, a d'ailleurs installé un petit module qui va enregistrer la force et la direction du vent pendant six mois pour voir quelle quantité d'électricité en tirer. L'expérience acquise servira pour les autres développements du promoteur dans la région de Québec. Il travaille notamment sur les projets Nodélo à Beauport et Silva à Lac-Beauport, en plus d'être propriétaire de l'église Saint-Coeur-de-Marie sur la Grande Allée.
M. Leboeuf veut également aménager la forêt et assurer la survie du gibier. Une bonne cinquantaine de chevreuils, dont plusieurs nous ont fait des coucous, se partagent l'île qui fait un kilomètre de large sur cinq kilomètres de long, soit cinq fois les plaines d'Abraham. Environ 150 dindons sauvages sont élevés chaque année et s'ajoutent à la bonne centaine qui survivent à l'hiver. Viennent s'ajouter 3500 faisans adultes, largués à coups de 1000 pendant la chasse. Pour éviter que les rescapés meurent de froid, M. Leboeuf songe à leur laisser des réserves de nourriture et à leur installer un abri chauffant pour l'hiver. Cela se fait en Ontario, dit-il.
L'autre défi, c'est de combattre l'érosion. À la pointe ouest de l'île, le fleuve avale régulièrement de la terre. Les Leboeuf (c'est le projet du frérot Jérémi, qui aimerait bien traverser une pelle mécanique) pensent en rajouter pour compenser les quantités perdues et planter des arbustes résistants pour éviter que le fleuve ne sorte gagnant. Comme quoi les éléments n'en ont que faire de la beauté ambiante.